La maison verte

Elle surgit sur le bas côté au milieu des herbes bleues
A la fenêtre des rideaux blancs de campagne
Et je me souviens de la cuisine
De la lourde table
Du chien à la porte.
Elle me prend à la gorge
Dans son décor animé de reflets multicolores
Derrière les volets verts
Là-bas
Les souvenirs dorment.
Elle me lancine le cœur
Des lambeaux de mémoire accrochés à son portail
De bois clair.
Elle me stoppe dans ma course printanière
M’attire jusqu’à l’écume des jours oubliés
Derrière ses murs
Et l’eau de sa rivière coule désormais à mon chevet.

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maison verte

 

 

 

 

 

 

Chaumes de Cordeville à Auvers-Sur-Oise, Vincent van Gogh, 1890

Le rossignol a chanté ce soir

J’écoute le silence. Oui, le silence. Ce vide immense empli de mille sons. Assise à mon bureau, de la fenêtre me parvient le chant mélangé des oiseaux. Je reconnais celui du rossignol à nul autre pareil, avec ce cliquetis dans la gorge, ce pincement de langue qui joue les musiques les plus belles.

Imagine t-on, un seul instant, un monde sans oiseaux, un monde sans leur chant délicieux. Il nous est si coutumier ce chant, que trop souvent nous oublions cet enchantement qui habille nos jardins, allument nos villes sales, ensoleillent nos vies trop pâles. Et nous passons notre chemin, distraits, absorbés par nos affaires quotidiennes ou un iPod sur les oreilles, sourds aux bruits du monde. Mais demain… si demain les oiseaux, las de chanter pour des fous et des idiots. Oui, si demain les oiseaux entraient en résistance et qu’ils se mettent à faire silence. Si demain ces cliquetis de gorge, ces pincements de langue, ces notes harmonieuses n’étaient plus. Ah ! Comme alors la tristesse s’abattrait sur nos jours déjà monotones. Ah ! Comme le silence serait un vide immense… banalement et simplement immense.

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Lettre de campagne

Ma chère amie,

Je vous écris du fond de ma campagne. Du fond des âges pensez-vous. Car vous voyez dans ce choix de vie que j’ai fait, un enterrement avant le caveau, quand je trouve ici toute la joie du renouveau. Certes, c’est à la douce lumière de la bougie,  qu’à cette heure belle je vous écris. Mais point d’étranges délires de ma part, nul rejet systématique et arbitraire de notre modernité, contrairement à ce que déjà vous pensez. Non ! Juste le goût désuet de la cire qui coule, de la mèche qui brûle, et de la lueur jamais égalée de la flamme sur la pierre des murs. Juste l’élégance harmonieuse d’un silence à peine troublé par les notes d’un piano, qui vient rythmer de mes mots le tempo.

Je ne vous écris pas du fond de je ne sais quelle détresse qu’il vous rassurerait de supposer. Du fond de ma solitude, oui ! Mais de cette solitude apprivoisée qui vous rend l’âme si pleine, l’intériorité si vivante, la nostalgie si sublime et la mélancolie si émotive que chaque minute se trouve magnifiée, que chaque seconde tout à coup poétise.

Je ne vous écris pas du fond des âges. Je vous écris du fond d’un monde sans âge où mes heures coulent quand les vôtres se cognent, où  ma vie se goûte quand la vôtre s’avale. Je vous écris du fond de ma campagne.

La mélancolieuse.

 

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Balade d’automne

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Des impasses sombres et mal entretenues. Des herbes hautes. Des friches. Des volets clos. J’avance lentement dans ce désert rural, où les maisons de paysans sont devenues résidences de citadins en mal de frais.

Je me souviens il y a 30 ans. Je me souviens alors, quand je me précipitais sur mon vélo rutilant reçu le noël précédent. Je filais tel un bolide en direction des eaux vertes et hautes du marais, au bout du chemin. Je passais devant toutes ces maisons qui sentaient bon la confiture de figue, le miel et la châtaigne. Les cheminées crachaient leurs volutes grises et le vieux Gabriel multipliaient les allers-retours entre le petit toit du jardin et le chai, pour rentrer des rondins de peuplier. Maria se pressait près de sa cuisinière à bois. Elle l’alimentait des plus petites bûches puis agitait son tisonnier pour exciter les braises. Tout était prêt pour la soupe.

