Dans les villes de l’an 2050

En naviguant dans les rues devenues désertes de mon enfance, avec mon centre-ville chagrin pour compagnie, je me mis à voir le monde de demain.

Des centres-villes réduits au statut de cités administratives, accueillant encore ça et là quelques habitations somptueuses, citadelles d’un passé architectural préservé, mais désormais occupées uniquement par une population sélecte et fortunée. En bordure de ces cœurs de ville des hectares de logements tous ressemblants. Des blocs de béton carrés percés en leur centre d’une porte et de deux fenêtres. Un quadrilatère d’une insipide surface verte devant leur seuil, sans panaché de couleurs ni odeur, un substrat de pelouse en somme. Des barbelés entre chaque habitation ou des murets gris et sales, pour se préserver de la promiscuité imposée par ces lieux de survie nauséabonds. Sur le côté de chacun de ces cubes, une automobile pour se rendre à quelques kilomètres de là, soit en centre-ville dans la cité administrative, soit dans la deuxième ceinture de la ville, dans des no man’s land recouverts d’immenses constructions abritant les dernières usines avec leurs cheminées crachant des vapeurs chimiques, et des centaines de mètres carrés de bureaux aussi. Jouxtant ces zones industrielles, d’autres aires, dites commerciales. De vastes champs autrefois couverts de blé et d’orge devenus des surfaces vitrées soutenues d’arceaux métalliques.

A l’heure du déjeuner les files d’attente se pressent devant les comptoirs des sandwicheries, qui servent d’infâmes morceaux de pain qui ne sont plus composés qu’à 10% de céréales. On les garnit d’une bouillie jaunâtre qu’on confectionne à partir de légumes génétiquement modifiés et saturés de substances chimiques. Parfois on y ajoute des tranches de viande reconstituée. Chacun erre dans les allées pendant cette heure consacrée au déjeuner. Un bruit de fond persistant se répand dans des haut-parleurs disséminés tous les 10 mètres, dans la galerie de fer et de verre. Toutes les 10 minutes ce bruit est interrompu pour un flash de publicité. C’est l’occasion de rappeler que l’hypermarché est ouvert jusqu’à minuit et qu’aujourd’hui les sachets déshydratés de poulet façon basquaise sont à moitié prix. Ou on rappelle qu’il faut penser à renouveler son téléphone cellulaire avant son premier anniversaire, conformément à la législation en vigueur interdisant l’utilisation d’appareils de plus d’un an.

A 13 h 20 les haut-parleurs se mettent à passer en boucle un message ordonnant aux travailleurs-consommateurs de rejoindre leur poste de travail. On voit alors les individus se diriger en rang et dans le silence, vers les escaliers roulants aux deux extrémités de l’immense galerie marchande. Puis, une fois les travailleurs-consommateurs tous partis, on voit arriver les consommateurs d’après-midi. Ce sont les travailleurs-consommateurs qui sont en congés. Les calendriers des vacances sont planifiés selon des accords entre les usines, les bureaux, le centre commercial et la cité administrative afin d’assurer un roulement permettant une affluence incessante de travailleurs-consommateurs dans la galerie. Il s’agit aussi des individus de plus de 75 ans c’est-à-dire des retraités-consommateurs. Concernant ces derniers, là aussi un planning est organisé par les caisses de retraite, et chaque foyer de retraité-consommateur reçoit des instructions à son domicile. Les plannings sont organisés de sorte que chaque retraité-consommateur doit se rendre dans la galerie marchande quatre fois deux heures par semaine, soit huit fois deux heures pour un couple. Pour les travailleurs-consommateurs en congés cette fréquence est réduite à trois fois deux heures par semaine. Étant entendu que la galerie est ouverte 7 jours/7, 365 jours par an, 18 heures/jour.

A 18 h 30 quand hurlent les sirènes de la zone qui annoncent la sortie des travailleurs-consommateurs de jour, la galerie devient alors un lieu grouillant et assommant plus insupportable que jamais. Ça se bouscule dans les allées, dans les boutiques. Les haut-parleurs saturent les tympans de messages publicitaires. Chacun se rend dans l’hypermarché pour acheter le dîner et autres produits pour le petit-déjeuner du lendemain. La longueur des rayons et le nombre démesuré des céréales, des beurres, des pâtes à tartiner, des laitages, des préparations alimentaires ou des confitures fait tourner la tête. Bien entendu plus aucun de ces aliments n’est naturel. Tous sont des agglomérés de variétés hybrides et chimiques. D’ailleurs, on ne trouve quasiment plus de fruits et de légumes frais. Une fois tous ses achats effectués chacun reprend son automobile et rentre dans son cube à quelques kilomètres de là.

