Deuxième lettre d’un rat des champs à un ami rat des villes

En effet où étaient-ils tous ces beaufs dépolitisés et désinformés quand le gouvernement de Valls saccageait le Code du travail avec la loi El Khomri, quand Macron finissait le boulot avec ses ordonnances ? Où étaient-ils quand les cheminots défendaient la SNCF ?

J’enrageais moi-même hier en entendant un « gilet jaune » demander à une syndicaliste de la CGT ce que faisaient les syndicats pour défendre les gens contre le recul de leurs droits. Elle aurait pu s’agacer et lui demander où ils étaient tous ces « gilets jaunes » quand les syndicats et notamment la CGT appelaient à manifester contre la loi travail, contre les ordonnances Macron, contre la réforme de la SNCF. Elle aurait pu, comme toi, leur renvoyer à la gueule leur désinvolture, leur absence de combat à tous ces inconséquents qui viennent chialer aujourd’hui pour sept centimes de plus sur leur litre de gazole.

Au passage, quand ce « gilet jaune » parlait des syndicats son propos était certes trop englobant, mais il faut bien reconnaître que certains, la CFDT et FO en tête n’ont pas été très offensifs contre la loi El Khomri et contre les ordonnances Macron. Berger de la CFDT a négocié la longueur de la corde avec le gouvernement Valls pour la loi El Khomri et Mailly de FO s’est lamentablement couché au moment des ordonnances Macron.

Mais revenons donc à cette syndicaliste de la CGT qui se trouvait en plateau face à un « gilet jaune » qui, lui, était à côté de son rond-point. Elle ne l’a pas renvoyé dans ses vingt-deux. Elle lui a fait remarquer, à juste titre, que la mobilisation contre la loi travail et les ordonnances Macron n’avait pas rassemblé suffisamment de monde. Mais elle ne lui en a pas fait le reproche de, peut-être, ne pas avoir été des manifs syndicales –  parce que même si c’est rageant, et si je suis la première à  être ulcérée quand j’entends des salariés cracher sur les syndicats ou les grévistes qui prennent la France en otage –  elle sait qu’en effet ces gens sont souvent peu politisés, peu syndiqués, pas assez informés, et donc difficiles à mobiliser.

Tu as la chance tout comme moi d’avoir un capital culturel qui te permet d’avoir accès à l’information et à la compréhension de ton environnement politique et économique, de textes législatifs telle la loi travail. Et encore, même pour les « initiés » c’est loin d’être simple. Je me souviens d’avoir entendu des syndicalistes dire combien ça allait vite, combien il allait falloir mettre les bouchées doubles pour décrypter la loi El Khomri et arriver à porter à la connaissance des travailleurs ce que ce texte voulait dire pour eux, pour leur quotidien. Beaucoup de ces gens qui portent aujourd’hui un gilet jaune ont souvent une faible conscience politique c’est vrai, ils ne veulent même plus entendre parler de politique (alors qu’ils recommencent à en faire en se mobilisant), ils connaissent mal l’histoire politique et sociale de la France, l’histoire politique des idées, ils ne savent pas bien comment fonctionnent les institutions, l’économie, le système financier, l’euro, l’UE… Ils n’ont pas lu Piketty et pour certains même s’ils le lisaient ils n’en comprendraient sans doute pas grand-chose malheureusement, et ce n’est pas leur faire injure que de le dire, c’est simplement poser le constat que l’instruction et la connaissance sont les choses les plus mal partagées (avec les euros). Va dire à une auxiliaire de vie, à un ouvrier de chantier, à une aide-soignante de bouquiner du Piketty le soir après sa journée de labeur, après avoir fait les courses, le repas, baigner les enfants, les avoir fait dîner. Mon conjoint, quand il rentre de sa journée de 10h (parfois 11…parfois 12h…tiens tout à l’heure il me parlait d’un de ses collègues chauffeur routier qui a enquillé 12h45 dans sa journée) à courir (et ce n’est pas une image, il parcourt des kilomètres chaque jour) à droite à gauche, il est lessivé, physiquement lessivé, il n’a qu’une envie : se poser sur le canapé et se RE-PO-SER. Il n’a pas la tête à se lancer dans la lecture passionnante de Piketty, de Todd ou de Lordon ! Alors oui, beaucoup de « gilets jaunes » n’ont pas lu Piketty et tous les auteurs de la pensée libérale, néo-libérale, keynésienne ou néo-keynésienne. Ils ne savent pas qui est Ricardo, Adam Smith, Milton Friedman ou Ayn Rand. En revanche ils savent parfaitement, parce qu’ils l’expérimentent tous les jours et cela depuis des années, que le modèle économique dans lequel ils sont plongés les appauvrit, les asservit. Leur problème ce n’est pas qu’il existe une élite (du moins ça n’était pas leur problème originel)  c’est que cette élite ait fait sécession, qu’elle ne soit plus à leur service, qu’elle ne défende plus les intérêts du plus grand nombre qui est essentiellement constitué des plus faibles.

Ils ont voté à droite, à gauche, puis encore à droite, et encore à gauche et même à l’extrême centre (j’aime beaucoup cette expression popularisée par le philosophe québécois Alain Deneault) en 2017 pour barrer la route au fascisme, au nazisme, à la peste brune, bref aux représentants du mal absolu et interplanétaire ; notamment parce que l’ensemble de la presse leur a expliqué « faites ce que vous voulez, mais votez Macron » (1), que le même Macron a fait toutes les commémorations possibles pour bien rappeler à tous qu’avec Marine Le Pen les heures les plus sombres de l’histoire étaient de nouveau à nos portes. C’est bien simple, en 2017, face à Marine Le Pen une chèvre aurait gagné l’élection !

