A la naissance du néant

Mon siècle a fait faillite,
Et j’ai la maladresse des cœurs abimés,
La dureté des âmes cabossées,
Le désespoir des enfances violées,
La tristesse des jardins abandonnés.
J’ai le ventricule gauche contre le ventricule droit
Qui bat,
Et chaque jour j’ignore pourquoi.

J’ai laissé le passé
Au soleil lourd
Sous les bottes des armées.
J’ai le sang qui boue, grouille et clapote
Comme une lave trop chaude.
J’ai le sang mélangé des plages de l’Atlantique…
D’Oléron à San Sebastián.

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Le cri du prolétaire qu’on assassine

Je l’ai pris son boulot de merde !
Le type m’a dit :
C’est ça ou alors plus d’alloc’.
Je l’ai pris oui son CDD à dix sous
Ses 20 heures par semaine
Sans compter les trajets
Les heures d’attente
Et puis celles à pleurer.

Je l’ai pris oui
Parce que le loyer à payer,
Le frigo à remplir
Et la gosse à finir d’élever.

Je suis comme les autres
Tous pareils !
Logée à la même enseigne
Faits comme des rats !
« T’as pas le choix ma fille »
Que je me dis le soir en me couchant.
Et les heures tournent
Et chaque minute de la journée défile.
Quand vient le sommeil enfin
Il est presque temps que je me lève
Et alors tout recommence.

Mais crois moi
Je leur en donne pour leur pognon
A ces cochons !
Ma misère
Elle finira par leur coûter chère.
Un jour de plus, un jour de trop,
C’est certain, je m’en fais la promesse
Je le saboterai leur boulot.
Je sais pas encore quand
Mais je sais déjà comment.

En attendant je m’autorise à rêver
De la révolution,
Et croyez bien que ce jour là
Ce ne sont pas quelques chemises qui voleront,
Ni quelques Porsche qui crameront.

La misère ça attend,
Silencieuse, tête baissée
Rentrée dans les épaules,
Ca se porte comme un fardeau
Ca vous fait le dos rond
Et l’âme docile.
Mais le jour où ça se réveille,
Le jour où ça se gorge de colère,
Où ça sent que foutu pour foutu
Y’a plus rien à perdre,
Alors ce jour là
La misère
Ca vous accroche par le bras
Ca vous traîne dans les ruelles,
Sur les avenues et les boulevards,
La rage en bandoulière
Et ça dévaste tout sur son passage.

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Ce jour…ou un autre

Je ne suis pas femme à chiffres.
Ces inconnus de passage
Dans les registres et les cahiers,
Dans les courriers et les contrats.
Partout sur mes papiers
Ils sont de parfaits étrangers.
Je les vois sans les regarder,
Leur langage n’est qu’une bouillie
A mon palais
De jouisseur, de fin gourmet.

Je ne suis pas femme à chiffres.
Je ne compte ni les jours ni les semaines
Je laisse les mois comme les années
Dévaler les pentes de l’éternité.

Mes artères et mes viscères ont 40 ans aujourd’hui.
Vous êtes sûr Docteur ?
Et mon âme ? Et mon coeur ?
Je les sens si plein de la même fraîcheur
Qui emplissait hier, le printemps de mes 20 ans.
Oui, bien sûr…bien sûr je vous crois
Une carte d’identité ça ne ment pas
Et puis ma mère est encore là
Pour me dire quel bébé rose et joufflu
Elle tenait dans ses bras
En ce jour d’avril 1976
Dans cette maternité aux vitres étouffantes.

Mais je ne suis pas femme à chiffres
Décidemment non !
Je ne comprends rien à ces signes
Qui s’alignent.

40 ans aujourd’hui…
Vraiment ça n’a pas de sens
Pas de signification
Si ce n’est pour le monde autour de moi
Qui voit dans ces chiffres
Un cap, un seuil, un moment critique,
Un stade ultime
Où l’être bascule vers d’autres abîmes.
Je n’objecte pas, je ne renie rien,
Je ne comprends tout simplement pas.

