Aphorismes et autres sentences (10)

L’enfance c’est cet ailleurs qui ne ment pas,

Ce terreau où toutes les pousses, fleurs et mauvaises herbes,

ont pris racine un jour.

***

Il leur faut des tombes pour se recueillir.

Je n’ai qu’un cimetière : mes souvenirs.

***

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Des jours et des nuits

Ne rien prendre pour acquis,
Jamais !
Savoir,
Toujours !
Que d’un instant à l’autre
Tout votre monde peut s’écrouler.
Ne compter sur rien ni personne.
N’être attaché à rien
Ou du moins,
S’entraîner chaque jour à vivre
Comme si tout pouvait disparaître
Demain.

Prendre le bien
En sachant clairement
Qu’il est passager clandestin.
A chaque coup se relever,
Comprendre que ce ne sera pas le dernier.
Regarder la flaque au sol
Et s’en moquer.
Tourner les talons
Faire un trait sur le passé.

Ne rien prendre pour conquis,
Jamais !
Savoir,
Toujours !
Que l’amour naît au hasard
Des printemps favorables.
Un hiver plus rude qu’à l’accoutumé
Et le voilà emporté
Dans la froidure du blizzard.

Prendre le temps comme il vient
S’attendre à tout mais n’espérer rien !
Imaginer le pire
Et se laisser surprendre par le meilleur.
Etre frivole et léger
A toute heure.
Savoir que la vie n’est que prêtée
Par un dieu malin,
Par un esprit farceur.

Ne rien prendre pour donné,
Jamais !
S’acclimater
Chaque jour
A celui qui sera le dernier.
Et comme Epicure à Mécénée
Se répéter que la mort n’est rien
Car, quand elle y sera
Nous s’y serons point.

Paroles d’exilé

Mes chers parents,

Je vous écris du fond des abimes de l’amer, où mes rêves d’ailleurs meilleur, de vie libre et prospère, loin du feu de la guerre, ont été engloutis par un coup fatal du sort. J’étais jeune et en pleine santé. Je voulais, comme tant d’autres de par le monde, avoir l’avenir devant moi, prendre ma part du festin, attraper un morceau de bonheur et le garder entre mes mains. Je voulais moi aussi une femme et des enfants, du travail et une maison, une vie semblable à mille autres, comme celles que j’ai vues sur les écrans. Mais surtout, plus que tout, je voulais la paix et le silence que font les armes quand elles ont regagné leurs armoires. Je voulais ne plus avoir peur de mourir demain et dormir du sommeil lourd de l’homme fatigué mais serein. Je voulais vivre, simplement vivre enfin !

Pardonnez-moi mes chers parents ! Pardonnez-moi d’avoir échoué dans mon projet et de n’avoir plus rien à vous donner, qu’un fils mort, qu’un noyé. Jamais l’embarcation de fortune de ces chiens exploiteurs de misère, élevés et nourris par des irresponsables, marchands d’armes, trafiquants de guerres et de vengeurs enragés, n’est arrivée sur les côtes de cette Europe rêvée en déesse Liberté. Nous étions cent…quatre cents…sept cents…nous sommes des milliers sur ces cercueils de la Méditerranée, ne cherchant rien d’autre qu’à atteindre un rivage où le pouls de la vie bat plus fort que celui de la mort. Nous étions des centaines, bien décidés, bien vivants. Et nous voilà désormais sous les ombres noires de la mer, vies saccagées, oubliées dans l’indifférence généralisée.

Pardon mes chers parents ! Pardon de ne vous laisser que l’absence et les larmes…pour un fils parti trop tôt parce qu’il a voulu sauver sa peau.


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Le radeau de la méduse
Le radeau de la Méduse, Géricault (1819)

Je suis au monde

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis au milieu des Hommes et des arbres. Je suis la musique à leurs voix qui se mêlent. Je suis endormie dans les herbes hautes à attendre le soleil. Je suis le rayon sur ma joue qui s’éveille. Je suis l’oubli au creux du sommeil. Je suis le rêve qui éclaire le réel. Je suis le vent qui se brise sur les vitres sales de mon âme livide. Je suis sur le lit de l’amour qui attend qu’on le serve.