Alors oui, les gens ont mal voté, une fois encore. Le gentil Benoît Hamon – issu des rangs du PS, comme le Président Hollande, dont le quinquennat a été si glorieux qu’il n’a pas pu se représenter –  et son revenu universel n’ont pas trouvé grâce aux yeux des français. C’est que,  à tort ou à raison (je n’ai pas d’avis arrêté sur le revenu universel ou revenu du base) beaucoup de français ne semblent pas emballer par l’idée. Ils ne demandent pas la charité, et c’est souvent ainsi qu’ils ressentent le concept de « revenu universel ». Ils veulent du travail. Ils ne veulent pas rester chez eux et toucher des subsides, ils veulent travailler, être partie prenante de la société, et à ce titre, recevoir une rémunération juste et décente qui leur permette de vivre normalement. Alors il y aurait beaucoup à dire sur le travail, le sens qu’on donne au travail dans la société, sur la question de la formation de la valeur et de sa répartition… et le revenu universel est une question qui mérite d’être posée. Mais je ne me lancerai pas dans un débat sur le sujet ici et maintenant.

Donc les gens ont mal voté. En gros 20% de fascistes-nazis ont voté Le Pen, 20% de staliniens-chavistes ont voté Mélenchon, 20% de bourgeois conservateur ont voté Fillon et 20% de bourgeois bohème ont voté Macron. Je te le fais à la louche et avec autant de subtilité que la société du spectacle de nos chaînes infos. En attendant, tu remarqueras que 40% des électeurs ont voté pour des partis très critiques envers l’UE, sa technostructure, ses normes, son fonctionnement…  Sont-ce les mêmes qui ont voté NON en 2005…?

Mais revenons en novembre 2018…

Oui le propos des « gilets jaunes » est brouillon, leurs revendications disparates, mais c’est justement le rôle du politique de démêler tout cela, de faire un peu de maïeutique pour que de cette confusion jaillisse l’essentiel. Et quel est l’essentiel du message ? L’essentiel, c’est : on bosse et on ne vit plus de nos salaires, on survit. On a déjà supprimé tous les petits extras, on bosse pour payer nos factures et même ça on n’y arrive plus. On paie des taxes, des impôts et on n’en voit plus la couleur ; on est obligé de faire 50 bornes pour se soigner, pour accoucher parce qu’on nous a fermé l’hôpital, la maternité et EN MEME TEMPS on nous explique qu’il faut laisser la voiture au garage (ou en changer alors qu’on n’en a pas les moyens) parce que ça pollue. On nous taxe nous les petits, les sans grade, nous qui n’avons que nos maigres salaires pour subvenir à nos besoins mais on supprime l’ISF. Ce que veulent ces gens c’est la justice. C’est aussi simple que ça. Ils ne supportent plus de se débattre avec leurs 1000 ou 1200 € par mois quand d’autres s’empiffrent et gagnent en une journée ce qu’ils ne gagneront jamais dans toute une vie. Ils veulent que les plus riches paient leur juste part d’impôt comme leurs ancêtres de 1789 voulaient que la noblesse et le clergé paient leur contribution.

C’est pourtant extraordinairement simple ce qui ne te saute pas aux yeux : ce sont des gens qui se taisent depuis des années, des décennies parfois, des gens qui en effet ne participent pas aux manifs habituellement, qui sont peu politisés, qui pour une partie d’entre eux ne votent même plus ; et là il y a eu une étincelle – car j’espère que tu as bien saisi que la hausse des prix du carburant (qui ont déjà été à un niveau aussi élevé, tous les journalistes l’ont rappelé) n’était QUE l’élément déclencheur d’une colère qui couve depuis des décennies.

Alors oui, Macron n’est pas responsable de toute la misère française qui sévit depuis tant d’années et résultent notamment de quarante ans de décisions politiques inspirées, ou plus certainement mal inspirées, de la révolution conservatrice (comme dirait Stiegler) ou de l’école néo-libérale des Chicago boys comme dirait Lordon, pour faire court, parce que je n’ai ni la soirée ni la science de Stiegler, Lordon, Todd, Piketty, Porcher, Supiot et bien d’autres, pour développer. Il n’est là que depuis mai 2017 (il était déjà là sous la présidence Hollande soit dit en passant) oui et contrairement au titre de son livre prémonitoire « Révolution » (pas sûre que ça lui porte chance) il ne va pas révolutionner la France en dix-huit mois, ni en trente-six, pas même en cinq ans. Pire, il n’y aura aucune réponse apportée à ces gens parce qu’en effet on ne fait pas dévier de trajectoire un paquebot qui navigue depuis quarante ans dans la mauvaise direction au milieu des icebergs, comme ça, en claquant des doigts.

Oui, c’est compliqué. Oui dans un monde où l’économie est globalisée, où les puissances d’argent comme dirait le père Mélenchon sont extrêmement puissantes, où prendre une décision là a des incidences souvent imprévues ailleurs, où les systèmes complexes rendent tout changement extraordinairement difficile, où la disruption (comme dirait l’ami Stiegler) imposée par l’économie et les nouvelles technologies ré-organise le système en permanence posant des problèmes infinis à un législateur qui a toujours trois wagons de retard, à des structures sociales et humaines qui demandent de la persistance, de la durabilité, où le temps de la démocratie est court-circuité  en permanence par la volatilité et l’insaisissabilité de l’économie notamment numérique, où les plus riches font du tourisme fiscal et législatif, où règne la gouvernance par les nombres, oui dans ce monde là trouver des solutions relève des 12 travaux d’Hercule.

Mais est-ce que tu peux entendre que des gens qui tirent le diable par la queue depuis des années, des décennies, toute une vie parfois ne sont pas en mesure d’entendre ça, d’entendre que la complexité du monde rend la tâche de Macron ou d’un autre extraordinairement difficile ?  Est-ce que tu peux entendre que ce que ces gens retiennent c’est : la baisse des APL de 5 € et EN MEME TEMPS la suppression de l’ISF (plus exactement sa transformation en IFI). Ce que ces gens retiennent c’est que les revenus des plus fortunés ne cessent d’augmenter tandis que les leurs stagnent alors que leurs dépenses contraintes (d’énergie, de logement, d’assurance…) augmentent. Ce que ces gens retiennent de Macron ce sont ses petites phrases à la con : « les gens qui ne sont rien », « les fainéants », « ceux qui feraient bien d’aller chercher du boulot ailleurs plutôt que de foutre le bordel » (aux ouvriers de GM&S) ou de traverser la rue (à cet horticulteur)… Macron aurait sans doute pu continuer sur sa lancée sa politique s’il n’avait pas ajouté à l’injustice de ses mesures le mépris. Trimer comme un con pour ne pas s’en sortir et bouffer des patates 30 jours par mois c’est une chose, mais être méprisé en prime, ça c’est insupportable pour n’importe quel être humain normalement constitué.