Je ne suis pas femme à chiffres.
Femme à mots, femme à livres,
Femme à hommes, femme à vivre,
Femme à badinerie, femme à rire,
Femme à colère, femme à folies,
Femme à rêves, femme à désir,
Femme à cris, femme à dire.
Non, décidemment je ne comprends pas
Ces chiffres affichés
Qui devraient me raconter,
Dresser un portrait
Validé, certifié, homologué par des usages
Qui entérinent mon âge.

Mais comment vous dire alors
Que c’est le même pouls
Qui tambourine sous la peau,
Le même bouillon
Qui crapahute dans les veines ?
Comment vous dire encore
Que c’est le même éblouissement qui cogne
Face à une mer d’étoiles dans un ciel de juillet,
La même lave qui bat
Sous les paupières assiégées
Par le spectacle du monde animal et végétal,
Que le ballet des oiseaux est toujours le premier,
Que le soleil de mai est chaque fois nouveau ?
Comme vous dire aussi
Que les révoltes sont intactes,
Les exaspérations toujours vivaces,
Et les envies de chambardement évidemment tenaces ?

Je ne suis pas femme à chiffres
Décidemment !
Mais fêtons ensemble mes 40 ans
Puisque tel est votre plaisir.
Et que le vin coule à flot,
Et que les fruits gros et juteux éclaboussent nos jeux,
Et que l’insolence soit notre maître mot,
Et que la passion soit notre seul flambeau
Comme au jour de nos 10, de nos 20, de nos 30…
Comme à chaque jour nouveau
Sur la vie ensommeillée de rêves
Qui se lève.

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Sans-grade mais pas sans arme

C’est au détour de mes pérégrinations numériques que je suis tombée sur cet article évoquant la future loi sur le travail : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/02/12/20002-20160212ARTFIG00158-la-loi-travail-devrait-instaurer-le-droit-a-la-deconnexion.php . Là, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai bouilli, explosé, tempêté, éructé, vitupéré. Et c’est donc avec ma tempérance légendaire que j’ai écrit les lignes que voilà…

Arrêtez de faire des heures supplémentaires ! Arrêtez de donner le meilleur de vous-même ! Faites le bilan. Ca vous a rapporté quoi jusqu’à présent ? 30 € brut d’augmentation l’année dernière ? Vous serez licencié, vous aussi, comme n’importe quel autre, le jour où l’on n’aura plus besoin de vous ! Vous n’êtes qu’un outil de production, pas plus, pas moins. A y regarder de plus près, vous êtes peut-être un peu moins qu’un outil de production. Vous avez besoin de dormir, de manger, de pisser ! Pire ! Vous voulez du temps pour votre mari, votre femme, vos enfants, vos parents, vos amis. Vous voulez aller à la mer le dimanche après-midi, pique-niquer au bord de l’eau, jouer au ballon, courir, danser, aller au théâtre, au cinéma le samedi soir, et vous voulez des vacances au mois de juillet. Oui, vous valez moins qu’un outil de production. Vous êtes moins qu’un outil de production. Alors arrêtez de vouloir être plus que lui. Arrêtez de vous sentir investi de je ne sais quelle mission. Cessez de donner votre enthousiasme, votre volonté et votre santé à une entreprise (au sens premier du terme : projet) qui n’est pas la vôtre.

