Aphorismes et autres sentences (10)

L’enfance c’est cet ailleurs qui ne ment pas,

Ce terreau où toutes les pousses, fleurs et mauvaises herbes,

ont pris racine un jour.

***

Il leur faut des tombes pour se recueillir.

Je n’ai qu’un cimetière : mes souvenirs.

***

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Aylan

Avertissement : j’ai longuement hésité à publier ce billet. A force d’entendre les uns et les autres accuser toute expression d’être une récupération, on n’ose plus, aussi inconnu et anonyme qu’on soit, dire simplement son émoi, son effroi, sa peine, sa douleur ou sa colère devant la réalité du monde.

On aurait pu penser qu’une telle photo fasse l’unanimité, accorde tous les violons. Tout de même ! Habituellement le cadavre d’un enfant, d’un tout petit enfant, ça marque les esprits, ça cogne en plein coeur, comme un réflexe, comme les yeux qui clignent sans qu’on ait besoin d’y penser. Mais en réalité…non ! Le sujet divise encore. Oh bien sûr beaucoup sont émus. Beaucoup voient leur enfant dans cet enfant. Et c’est l’électrochoc.

Mais tant d’autres sont effarants, effrayants de froideur…

Il y a les adeptes de la « manipulation médiatique ». Cet enfant n’est donc pas réel ? C’est un mannequin ? Une doublure qui prend la pause ? Dans cinq minutes il va se lever, courir chercher son ourson en peluche et crier en riant « je vous ai bien eu ! » ?
Il y a les habitués du café du commerce qui comparent le sort des enfants pauvres des familles pauvres de France avec cet enfant échoué, mort. Parce que, faut-il le répéter encore et encore, et inlassablement, cet enfant est MORT, noyé. Cet enfant n’est pas un petit déshérité privé de vacances, qui mange plus souvent des pâtes et du riz qu’une pièce de boeuf en sauce et vit dans une maison mal chauffée. Ses parents ne venaient pas en Europe pour chercher un avenir économique plus enviable, un eldorado pour faire fortune. Cet enfant est un enfant de la guerre.
Il y a les âmes sèches qui trouvent que « c’est vrai c’est moche, mais c’est pas avec ça qu’on va nous apitoyer » . Ah ? le cadavre presque encore chaud d’un enfant de 3 ans, recraché par la mer, ça ne suffit pas à briser votre armure ? Votre humanité a du prendre un sale coup pour en arriver à ce degré d’insensibilité. Même Copé, l’auteur de l’affaire du pain au chocolat, s’est fendu d’un billet en faveur des réfugiés.
Il y a ceux qui font déjà une overdose parce que depuis 24 heures « on les matraque » avec ce cliché évidemment pris pour faire le buzz. Preuve en est, tous les journaux (sauf français) ont repris cette photo en Une de leur édition de ce jeudi. C’est vrai qu’on n’aime pas beaucoup qu’on nous mette la réalité sous le nez, et puis à l’heure des repas, c’est d’un mauvais goût évident ! Quant à celle qui a photographié Aylan, il ne fait aucun doute qu’elle avait des dollars plein les yeux en prenant cette image, que ceux qui l’ont publiées se frottaient déjà les mains en pensant à leurs ventes. C’est bien connu les journalistes ne sont jamais des Hommes comme les autres, et tout glisse sur eux comme l’eau sur les plumes d’un canard !
Et puis il y a ceux qui hurlent à l’hypocrisie et à la dictature de l’émotion car tous les jours des enfants meurent, dans le monde, de faim, de malnutrition, des conflits armés, des violences terroristes. Et donc ? Sous prétexte qu’on ne peut les sauver tous, que depuis des mois des réfugiés affluent sur les côtes de la Méditerranée, par la Grèce, l’Italie, dans l’indifférence générale, il faudrait n’en sauver aucun ?

Cette photo, c’est la goutte d’eau qui fait déborder l’océan !

Aylan était syrien. Il avait 3 ans et n’en aura jamais 4. Ghalib, 5 ans, son frère, est mort à ses côtés, ainsi que leur mère à tous deux.

Direction Nation (1)

Elle lui écrivait tous les soirs, à l’heure où les bureaux se vident, où les lumières s’éteignent, à l’heure où chacun va attraper son bus, son métro, son train, reprendre son auto. Elle lui écrivait tous les soirs à l’heure où revient la vie, celle qui appartient vraiment et tout à fait à son auteur. Cette vie intérieure que les longues journées passées au bureau rendent tout à la fois plus précieuse, mais plus fragile aussi. Elle lui écrivait oui, comme on se raccroche au monde des vivants. Comme on s’agrippe au premier de cordée parce que le vide sous les pieds se précise et qu’on se sent glisser. Elle lui écrivait comme ça, tous les soirs de la semaine.