Alors oui, ce mouvement, cet ovni social comme se plaisent à le nommer les journalistes, est difficile à appréhender et plus encore à contenter. Oui ça part dans tous les sens et parfois en cacahuète. Oui il y a tout et parfois son contraire. Oui il y a le pire et le meilleur comme dit Ruffin. Mais quand tu soulèves le couvercle d’une cocotte-minute qu’on a laissé sur le feu pendant dans années tu as toutes les chances d’y trouver un magma aussi inédit que bouillant.

Ce mouvement est protéiforme. Il y a de tout parmi ces « gilets jaunes » parce que justement ce mouvement est très large. Il y a Jacline qui n’a semble-t-il pas trop de soucis de fin de mois et qui roule en 4×4, mais qui visiblement se sent solidaire (est-elle sincère ? je n’en sais rien, je ne sonde pas les cœurs et les reins) de ceux qui passent aux patates à tous les repas à partir du 15 du mois, qui roulent avec des vieux diesel et n’ont absolument pas les moyens de s’acheter un autre véhicule même si l’Etat leur file 4000 € de prime.

Dans ce mouvement tu as des gens qui votent (pour ceux qui le font encore) pour Le Pen, d’autres pour Mélenchon, d’autres encore qui ont voté pour Macron, pour Dupont-Aignan, qui ont voté blanc. Tu as des ouvriers et des employés (beaucoup d’ouvriers et d’employés), des indépendants (petits artisans, VTC, auto-entrepreneurs…), des femmes (beaucoup de femmes. C’est assez frappant… enfin moi ça m’a interpelé. Mais c’est logique quand on les écoute. Beaucoup sont des femmes seules qui élèvent des enfants, qui ont des revenus faibles, des auxiliaires de vie à 800 € par mois par exemple, des employés qui touchent 1200 €/mois…), des retraités aussi (beaucoup de retraités, et cela aussi c’est frappant… et logique, parce que l’augmentation de la CSG quand tu perçois 3000 € de retraite, ça te laisse encore de quoi vivre, mais quand tu as 1250 € seul ou 1800 € à deux, ça a un tout autre impact). Il y a aussi mes parents qui appartiennent à ces classes laborieuses comme dit Macron (c’est marrant de l’entendre utiliser la sémantique marxiste… mais comme le dit Lordon les néolibéraux sont de grands marxistes en vérité), qui reçoivent 2000 € de retraite à eux deux (mon père a commencé à travailler à 14 ans, ma mère à 17 ans), qui ne remplissent plus leur cuve à fioul car ils ne peuvent tout simplement plus le faire (autant te dire qu’ils ont adoré quand Edouard Philippe leur a expliqué qu’il fallait qu’ils changent de chaudière), il y a une collègue que je vois tous les jours, employé de bureau, qui fait 40 km A/R pour venir travailler avec sa vieille bagnole sans doute pas très écolo, tout ça pour gagner son smic, il y a mon compagnon et ses collègues ouvriers qui doivent bosser comme des cons et faire des heures sup’ et encore des heures sup’, pas pour gagner des fortunes, non non, juste pour avoir des salaires décents. Et tu sais ce que leur répond le patron quand ils ont l’audace de se plaindre : « eh les gars, vous êtes bien ici, vous pouvez faire des heures sup’ ». Ben c’est vrai ça, de quoi se plaignent-ils ces ingrats ? On leur offre cet immense privilège de faire des heures sup’ et en plus elles sont rémunérées ! Merci Patron !

Et puis il y a moi aussi qui ai la chance de ne pas rencontrer de difficultés financières particulières mais qui me sens totalement solidaire de cette France populaire parce que j’en viens de cette France là, ça fait partie de mon ADN, je suis la fille d’un paysan et d’une employée de bureau, je sais d’où je viens et je refuse de l’oublier. J’ai toujours pris la défense des petits – c’est viscéral chez moi –  et je continuerai. Même s’ils s’y prennent parfois comme des manches pour faire entendre leur voix, même s’ils parlent pas très bien dans le poste de télévision (ce qui amuse beaucoup certains journalistes et commentateurs), même s’ils n’ont pas lu Piketty, même s’ils utilisent parfois les mêmes armes contestables que l’ennemi, même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’ils disent et font et que je critique et continuerai à critiquer ce qui me semble devoir l’être, mais je tâcherais de toutes mes forces de le faire avec bienveillance parce qu’ils bénéficient de larges circonstances atténuantes. A la différence de toi, qui depuis le début de ce mouvement – que tu as pris en grippe parce que tu as besoin de te déplacer (comme nous tous… comme moi… comme eux aussi) et que ces manifestants te prennent en otage en bloquant les ronds-points – passe beaucoup plus de temps à traquer le débordement, le faux « gilet jaune », la fausse nouvelle, le mauvais argument, bref à jouer aux décodeurs de l’infos, sans jamais ou presque relever la souffrance qui s’exprime, je préfère, moi, passer du temps à écouter ce que disent ces gens, à comprendre comment et pourquoi ils en arrivent là, comment et pourquoi certains se retrouvent sur des ronds-points jour et nuit en plein mois de novembre, comment et pourquoi des ouvriers après leur journée de 8h rejoignent un point de rassemblement ici ou là.