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis un morceau de chair, un bout de matière arraché à l’univers. Je suis un composite, un copeau de bois, une larme de nuage, un amas de glaise et de poussière. Je suis le patient sans espoir, l’assoiffé qui refuse de boire. Je suis au bord de la vie, sur le quai des soupirs et j’attends des trains qui passent au loin. Je suis l’élan de la vie et le souffle de la mort. Je suis dans le lit de l’envie et je l’écoute qui dort.

Je suis au monde étrangère au monde.

 

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Lettre à l’enfant

Mon enfant, mon tout petit,

Toi qui vis là, quelque part, au fond de moi, je suis venue te demander pardon. Je n’ai pas eu la force, parce que je n’y ai pas cru. Je n’ai pas cru à ton avenir. Je n’ai pas cru que la société qui m’a vu naître pourrait demain t’offrir une vie autonome, heureuse et libre. Une vie qui donne envie de vivre.

Tu ne connaîtras pas le chant des oiseaux dans les chênes centenaires, les pêchers qui laissent s’enfuir au vent léger leurs pétales en poussière de neige, et le tilleul en fleurs. Tu ne verras pas l’arc en ciel sur les champs de blé après les pluies d’avril. Tu n’entendras pas la brisure du vent dans les volets les soirs de tempête. Tu ne sentiras pas la mouillure des embruns les après-midis  de janvier sur les bords de mer. Tu n’écouteras pas les Nocturnes de Chopin et les Fugues de Bach, la Traviata de Verdi et la Tosca de Puccini. Tu ne sentiras jamais le corps qui tremble quand l’orchestre entame l’ouverture de Carmen. Tu ne gouteras pas les nuits d’ivresse, que seule la chaleur des peaux embrase d’impudiques caresses. Tu ne sauras pas la fureur d’un poème de Rimbaud, ni la déchirure troublante d’une nouvelle de Zweig. Tu n’auras pas le loisir d’apprendre à jouer du violon ou de la harpe, à courir sur un ancien chemin de halage ou à chercher des champignons dans les sous-bois. Tu ne vivras rien de tout cela, mon enfant, mon tout petit, car j’ai fermé mon ventre à la vie.

Mais tu ne connaîtras pas non plus ce que c’est d’être humilié chaque jour d’une vie pour gagner le droit de vivre justement, de se nourrir, de se loger, de se chauffer, de se soigner. Tu ne sauras pas tous ces maux qui guettent aux portes de l’avenir : la précarité énergétique, la guerre de l’eau, les émeutes de la faim, le chômage, la misère, le triomphe sanglant de l’argent, la déshumanisation de tout ce qui a fait l’Homme hier et le fera machine sans âme demain, la guerre de tous contre tous. Tu ne verras pas le monde devenir cette marchandise infecte bradée aux moins offrants, aux voleurs en cols blancs qui assassinent en toute impunité, qui exterminent sans plus jamais être inquiétés. Tu ne seras jamais cet esclave moderne réduit à mendier puis mourir, ou à se soumettre pour quelques miettes. Tu ne souffriras pas de perdre une à une, plante après plante, espèce animale après espèce animale, goutte après goutte, toutes les beautés qui ont fait la Vie sur Terre et qui sont l’objet désormais de toutes les convoitises, de toutes les destructions massives.

Pardonne-moi mon enfant. Pardonne-moi mon tout petit de te garder dans mon ventre. Mais souviens-toi que c’est parce que je t’aime, que je ne veux pas te faire venir sur cette Terre, que les Hommes sont en train de transformer en enfer.

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Eternelle est l’absence

Cet ilot de regrets où s’exile ma douleur

C’est ton souvenir qui envahit l’avenir.

Et ce désert de larmes où se noie mon malheur

C’est ton visage qui n’a pas eu le temps de vieillir.

Tu marches sur mes jours que jamais tu n’as visités

Et tu dors dans mes nuits qu’à l’heure de l’enfance

Tu n’as pas surveillées.

Comme un fantôme tu erres dans mes silences,

Tu es de ces morts plus vivants que les vivants,

De ces mis en terre qu’on n’a pas enterrés

De ceux qu’on aime sans jamais les avoir aimés

Tu es mon moulin à vent

Celui qui fait  ma vie sans destination.

 

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