Elle lui écrivait ses banalités de la journées, ses scènes de ménage avec la responsable de projets, ses accès de panique quand le téléphone sonnait, et sonnait encore, sans discontinuer, pendant des heures, ne lui laissant pas même le répit d’une pause café. Elle lui écrivait ses pensées errantes, ses rêveries d’ailleurs comme des regrets cachés qu’on ne dit jamais, des espoirs oubliés au fond de l’enfance. Parfois, au détour d’une phrase, aux confins d’un aveu trop intime, une larme se formait au coin de l’œil et roulait, sans un bruit, sans même un plissement de paupière. Elle l’écrasait du revers de la main et reprenait le fil de son récit. Et c’est comme ça que se finissait chacune de ses journées, du lundi au vendredi, tout en haut de cette tour de vitres et d’acier.

Puis, sur les coups de vingt heures, elle faisait comme les autres. Elle claquait la porte du bureau, prenait l’ascenseur pour descendre les quinze étages qui la séparaient de la terre ferme, saluait le gardien qui ne manquait jamais de l’interpeler, toujours avec le même sourire bienveillant, toujours avec la même remarque de reproche paternel :
 » Vous finissez encore bien tard ce soir, Mademoiselle Lautant ! »
Et elle de lui répondre, comme une enfant sage :
 » Vous avez raison Monsieur Gibon. Mais, que voulez-vous…? Passez une bonne soirée. A demain
— A demain. »

Elle s’engouffrait dans la bouche de métro, ligne 1 jusqu’à Charles de Gaulle – Etoile puis ligne 2 jusqu’à Place Clichy. En hiver, elle aimait profiter des lumières de la ville, même s’il faisait froid, même s’il pleuvait, même s’il neigeait. Elle aimait la nuit. Elle aimait Paris. Elle aimait Paris la nuit. Alors elle déambulait, faisait le tour de la place, s’avançait sur l’avenue de Clichy, puis revenait sur ses pas. Là, elle décidait souvent de s’arrêter à la brasserie Wepler pour y dîner d’une soupe de poisson et d’un gâteau « Opéra » sauce café. Autant que possible, elle aimait s’asseoir près des larges baies vitrées. Elle regardait passer les inconnus qui se pressaient sous la pluie, dans le froid. Où allaient-ils comme ça ? Certains rentraient chez eux, retrouver leur foyer, femme et enfants. D’autres faisaient un détour par l’appartement de leur maîtresse. D’autres encore allaient rejoindre le chien ou le chat, paisiblement assoupi sur le tapis du salon ou le palier de la porte. Mais tous étaient des ombres dans la nuit.

Tous, à l’exception de cette silhouette qu’elle venait d’apercevoir alors qu’elle était en train de finir son gâteau « Opéra ». Elle jeta sa cuillère sur le bord de l’assiette et se précipita vers le comptoir pour régler l’addition. Quand elle sortit de la brasserie, la silhouette était en train de disparaître dans la station Place Clichy. Elle se hâta, atteignit le guichet et vit le profil si familier prendre le chemin de la ligne 2 en direction de Nation. Elle courut, le rattrapa sans être vue et entra dans le même wagon, une porte plus loin. La silhouette lui tournait le dos, la tête penchée en avant, comme plongée dans un livre ou une revue. Une seconde. Il fallut une seconde aux souvenirs pour envahir l’instant. Même si la brume était épaisse sur cette mémoire enfouie, même si une quinzaine d’années étaient passées depuis leur dernière rencontre, la douleur, elle, était restée intacte.

…à suivre…

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Oui, je le veux ! (1)

Il se resservit un verre de Château Margaux. La bouteille était déjà au trois quarts vide. C’est qu’il n’avait plus l’habitude de se retrouver comme ça, tout seul ou presque, devant la télé, un vendredi soir. Ses parents lui avaient laissé le petit salon, tandis qu’ils dînaient tous deux dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée. Il n’avait pas voulu se joindre à eux. Chose qu’ils n’avaient pas relevée. A 33 ans Alexandre était un grand garçon qui savait ce qu’il avait à faire et puis, de toute façon, il les avait habitués très tôt à son caractère libre et indépendant, solitaire et parfois ombrageux. Dès qu’il avait quitté le nid douillet du foyer pour l’université il avait pris son envol, avait mené à bien ses études sans rien demander à personne. Et cela lui avait plutôt réussi. Il était aujourd’hui un jeune avocat en droit des affaires prometteur, et les clients se pressaient à la porte du cabinet où il exerçait au côté d’un vieux briscard du barreau, qui l’avait pris sous son aile alors qu’il n’était encore qu’un avocat-stagiaire.