Oui dans ce mouvement tu as aussi des blaireaux, des racistes, des abrutis, des homophobes comme tu en as dans l’ensemble de la population française. Mais réduire ce mouvement à ces marges là, c’est particulièrement malhonnête. Ce sont souvent les mêmes – journalistes, éditorialistes, hommes et femmes politiques, commentateurs – qui n’avaient pas de mots assez forts pour nous expliquer, à juste titre d’ailleurs, qu’il ne fallait pas faire d’amalgame entre terrorisme et islam, entre terroristes et musulmans et qui aujourd’hui braquent la lumière sur les dérives et les débordements de ces « gilets jaunes » pour mieux faire oublier les raisons de la colère et invalider la légitimité de cette colère. Les mêmes qui se gargarisent de la République, celle qui est sortie de la Convention en 1792, mais aussi de la prise de la bastille, des massacres de septembre, de la guerre de Vendée, s’horrifient aujourd’hui parce que la populace prend les ronds-points, défile là où elle n’est pas autorisée à défiler, fait preuve de véhémence et même parfois de violence, parce qu’elle déborde, parce qu’elle a la colère trop bruyante. Mais dis-moi, quand dans l’histoire les révoltes et les révolutions ont-elles été de gentilles garden party ?

Tu trouves délirantes des revendications telles que la destitution de Macron ou la dissolution de l’Assemblée nationale. Ce que tu ne sembles pas vouloir comprendre c’est qu’on est entré dans une crise telle que la personne même de Macron cristallise toutes les détestations. Louis XVI a payé de sa vie ses erreurs mais aussi celles de ses prédécesseurs. Macron n’est certes pas responsables de tous les maux de ce pays mais c’est lui qui est en place à cette heure, c’est donc sa tête (au sens figuré) qui est demandée. Quant à la dissolution, ça s’entend, même si en effet dans le contexte ça pourrait ouvrir sur un beau bordel. Mais redonner la voix au peuple souverain quand la légitimité du pouvoir est à ce point remise en cause, n’est-ce pas aussi cela la démocratie ? Et si l’Assemblée nationale qui sortait de ces élections était aussi jaune (2) que celle qui est sortie des urnes en juin 2017 et que les gilets de novembre 2018 (ironie de l’histoire), alors tous les mécontents n’auraient plus qu’à rentrer chez eux. Regarde les législatives partielles à Evry. C’est un député LREM qui a été élu. Ah ! Il est vrai 82% des électeurs ne sont pas allés voter. Eh oui, la crise sociale (et écologique… car nous n’avons pas parlé d’énergie, de ressources, mais là aussi les perspectives d’emmerdements inextricables sont immenses) éclate sur fond de crise institutionnelle, crise de la représentativité,  défiance à l’égard de ceux qui gouvernent.

Le chantier est immense et ce texte déjà trop long.

 

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(1) https://boutique.liberation.fr/products/samedi-06-et-07-mai-2017

(2) https://www.linternaute.com/actualite/politique/1274309-legislatives-2017-les-resultats-qui-sera-president-de-l-assemblee/

 

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La femme abimée

J’avais publié ce texte en 2011 après avoir croisé le visage désespérément vide d’une jeune femme accompagnée de ses deux jeunes enfants. La crise des subprimes avait frappé quatre ans plus tôt aux Etats-Unis puis s’était propagée en Europe. Ce visage il m’a semblé le voir à nouveau ces derniers jours dans les rassemblements qui occupent ici un rond-point, là un péage d’autoroute. Mais cette fois le visage n’était plus vide. Au contraire, il était empli de mille expressions se succédant dans ce désordre propre à celui qui sent qu’il n’a plus rien à perdre ; expression de colère, de chaleur, de fierté, de désarroi, de force, d’espoir…en somme un visage vivant.

 

Je l’ai croisée dans cette file d’attente au supermarché. Elle avait le visage creux, les yeux cernés. Ce visage abîmé par une vie d’épuisement qu’il me semble voir si souvent. Elle remplissait son caddie, machinalement, tel un robot que plus rien n’atteint. Elle avait le regard vide, tellement vide ! Ce regard qui a tant pleuré qu’il n’est plus qu’un désert. Un désert bleu délavé. Délavé par le manque de sommeil. Par les heures d’angoisse. Délavé par cette douleur qui ronge l’âme et finit par détruire le corps quand la vie n’est plus qu’un combat sans pause ni espoir.

J’avais mal de la voir ainsi. Elle, si belle, si jeune, si frêle, avec ses quelques 30 années en bandoulière, déjà abîmée par la vie. Ses mèches blondes et courtes, éparpillées, lui faisaient un casque de soldat qu’on a envoyé au front, alors qu’il voulait juste vivre sa vie. Sa mine défaite. Son sourire envolé. Elle était encore belle, la femme abîmée.

Près d’elle, s’accrochant à ses jambes, deux enfants de 5 et 3 ans. Bambins aux prunelles d’eau claire, leurs sourires déchirent la souffrance d’une mère. Ils rient. Ils crient, insouciants, inconscients de l’impasse financière qui étrangle déjà leur avenir. Ils n’apprendront pas la musique. Ils n’iront pas au théâtre. Leur maison, leur jardin, leur chambre où trônent ours et camions électriques ne seront peut-être plus à eux demain. La crise est passée par là. Papa n’a plus d’emploi depuis un an, et maman est sur le point de perdre le sien.

(A cette inconnue que j’ai croisée un jour d’octobre 2011)

 

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Lettre d’un rat des champs à un ami rat des villes

Si la hausse des prix du carburant n’est pas un problème pour tous ces français qui roulent en 4×4 ou grosses berlines, dont les revenus mensuels sont supérieurs à 2500,3000…4000 €/mois (*) pour les français des classes populaires qui gagnent 1184,93 € (c’est-à-dire le Smic), 1300,1500 €/mois c’est tout à fait différent.

Tu écris: je suis ravi de payer mon plein d’essence 80 € aujourd’hui, et peut être 100 € demain.