A deux maisons de là, je trouvais Simon qui était encore aux écuries à soigner ses bêtes. Je posais le vélo contre la grande porte en bois et j’avançais dans la paille semée sur le plancher des vaches. Le grand-père me souriait et sans dire un mot il continuait sa tâche. Il savait que j’aimais être là dans les odeurs d’étable, à observer. Les animaux avaient un pouvoir hypnotisant sur moi. J’étais bien, calme et sereine. Mais l’heure de rentrer venait…toujours trop tôt. Alors j’enfourchais ma bicyclette pour refaire le chemin à l’envers. Et même si le soir tombait, froid et humide, elle était chaude et lumineuse ma campagne. Son pouls battait puissamment dans les entrailles de sa terre.

Mais aujourd’hui plus rien ne bouge. La bonne Maria est partie il y a bien longtemps déjà, et le pauvre Gabriel a eu tant de chagrin qu’il l’a rejointe moins d’un an plus tard. Simon, quant lui, ne va plus dans son écurie que pour se souvenir un peu, quand il trouve encore la force de quitter le fauteuil dans lequel il passe ses journées.  A 90 ans il attend la faucheuse avec sérénité.

Les maisons semblent mortes désormais… comme leurs propriétaires. Et les écuries ne sentent plus le foin… ni la terre.

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Les gens de peu

 

Ce sont des gens qu’on dit de peu,

Des gens de bien

Ils me sont si précieux,

Je vis là au milieu d’eux,

Douillettement installée dans un coin de solitude.

Je goûte leurs sourires, je me nourris de leurs « bonjour ».

Leur simplicité est affectueuse, sans malice,

Leur bienveillance est sans détour

Et leur générosité n’attend rien en retour

Qu’un regard complice pour toute gratitude.

 

Ce sont des gens qu’on dit de peu,

Des gens heureux

Ils me sont si précieux,

Je vis là au milieu d’eux,

Et dans leurs yeux je me sens moi je me sens bien.

Parfois ils ne disent rien,

On se regarde, on se croise,

On se fait juste un signe de la main,

Un geste de peu, un geste de rien.

On tisse, on cajole, on entretient

Nos amitiés, nos respects et nos liens.

 

Ce sont des gens qu’on dit de peu,

Des gens radieux

Ils me sont si précieux,

Je vis là au milieu d’eux.

Ils sont ma fortune, l’or du monde dans un regard.

Dans la tempête ils sont le phare

Qui me garde en vie, qui illumine ma nuit.

Ils sont ma chair, ils sont mon sang.

On les dit braves gens avec un air condescendant,

Leurs mains sont pleines de mille talents,

Leur âme plus belle qu’un diamant.

 

Ce sont des gens qu’on dit de peu,

Des gens de bien

Ils me sont si précieux,

Je vis là au milieu d’eux.

Ce sont des paysans, des ouvriers,

Ils ont 20 ans, ils sont retraités,

Ils travaillent la terre, ils battent le fer.

Ce sont des meuniers qui sont jardiniers.

Ils ont les mains calleuses

Et la figure brune des soleils de juillet,

Ils ont le cœur grand et la parole rieuse.

Ils sont ma ligne d’horizon

Ils sont mon refuge, ma maison.

 

Ce sont des gens qu’on dit de peu

Des gens de bien,

Des gens précieux.

Et auprès d’eux je réapprends,

J’ouvre mes mains, j’ouvre mes yeux ;

Je redécouvre la joie de vivre… encore un peu.

 

 

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L’allée des peupliers

Il y a ce bord de rivière frais de vert qui se transforme en rizière aux pluies abondantes.  Il y a ces peupliers qui s’élancent, guerriers naufragés des temps nouveaux, vers un ciel bleu de blanc. Il y a la terre encore mouillée de l’averse passée et le goût sur la langue de la menthe coupée. Et il y a ce chemin…

Ce chemin qui serpente au milieu des cubes de béton. De chaque côté, des grillages délimitent les parcelles des heureux possesseurs de parpaings. Il y a les merles moqueurs qui ne se moquent plus de rien, depuis que les machines ont détruit leurs habitats pour d’autres toits. Il y a les blés aux têtes de miel,  presque incongrus, qui jaillissent dans ce cimetière moderne. Il y a cette femme qui me voit sur le chemin, promenant ma carcasse éphémère dans les sillons de la terre, et qui m’enjoint de quitter dans l’instant ce qu’elle nomme « SA propriété ».  Je n’irai pas voir l’eau là-bas, qui coule au bout du chemin, qui se faufile au milieu de ce décor carcéral. Je n’irai pas parler avec les vieux peupliers qui jadis accompagnaient les rêveries de mon enfance fleurie. Je n’irai plus jamais sur ce bord de rivière frais de vert qui m’a vu grandir et m’a fait telle que je suis.