Le poste de télévision marmonnait de façon incompréhensible. Il avait mis le son au minimum,  histoire d’avoir un bruit de fond. Son doigt glissait sur la télécommande d’une touche à l’autre faisant défiler les chaînes au hasard et sans même y prêter attention. Non ! Ce qui attirait son attention c’était une lettre posée sur la table basse, à côté de la bouteille de Château Margaux et d’une enveloppe kraft format A5. Une lettre d’une page, une seule et unique page noircie d’une écriture fine, parfaitement dessinée. Il vida d’un trait son verre, saisit la lettre et l’enveloppe, éteignit le téléviseur et sortit du salon. Il était déjà près d’une heure du matin et la journée de demain était importante. Elle s’annonçait longue et riche d’émotions. Il lui fallait dormir suffisamment pour être à cent pour cent de ses capacités.

« Alexandre ! Il est neuf heures. Tu m’as bien dit de te réveiller à neuf heures ? interrogea sa mère en ouvrant les volets pour faire surgir dans la chambre une lumière éblouissante, d’un jaune clair et pétillant.
— Oui maman.
— Alors prêt pour le grand jour mon fils ?
— Je crois bien que oui, répondit-il en souriant. »
Il bondit hors du lit et s’avança vers la grande armoire en chêne massif qui lui faisait face.
« Je crois que tu ferais mieux de venir prendre ton café avant de t’habiller, lui conseilla sa mère.
— Oui, tu as raison. »

Son père était déjà attablé dans la cuisine au milieu des croissants et des pains au chocolat. Alexandre se versa une tasse de café qu’il sirota debout.
« Tu ne manges rien ? lui demanda son père.
— Non, j’ai l’estomac un peu noué.
— Ah ! C’est normal ça. Le jour où j’ai épousé ta mère j’étais tellement angoissé que même mon café n’est pas passé ! »

Ils papotèrent ainsi pendant une bonne heure entre hommes, entre père et fils, le premier se remémorant cette journée inoubliable que fut celle de son mariage, le second l’écoutant religieusement comme pour en prendre de la graine.

La cérémonie civile ne commençait qu’à quatorze heures trente, mais toute la noce avait rendez-vous une heure plus tôt chez les parents de la mariée. C’était la coutume. Avant de partir pour la mairie quelques rafraichissements étaient offerts aux invités. C’était aussi l’occasion de se retrouver entre cousins qui ne s’étaient pas vus depuis des années, de déposer gerbes de fleurs et cadeaux à l’attention des futurs époux. Quand onze heures sonnèrent Alexandre décida de se préparer. Dans son costume gris anthracite avec sa veste jaquette, son petit gilet et sa large cravate, avec ses cheveux noirs et ses grands yeux bleu lagon presque transparents, il ressemblait à un jeune premier tout droit sorti d’un film des années trente.

A l’approche de la demeure de ses beaux-parents Alexandre inspira un grand coup. De nombreuses voitures étaient déjà garées dans la grande cour de cette maison de maître posée au milieu d’un parc de quatre hectares. Comme l’exigeaient les usages, non seulement il avait passé la nuit précédant son mariage chez ses parents et non avec sa future épouse, bien qu’ils vécussent ensemble depuis trois ans déjà, mais il ne savait rien de la robe de cette dernière. Aussi était-il curieux et impatient de la découvrir.

C’est sa belle-mère qui l’accueillit sur le pas de la porte d’entrée restée grande ouverte, en s’extasiant :
« Mon futur gendre, vous êtes absolument radieux.
— Merci beaucoup. Dites-moi, où est Diane ?
— Elle ne va pas tarder, déclara t-elle avec un sourire malicieux »