10 €, 20 € de plus sur ton plein aujourd’hui ou demain ne t’empêcheront pas a priori de mettre à manger sur la table pour toi et tes enfants, de leur offrir une bonne éducation, des loisirs et des vacances. Quand tu as des revenus modestes, voire très modestes, 20 € sur un plein ça change beaucoup de choses, ça a un impact direct sur les actes les plus élémentaires de la vie quotidienne. Pour ceux qui peuvent encore offrir des vacances à leurs enfants ça peut justement vouloir dire la fin de ces vacances annuelles (*) parce qu’il sera plus important de mettre à manger sur la table que de partir au camping en juillet.

Je n’ai pas envie de faire pleurer dans les chaumières, mais j’en ai un peu assez de constater qu’une partie de cette France qui se porte bien, qui n’a pas de problème de fin de mois est totalement ignorante du quotidien des plus modestes, alors je vais te raconter à quoi ça ressemble la pauvreté.

La pauvreté je peux me vanter de la connaître assez bien parce que je la côtoie depuis mon plus jeune âge. J’ai des parents usés par une vie de labeur (en 40 ans de mariage ils sont partis une fois en vacances à l’hôtel, à plus de 400 km de chez eux, et ils n’ont jamais vu Paris qu’à la télévision) qui n’ont plus les moyens de se chauffer autrement que grâce à des poêles à bois installés dans chaque pièce à vivre (cuisine, salle à manger et chambre), une mère qui met de moins en moins souvent de viande ou de poisson sur le table (en cela elle est très écolo me diront les adeptes du véganisme), qui chine chez Emmaüs pour s’habiller, pour remplacer sa cafetière cassée, qui chine chez les destockeurs pour trouver un lot de shampoing à 1,50 € ici, un lot de gel douche à 1,20 € là, qui cherche le moindre système D pour trouver, pour l’hiver, des sacs de patates, des poireaux, des carottes moins chers, qui me répète de plus en plus souvent qu’elle est fatiguée, qu’elle en a assez de se battre, de compter chaque sou. Elle a 66 ans, elle ne part jamais en vacances, elle ne va jamais au restaurant, jamais au spectacle (sauf si je leur offre des places à elle et mon père, la dernière fois c’était il y a 2 ans), elle ne s’est pas acheté le moindre vêtement neuf depuis au minimum 10 ans, elle passe ses après-midi à cuisiner pour accommoder des produits bruts, de toutes les manières (tartes, ragoûts, potées, soupes…) pour que ça lui coûte moins cher, elle alimente le poêle à bois de la cuisine et de la chambre plusieurs fois par jour, quand les températures baisseront davantage elle fera de même y compris la nuit pour le poêle de la chambre, elle se lèvera une à deux fois dans la nuit pour remettre du bois parce qu’elle aura froid. Tu sais ce qu’on se prend dans la gueule et les poumons en terme de particules fines quand on se chauffe avec un poêle à bois, à chaque fois qu’on allume le feu, qu’on ouvre le poêle pour remettre du bois, pour régler le tirage… ? Peut-être qu’un de ces jours on leur dira qu’ils doivent arrêter d’utiliser leur poêles, que c’est trop polluant, et alors ils n’auront plus aucun moyen de chauffage. C’est pas du Zola ce que je te raconte là. Je ne cherche pas à émouvoir, encore moins à susciter la pitié. Les pauvres ne demandent pas la pitié. Le plus souvent ils se taisent, ils cachent leurs difficultés parce qu’ils sont fiers, pas de cette fierté hautaine dont les riches sont si coutumiers, non, c’est leur amour-propre qui leur interdit de se répandre. Ils réclament juste le respect et le droit de vivre dignement.

Tu écris : J’ai 2 enfants, et je veux qu’elles vivent dans un monde meilleur que celui dans lequel je vis actuellement.

Les pauvres aussi voudraient un monde meilleur pour leurs enfants (et leurs petits-enfants). Ils rêvent même que leurs enfants fassent des études pour sortir de leur condition sociale. Certains se saignent pour leur payer ces études, font des prêts à la consommation pour que leurs enfants puissent aller au bout de ces études. Mais au quotidien les difficultés matérielles de leur vie réduisent leur horizon. Ton horizon c’est un monde meilleur pour tes filles, un monde moins pollué, un monde qui aura réussi à limiter le réchauffement climatique. Je te rassure les plus modestes y pensent aussi (chez moi, on jardine pour faire des économies, mais également parce qu’on considère que jardiner c’est un acte politique et écologique) mais leur horizon est réduit par des considérations matérielles immédiates comme mettre à manger sur la table demain, la semaine prochaine, payer les factures, les réparations de leur vieille bagnole pour qu’elle passe au contrôle technique parce qu’ils ne pourront pas en acheter une autre, et s’ils n’ont plus de voiture ils n’ont plus de moyen de locomotion pour aller travailler et donc gagner leur maigre salaire, pour aller faire les courses, aller chez le médecin quand ils sont retraités. Dans des tas de villes moyennes et petites, dans leur campagne périphérique (là où je vis, là où vivent des millions de français) il n’y a pas de transport en commun, quand il y a des gares elles sont menacées de fermeture et il y a trop peu de trajets. Je connais des tas d’ouvriers, d’employés, des gens qui tournent à 1200-1300-1500 euros par mois qui font parfois 100 bornes par jour aller-retour pour rejoindre leur travail. Quand tu as ces salaires là et que tu dépenses déjà 200-250 euros/mois rien que pour remplir ton réservoir, imagine « le reste à vivre » une fois payées les autres dépenses contraintes (le loyer, l’électricité, le chauffage pour ceux qui peuvent encore se chauffer, les assurances auto, habitation, la mutuelle santé, les impôts…).

Tu écris : J’ai eu le temps d’observer les gens dans leur voiture. Et je ne pense pas me tromper en disant que 80% des conducteurs étaient seuls dans leur véhicule, et je m’inclus dans le lot. Et je ne peux pas faire de covoiturage car je suis amené à bouger en journée sur les différents sites bordelais du client chez qui je suis actuellement. (…) Je suis très pénalisé par la hausse du carburant car je fais tous les jours une centaine de km aller-retour pour aller travailler.