Nous sommes tous des pions. Au fond nous le savons mais notre orgueil refuse de se le rappeler trop souvent. L’emploi, que je refuse d’appeler travail – le travail crée, invente, modèle, modifie le réel, l’emploi se contente d’appliquer des procédures écrites par d’autres ; le travail met en œuvre un savoir-faire, l’emploi se contente de visiter des compétences – l’emploi donc est devenu notre seul horizon. Et nous sommes prisonniers de lui parce que chaque souffle de vie est suspendu au salaire qui nous sera versé en contrepartie du temps que nous aurons accepté de lui abandonner. Mais, tout prisonniers que nous soyons, nous ne sommes pas pour autant totalement impuissants. Notre arme principale ? L’inertie. Cette magique mollesse, cette apathie savamment instrumentalisée, cette indifférence à la force insoupçonnée. Faire, mais à son rythme. Etre, mais lentement. Dire, mais vaguement. Notre arme seconde ? Le zèle. Prenez l’adversaire à revers. Renvoyez le à ses absurdités. Appliquez les normes, mais jusqu’au bout. Respectez les règles, mais à la virgule. Vous verrez que très vite le réel s’enrayera car le réel n’a que faire des théories fumeuses et des injonctions à la con !

Certes les droits des salariés ne cessent de reculer depuis 20 ans, et la loi en préparation les fera reculer une fois de plus. Mais le Code du travail est encore debout (il trône fièrement sur les étagères de la bibliothèque entre les livres des Editions La Fabrique et ceux du Passager clandestin), et ce Code est notre bien le plus précieux. Lisez le. Il vous dira vos droits. Il vous dira aussi ce que votre adversaire ne peut pas…

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Fenêtre sur octobre

Il y a ces couleurs fabuleuses
Ces ocres et ces ors
Ces rouges feu
Ces rouilles ferreux
Ces verts hasardeux
Isolés, insolites
Et puis il y a ces pluies
Ces pluies de feuilles
Qui inondent le ciel.

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Chemin boisé en automne
« Chemin boisé en automne » de Hans Andersen Brendekilde, peintre danois (1857-1942)

Les blancs et les bleus

Pour une chemise froissée, déboutonnée, arrachée,
Pour une cravate tirée, une offense lancée
Au milieu d’une foule en colère et désespérée ;
Voilà qu’ils sont venus me chercher alors que six heures venaient de sonner.
Mes enfants pleuraient, ma femme les a consolés,
Et c’est entouré d’uniformes qu’hors de ma maison d’ouvrier,
En ce froid matin d’octobre, comme un criminel, ils m’ont extrait.

Mon crime ? Tous les journaux, toutes les télés
Du soir au matin vous l’ont rabâché.
Nous étions là impatients et inquiets
Face à ces hommes proprets en costume bien repassé ;
En leurs mains nos vies nos avenirs nos maisons les études de nos enfants
Etaient là balançant dans le vide, accrochés
Tels les morceaux d’une carcasse de poulet
Au fil mince du chantage, attendant la sentence finale.

Alors oui ! A l’annonce fatale
Au funeste dessein à 2900 d’entre nous réservé
Le licenciement, le chômage et puis après…?
La descente lente aux enfers de la précarité.
Alors oui ! A l’annonce fatale
Chez certains l’exaspération a débordé
Et c’est ainsi que les hommes bien nés
Au profil impeccable au cursus parfait
Leurs cravates leurs chemises ont vu valser.

Tous ! Des politiques aux chiens de garde médiatiques
Tous nous ont cloué au pilori,
A coup de rhétoriques embourgeoisées :
Intolérable, inacceptable, injustifiable
Furent leurs seuls mots d’ordre toute la journée
Attaquant, condamnant, renvoyant à l’exil
Le désarroi de ceux qui n’ont que la force de leur travail pour exister
Qualifiant notre violence de crime contre la société.

Mais il est vrai que…

La violence des puissants, elle, prend des gants de dentelle
Pour étrangler quelques surnuméraires,
Quelques intérimaires du ciel.
La violence des puissants, elle, est bien polie
Quand elle vous licencie,
Et même si elle arbore son plus beau visage de mépris,
C’est toujours le verbe clair, la langue châtiée
Avec un sourire soigné qu’elle vous prie de prendre la porte des remerciés.

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