La tête basse, le regard perdu dans mes souliers qui caressent une dernière fois cette terre volée à la communauté, je m’en retourne triste, des larmes au coin du cœur. Et là, enserrée, prisonnière entre sol et béton. Oui, là dans cet enfer elle a poussé la graine de peuplier. Comment a-t-elle réussi à prendre racine dans ce paysage désaffecté ? Nul ne le sait. Mais qu’importe ! Elle est là. Elle respire. Elle cherche la lumière. Elle se bat. Elle est l’espoir qui nous garde en vie.

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Une vie mais cent chemins

Un jour, je me souviens

J’étais sur le même chemin.

Je suivais la route à vos côtés

J’avais chaussé les bottes de la normalité

Enfilé le même uniforme.

J’étais comme il convenait

Conforme, dans la norme

Je m’habillais à vos idées

J’avais cette vie bien rangée

Qu’il vous plaisait de constater.

 

Oh ! Il m’arrivait bien parfois

De m’égarer,

De ne pas marcher tout à fait droit.

La nature au fond de moi

Suait, cognait, se mettait à gueuler

Et par tous les pores de ma peau

Le venin sournoisement s’épanchait.

Ce qui sortait de mes mots

Sentait la charogne et le renfermé.

Je puais le mensonge, vous l’appeliez vérité !

 

A ce jeu là, j’ai failli perdre mon âme

Et j’ai perdu bien des années !

J’ai erré dans les couloirs putrides

De votre monde aseptisé,

Et doucement la flamme

Dans mon cœur s’éteignait.

J’avais chaud, j’avais froid

Mon corps tout entier

Se battait dans ce désert aride

Où pour moi plus rien ne poussait.

 

Un matin, je me souviens

Je me suis levée avec la nausée

Plus forte, plus grande que jamais

Et plus l’envie de rien

Juste celle de crever

De quitter enfin

Ce cirque désespéré.

Plus question d’aller dans vos pas

De suivre le chemin

Celui que vous pensez tout tracé.

Fini de se prosterner

De courber l’échine et de remercier

Pour quelques miettes abandonnées.

 

Alors j’ai pris ma vie par la main

Et ensemble nous sommes allées

Loin de vos routes trop droites

De vos pensées trop étroites.

Toutes les deux on s’est mis à rêver

A reconstruire, à inventer

Demain et puis après.

On a quitté le confort de l’immédiateté

Pour le bonheur de la durée.

Dans un fond de campagne

Entre vertes prairies et marais

On a posé nos valises fatiguées.

 

Le soir je me promène désormais

Dans le jardin qui fleure bon le seringat,

Le thym et l’herbe coupée.

Dans mon vieux pantalon rapiécé

Je passe sous les lilas

Et je vais jusqu’au poulailler

Je prends les œufs du jour

Je hume l’air frais et je savoure

Cette nouvelle liberté.

 

Je n’ai plus rien,

Plus rien à vos yeux de citadins

Intoxiqués par tous ces biens

Qui font de vous des prisonniers,

Marchands et receleurs

Accrochés à vos aigreurs.

Je n’ai plus rien,

Plus rien que mon humanité

Celle qui pousse au jardin

Avec mon ail et mes fraisiers

Celle qui se nourrit de la terre

Dans laquelle j’enfonce mes mains

Pour planter les tomates qui pousseront demain.

 

Je sais bien qu’elle vous déplait

Cette nouvelle vie sous les figuiers

A quelques pas des marronniers.

Je n’ai plus les ongles peints

Les ongles faits.

Mon pardessus est un peu râpé

Et quand je viens vous visiter

On n’a plus rien à se raconter.

Si vous saviez comme je me fous

Que les assiettes soient assorties

A la nappe ou au buffet en acajou !

Si vous saviez comme je n’envie rien

De cette vie bien propre

Que vous portez autour du cou !

Si vous saviez comme je suis bien

Dans ma vie de « sans le sou »

Quand la vôtre est endettée

…à perpétuité.

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