Et la hausse des prix des carburants va changer quoi à ton comportement si de toutes façons tu ne peux pas te passer de ta voiture pour tes trajets professionnels ?

Tu écris : Le vrai combat, c’est tout simplement celui de la survie de l’espèce humaine sur cette planète.

Tu as parfaitement raison !
Mais tu penses sérieusement qu’on va sauver la vie humaine sur cette planète en taxant un peu plus les carburants pour le péquin moyen alors que dans le même temps on démantèle le ferroviaire, on continue à signer des accords commerciaux du style TAFTA, CETA, Mercosur et cie afin d’inonder le marché européen de produits venus de l’autre bout de la planète sur des porte-conteneurs gigantesques qui utilisent un fioul lourd très polluant, alors qu’on nous explique que le trafic aérien pourrait doubler d’ici 20 ans (qu’il a augmenté de plus de 7% l’an dernier), alors que le bilan carbone de la voiture électrique est loin d’être brillant. Ces voitures sont très consommatrices de métaux rares, et comment ces métaux rares qui proviennent pour l’essentiel de Chine sont-ils extraits puis acheminés ? Il faut de l’énergie pour extraire des ressources qui seront à leur tour transformées pour fournir de l’énergie. Les batteries sont difficilement recyclables, justement parce que l’utilisation de métaux rares dans des alliages rend le recyclage plus compliqué à réaliser. Et puis c’est une facilité (et une manière de se donner bonne conscience) de parler de voiture électrique. On devrait plutôt parler de voiture au charbon, au nucléaire et même à essence car quelle énergie est consommée pour fournir cette l’électricité ? La production de voitures électriques permet aussi et surtout de délocaliser la pollution en Chine notamment… pas sûr que l’avenir des enfants chinois sera meilleur lui. Il faut lire le bouquin de Guillaume Pitron « La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique », il faut également lire les ouvrages de Philippe Bihouix (très intéressant Bihouix sur le mythe de la croissance verte, qui n’a de verte que le nom, et sur les énergies dites renouvelables qui nécessitent l’utilisation de terres rares qui elles-mêmes utilisent les énergies fossiles pour leur extraction) et puis aussi tant qu’on y est Jean-Marc Jancovici sur la rupture énergétique.

Oui la planète brûle. Oui notre civilisation thermo-industrielle qui s’est développée grâce aux énergies fossiles est en train de saborder le monde dans lequel l’humanité, mais aussi des millions d’espèces animales, vivent. Oui, notre modèle économique, assis sur la consommation d’énergies fossiles et le Dieu Croissance, nous mène à notre perte. Mais tu ne peux pas croire sérieusement que c’est en taxant un peu plus le gazole et l’essence, que ce paquebot gigantesque qu’est le système économique globalisé, qui se nourrit de combustibles fossiles et de croissance, va virer de bord pour éviter l’iceberg.

Alors évidemment tu me diras, il faut bien commencer par quelque chose et quelque part. Et si avant de taxer les plus modestes (parce que ce sont bien les plus modestes que ces hausses de taxes sur les carburants – qui ne sont pas exclusives des autres augmentations qui finissent d’exaspérer ceux qui ont des petits revenus – pénalisent le plus) on commençait par relocaliser l’économie, développer l’artisanat, soutenir des unités de production plus petites et plus autonomes, développer une agriculture moins consommatrice d’intrants et de pesticides (intrants et pesticides = pétrole), ré-ouvrir des lignes de chemins de fer, mettre les camions sur le rail, arrêter de fermer les services publics (écoles, hôpitaux, poste, centres des impôts, sous-préfectures) dans nos villes petites et moyennes et nos campagnes, si on aidait vraiment (quand tu te bats pour payer tes factures et mettre à manger sur la table les aides actuelles ce sont des miettes) les plus modestes à se débarrasser de leur vieille chaudière à fioul pour une chaudière basse consommation ou tout autre système de chauffage moins émetteur de CO2, à rénover leurs habitats vétustes qui prennent l’eau et les courants d’air.

Et enfin, ce ne sont pas les pauvres qui polluent le plus ! Ce sont les classes supérieures des pays riches et des pays émergents (***). Ce ne sont pas les pauvres qui prennent l’avion comme d’autres prennent leur vieille guimbarde pour aller au boulot. Ce ne sont pas les pauvres qui sont un jour à Paris, le lendemain à Berlin, la semaine suivante à Toronto, le mois suivant à Pékin. Que les plus aisés commencent par se serrer la ceinture et ensuite ils pourront envisager de venir faire la leçon aux pauvres !


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(*) si vous gagnez 2500 € par mois, 75% des français gagnent moins que vous (https://www.inegalites.fr/Salaire-etes-vous-riche-ou-pauvre)

(**) https://www.inegalites.fr/Les-riches-sont-deux-fois-plus-nombreux-a-partir-en-vacances-que-les-pauvres-et

(***) https://reporterre.net/Reporterre-sur-France-inter-les-riches-polluent-plus-que-les-pauvres

Dans les villes de l’an 2050

En naviguant dans les rues devenues désertes de mon enfance, avec mon centre-ville chagrin pour compagnie, je me mis à voir le monde de demain.

Des centres-villes réduits au statut de cités administratives, accueillant encore ça et là quelques habitations somptueuses, citadelles d’un passé architectural préservé, mais désormais occupées uniquement par une population sélecte et fortunée. En bordure de ces cœurs de ville des hectares de logements tous ressemblants. Des blocs de béton carrés percés en leur centre d’une porte et de deux fenêtres. Un quadrilatère d’une insipide surface verte devant leur seuil, sans panaché de couleurs ni odeur, un substrat de pelouse en somme. Des barbelés entre chaque habitation ou des murets gris et sales, pour se préserver de la promiscuité imposée par ces lieux de survie nauséabonds. Sur le côté de chacun de ces cubes, une automobile pour se rendre à quelques kilomètres de là, soit en centre-ville dans la cité administrative, soit dans la deuxième ceinture de la ville, dans des no man’s land recouverts d’immenses constructions abritant les dernières usines avec leurs cheminées crachant des vapeurs chimiques, et des centaines de mètres carrés de bureaux aussi. Jouxtant ces zones industrielles, d’autres aires, dites commerciales. De vastes champs autrefois couverts de blé et d’orge devenus des surfaces vitrées soutenues d’arceaux métalliques.