Et en effet, Diane ne tarda pas. Alexandre était dans la grande salle de réception en train de jeter un œil sur les nombreux paquets que les invités avaient déposés là, quand il la vit descendre l’imposant escalier de pierre. Elle était vêtue d’une longue robe ivoire au jupon de satin ample au bout duquel une traîne semblait n’en plus finir. Son épaisse chevelure blonde était relevée en un chignon élégant d’où s’échappaient de grosses boucles parsemées de fleurs blanches et ses mains étaient couvertes de gants qui montaient jusqu’à ses coudes. C’était évidemment la plus belle mariée qu’il ait jamais eu l’occasion de voir. Il s’avança vers elle, et déposant un baiser sur son front pour ne pas défaire le maquillage si précis sur ses lèvres peintes, il murmura :
« Tu es divine ! Tu es LA divine… Diane, insista t-il.
— Tu me flattes mon chéri… tu me flattes, répondit-elle en se pressant contre lui »

Oh non ! Il ne la flattait pas. Il avait face à lui la femme la plus redoutable de la création. Une beauté fatale douée d’une intelligence vive et d’un sens des affaires que bien des hommes pouvaient lui envier. Dans l’entreprise familiale où elle travaillait aux côtés de son père, Diane était souvent plus crainte encore que le patriarche. Elle ne laissait rien passer, pas plus à ses collaborateurs qu’à ses concurrents. Derrière son teint nacré de poupée slave se cachait une négociatrice aux armes acérées qui remportait souvent, très souvent, les batailles qu’elle engageait. C’est sans doute ce contraste qu’Alexandre avait aimé, comme on aime un fruit sucré à la première bouchée, mais qui dépose ses notes acidulées sur le palais quand on a fini de le déguster.

(à suivre)

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noces

Un repas de noces à Yport, d’Albert Fourié (1854-1937)

La maison verte

Elle surgit sur le bas côté au milieu des herbes bleues
A la fenêtre des rideaux blancs de campagne
Et je me souviens de la cuisine
De la lourde table
Du chien à la porte.
Elle me prend à la gorge
Dans son décor animé de reflets multicolores
Derrière les volets verts
Là-bas
Les souvenirs dorment.
Elle me lancine le cœur
Des lambeaux de mémoire accrochés à son portail
De bois clair.
Elle me stoppe dans ma course printanière
M’attire jusqu’à l’écume des jours oubliés
Derrière ses murs
Et l’eau de sa rivière coule désormais à mon chevet.

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maison verte

 

 

 

 

 

 

Chaumes de Cordeville à Auvers-Sur-Oise, Vincent van Gogh, 1890

L’enfant qui ne viendra pas

Quand je vois un enfant, aucune envie de maternité n’assaille mes entrailles où jamais rien n’a poussé. Non ! Quand je vois un enfant je pense à nos vies d’esclaves, à nos jours aliénés par la production et la consommation. Quand je vois un enfant je pense à l’avenir qu’il n’aura pas, au bonheur qu’il cherchera dans les décombres d’un monde qui sombre. Quand je vois un enfant je sais que j’ai eu raison de garder le mien, au chaud, dans un coin de mon esprit, là où il peut encore faire beau même quand au dehors tout s’habille de gris.

 

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J’ai oublié d’oublier

Le passé ne se rejoue jamais.

L’avenir est un chemin incertain.

Il reste le présent, cette clameur.

Et pourtant…

 

Pourtant il s’habille de tant d’hier le présent.

Il se maquille de tous les possibles de demain le présent.

Quel menteur tu fais mon présent !

A me faire croire, à coup de « carpe diem », à coup de cœur,

A coup de foudre, à coup de nerfs, à coup de main, à coup d’humeur

Que tu comptes toi seul,

Tout seul,

Que tu es vivant quand hier est mort et demain pas encore né.

 

Le vent souffle dans les cheveux,

Et siffle un drôle d’air familier.

J’ai envie de voir la mer,

Aller là-bas sur les rochers d’hier,

Et puis marcher.

Prendre la bourrasque en pleine gueule,

L’avaler jusqu’à étouffer,

Hurler contre la brise légère,

Mêler mes larmes au sel et aux embruns,

Me souvenir…

 

On ne devrait jamais revenir dans les murs de son enfance.

Ca transpire. Ca craque. Ca dégouline sur les planchers.

Ca chiale dans les buffets.

Ca sue dans les armoires.

Ca pue dans les placards.

Et tous les cadavres oubliés se réveillent au coin de la mémoire.

 

La vieille dame aux cheveux d’argent

Qui accompagnait mes goûters d’enfant.

Son sourire sans âge,

Sa belle figure creusée par le temps,

Sa main aux veines bleues et sages,

La grande table dans la cuisine.

Les confitures et les tartines,

Le chocolat chaud, épais, fumant…

Ma vie à 5 ans.

 

 

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