A l’heure du déjeuner les files d’attente se pressent devant les comptoirs des sandwicheries, qui servent d’infâmes morceaux de pain qui ne sont plus composés qu’à 10% de céréales. On les garnit d’une bouillie jaunâtre qu’on confectionne à partir de légumes génétiquement modifiés et saturés de substances chimiques. Parfois on y ajoute des tranches de viande reconstituée. Chacun erre dans les allées pendant cette heure consacrée au déjeuner. Un bruit de fond persistant se répand dans des haut-parleurs disséminés tous les 10 mètres, dans la galerie de fer et de verre. Toutes les 10 minutes ce bruit est interrompu pour un flash de publicité. C’est l’occasion de rappeler que l’hypermarché est ouvert jusqu’à minuit et qu’aujourd’hui les sachets déshydratés de poulet façon basquaise sont à moitié prix. Ou on rappelle qu’il faut penser à renouveler son téléphone cellulaire avant son premier anniversaire, conformément à la législation en vigueur interdisant l’utilisation d’appareils de plus d’un an.

A 13 h 20 les haut-parleurs se mettent à passer en boucle un message ordonnant aux travailleurs-consommateurs de rejoindre leur poste de travail. On voit alors les individus se diriger en rang et dans le silence, vers les escaliers roulants aux deux extrémités de l’immense galerie marchande. Puis, une fois les travailleurs-consommateurs tous partis, on voit arriver les consommateurs d’après-midi. Ce sont les travailleurs-consommateurs qui sont en congés. Les calendriers des vacances sont planifiés selon des accords entre les usines, les bureaux, le centre commercial et la cité administrative afin d’assurer un roulement permettant une affluence incessante de travailleurs-consommateurs dans la galerie. Il s’agit aussi des individus de plus de 75 ans c’est-à-dire des retraités-consommateurs. Concernant ces derniers, là aussi un planning est organisé par les caisses de retraite, et chaque foyer de retraité-consommateur reçoit des instructions à son domicile. Les plannings sont organisés de sorte que chaque retraité-consommateur doit se rendre dans la galerie marchande quatre fois deux heures par semaine, soit huit fois deux heures pour un couple. Pour les travailleurs-consommateurs en congés cette fréquence est réduite à trois fois deux heures par semaine. Étant entendu que la galerie est ouverte 7 jours/7, 365 jours par an, 18 heures/jour.

A 18 h 30 quand hurlent les sirènes de la zone qui annoncent la sortie des travailleurs-consommateurs de jour, la galerie devient alors un lieu grouillant et assommant plus insupportable que jamais. Ça se bouscule dans les allées, dans les boutiques. Les haut-parleurs saturent les tympans de messages publicitaires. Chacun se rend dans l’hypermarché pour acheter le dîner et autres produits pour le petit-déjeuner du lendemain. La longueur des rayons et le nombre démesuré des céréales, des beurres, des pâtes à tartiner, des laitages, des préparations alimentaires ou des confitures fait tourner la tête. Bien entendu plus aucun de ces aliments n’est naturel. Tous sont des agglomérés de variétés hybrides et chimiques. D’ailleurs, on ne trouve quasiment plus de fruits et de légumes frais. Une fois tous ses achats effectués chacun reprend son automobile et rentre dans son cube à quelques kilomètres de là.

Et c’est ainsi que les jours se succèdent laissant bien peu de place, pour ne pas dire aucune, à la fantaisie, la surprise, la créativité et même l’espoir.

 

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Le baiser

Sur la fine cheville un mollet rebondi
Et la cuisse serpente vers une hanche large
Qui aimera la douceur d’une main voguant sur son rivage
Dans les flots mourant de ses arrondis.

Autour de la taille le bras déploiera sa puissance
Chaîne accrochée à son ancre marine
Et du bout des doigts la courbure divine
S’offrira à sa belle impatience.

Alors remontant le courant turbulent
Au milieu de ces coquettes aspérités
Qu’un jour les Dieux sur son dos ont posées
La main glissera dans le cou brûlant.

Mais déjà la rondeur de ses épaules suppliantes
Réclame le baiser de ses lèvres gourmandes
Et soudain c’est un murmure échappé qui quémande
La caresse ultime sauvage insolente.

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le baiser de rodin
Le baiser d’Auguste Rodin

Le voyage

C’était un beau jour de juin. J’étais en fuite. Depuis plusieurs mois déjà mon esprit prenait souvent la poudre d’escampette. La vie s’abîme sur les rivages du réel. Alors mes rêves prenaient la relève. D’ailleurs je ne vivais plus que par procuration. Dans les livres. Dans les films. Les mélodies. Les photos… les souvenirs. Le cœur ébréché dans tous les coins et les recoins. L’âme désarticulée et juste bonne à servir de pâté aux chiens. J’étais un cargo en pleine mer qui prend l’eau de toutes parts. Je me laissais couler, et le pire c’est que cela m’était indifférent.
Je suis arrivée dans cet hôtel. Il devait être dix-huit heures. Près d’une sortie d’autoroute, il était posé là dans ce décor de béton et de nature souillée, mélangés. L’avantage de ce genre d’endroit c’est que vous êtes tout à fait seul au monde. Vous n’avez même pas à voir le gérant des lieux. Il suffit d’insérer votre carte bancaire dans l’appareil situé à l’entrée et une clef tombe dans un réceptacle. Il ne vous reste alors plus qu’à prendre possession de votre chambre.
J’ai récupéré le petit sac dans le coffre de ma voiture et je suis montée au premier étage de cette drôle de pension. Il doit y avoir à peu près tous les profils ici, ai-je pensé, en poussant la porte de la chambre. Des VRP aux filles de joie en passant par les couples illégitimes et les vacanciers fauchés. Et puis moi. J’ai ouvert mon sac de voyage. Il était à demi vide. Une trousse de toilette, deux tee-shirts et un jean, quelques sous-vêtements, les fleurs du mal de Baudelaire, mon carnet d’écriture, mon lecteur mp3 et deux bouteilles de champagne.
J’avais en tête l’image de cette femme dans son bain froid, le regard éteint mais encore grand ouvert, un filet de brume au coin des lèvres. Je l’avais vue dans quelques films. Ça fait cliché bien sûr. Et puis pas de baignoire ici. Juste une cabine de douche.
J’ai sorti mon lecteur mp3 et une bouteille de champagne. Je suis allée récupérer le gobelet en plastique posé sur le rebord du lavabo dans la salle d’eau. J’ai fait sauter le bouchon et je me suis servie un premier verre. Le champagne était chaud. Ça n’avait pas d’importance. Je cherchais juste l’ivresse. L’ivresse suffisante pour trouver la dernière audace. J’ai mis les écouteurs dans mes oreilles. J’ai cherché La Traviata. Et j’ai bu. J’ai bu presque d’une traite ce premier verre. A mesure que le champagne me brûlait en coulant dans la gorge, les souvenirs s’emmêlaient dans ce désordre qui les rend plus éloquents.

L’appartement était petit mais si joli. Toujours rangé. Un appartement de fille presque aussi rangée. Rien, jamais, qui dépassait. Souvent il sentait bon le jasmin ou le bois de cèdre. Dans la bibliothèque les livres étaient classés par genre. Les poètes et les dramaturges se partageaient les deux premières étagères. Puis les philosophes occupaient le rang en dessous. L’histoire, l’économie, la politique, l’écologie, la sociologie se mélangeaient dans une joyeuse harmonie. Tandis que pêle-mêle, les romans en tous genre, les bons comme les mauvais, s’empilaient sur les derniers rayonnages. Il y en avait toujours deux ou trois, quatre ou cinq qui restaient là, posés sur la table du salon, près du lit sur le plancher. Je les caressais du regard à chaque passage. C’était le temps où toutes les semaines, le samedi, je m’offrais ma bouffée d’oxygène dans les allées de la librairie Saint-Louis. Je n’en ressortais jamais les mains vides.
Il y avait eu ces vacances en Andalousie. Quel été ! Les bleus de la mer et du ciel comme une aquarelle s’harmonisaient au gré des jeux de lumière. Les nuits et les jours s’inversaient. Les siestes sous le soleil. Les extases sous les grenadiers. Le goût sucré des melons. La chaleur suffocante. Tes bras, ma prison.
Et puis la vie qui reprend son triste cour. La monotonie qui revient avec son lot d’incompréhension et de disputes, avec ses jours sombres et tes envies qui prenaient le large. Tes retours de plus en plus tardifs le soir, tes déjeuners de plus en plus fréquents. Tes baisers distraits et tes caresses froides. C’est ainsi que finissent les amours clinquantes qu’on n’a pas pris le temps de construire. Ces amours trop fougueuses pour être honnêtes. Ces amours qui vous font les nuits furieuses et les séparations sans substance.
Le chat m’attendait devant la porte d’entrée tous les soirs. Sans doute guettait-il mes pas dans l’escalier de ce petit immeuble de centre-ville. Il était dix-huit heures, dix-neuf heures. Je lançais ma serviette sur le canapé. Toutes les soirées se ressemblaient. Le dîner. La télé. Et puis minuit sonnait. L’heure d’aller se coucher parce que demain tout recommencerait. C’était simple et répétitif. C’était sans aléas ni surprise. Un peu convenu, un peu fade, un peu attendu. Mais c’était ma vie.

Et je suis là aujourd’hui, dans cet hôtel sordide avec dehors le bruit des voitures et des camions. Je suis là oui, devant mon verre vide, avec mon mal de vivre pour seule compagnie. Et alors ? Je vais faire quoi maintenant ? Sortir ma lame de rasoir ? Me trancher les veines et me vider sur le sol encore gras du passage du voyageur d’hier ? Ridicule ! Pitoyable ! C’est vrai, je suis venue ici avec cette idée en tête. Un beau suicide ! Une mort qui a de la gueule, comme au cinéma. Un beau cadavre chaud au milieu des bouteilles et des verres. Le souvenir d’une vie, là, gisant par terre, dans une mélasse rouge et collante. Et puis ces quelques mots crachés sur une feuille de papier oubliée sur le bord du lit, sans la moindre négligence, évidemment. Ces quelques mots oui : « Je ne vous aime plus. Peut-être même ne vous ai-je jamais aimé ». C’est quoi ces lettres de suicidés qui puent les bons sentiments ? Ces lettres qui s’époumonent qu’elles aiment bien fort, oh oui ! si fort ! Ces lettres qui demandent pardon pour ce départ anticipé. Ces lettres qui réclament compréhension et indulgence pour ce dernier geste. Ces lettres qui n’assument pas le choix de leur auteur.

Mais je suis là, dans cet hôtel minable avec ses rideaux jaunes à fleurs mauves. Un gobelet en plastique entre les mains et une bouteille de champagne bon marché posée sur une table de chevet en contreplaqué. Dans le genre théâtral on repassera ! Et puis ça avait l’air si simple quand je me faisais le film, le soir dans ma chambre, entre un sanglot et un verre de blanc. Mais là, dans la médiocrité de ce décor étranger, tout change.
Je relève la manche de mon tee-shirt. La peau est blanche. Si blanche ! Et les veines presque invisibles. Sans doute le ruissellement du sang, un sang rouge, éclatant, viendrait-il égayer cette pâleur. Je me ressers du champagne. Verdi joue toujours.

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