Et c’est ainsi que les jours se succèdent laissant bien peu de place, pour ne pas dire aucune, à la fantaisie, la surprise, la créativité et même l’espoir.

 

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Aphorismes et autres sentences (11)

Le réel est une sorte de regret permanent.

***

Parfois je voudrais mourir.
Pas par dégoût de la vie.
Non !
Juste pour arrêter de penser.

***

Les livres m’ont sauvée, au moins provisoirement.

 

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Le baiser

Sur la fine cheville un mollet rebondi
Et la cuisse serpente vers une hanche large
Qui aimera la douceur d’une main voguant sur son rivage
Dans les flots mourant de ses arrondis.

Autour de la taille le bras déploiera sa puissance
Chaîne accrochée à son ancre marine
Et du bout des doigts la courbure divine
S’offrira à sa belle impatience.

Alors remontant le courant turbulent
Au milieu de ces coquettes aspérités
Qu’un jour les Dieux sur son dos ont posées
La main glissera dans le cou brûlant.

Mais déjà la rondeur de ses épaules suppliantes
Réclame le baiser de ses lèvres gourmandes
Et soudain c’est un murmure échappé qui quémande
La caresse ultime sauvage insolente.

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le baiser de rodin
Le baiser d’Auguste Rodin

Le voyage

C’était un beau jour de juin. J’étais en fuite. Depuis plusieurs mois déjà mon esprit prenait souvent la poudre d’escampette. La vie s’abîme sur les rivages du réel. Alors mes rêves prenaient la relève. D’ailleurs je ne vivais plus que par procuration. Dans les livres. Dans les films. Les mélodies. Les photos… les souvenirs. Le cœur ébréché dans tous les coins et les recoins. L’âme désarticulée et juste bonne à servir de pâté aux chiens. J’étais un cargo en pleine mer qui prend l’eau de toutes parts. Je me laissais couler, et le pire c’est que cela m’était indifférent.
Je suis arrivée dans cet hôtel. Il devait être dix-huit heures. Près d’une sortie d’autoroute, il était posé là dans ce décor de béton et de nature souillée, mélangés. L’avantage de ce genre d’endroit c’est que vous êtes tout à fait seul au monde. Vous n’avez même pas à voir le gérant des lieux. Il suffit d’insérer votre carte bancaire dans l’appareil situé à l’entrée et une clef tombe dans un réceptacle. Il ne vous reste alors plus qu’à prendre possession de votre chambre.
J’ai récupéré le petit sac dans le coffre de ma voiture et je suis montée au premier étage de cette drôle de pension. Il doit y avoir à peu près tous les profils ici, ai-je pensé, en poussant la porte de la chambre. Des VRP aux filles de joie en passant par les couples illégitimes et les vacanciers fauchés. Et puis moi. J’ai ouvert mon sac de voyage. Il était à demi vide. Une trousse de toilette, deux tee-shirts et un jean, quelques sous-vêtements, les fleurs du mal de Baudelaire, mon carnet d’écriture, mon lecteur mp3 et deux bouteilles de champagne.
J’avais en tête l’image de cette femme dans son bain froid, le regard éteint mais encore grand ouvert, un filet de brume au coin des lèvres. Je l’avais vue dans quelques films. Ça fait cliché bien sûr. Et puis pas de baignoire ici. Juste une cabine de douche.
J’ai sorti mon lecteur mp3 et une bouteille de champagne. Je suis allée récupérer le gobelet en plastique posé sur le rebord du lavabo dans la salle d’eau. J’ai fait sauter le bouchon et je me suis servie un premier verre. Le champagne était chaud. Ça n’avait pas d’importance. Je cherchais juste l’ivresse. L’ivresse suffisante pour trouver la dernière audace. J’ai mis les écouteurs dans mes oreilles. J’ai cherché La Traviata. Et j’ai bu. J’ai bu presque d’une traite ce premier verre. A mesure que le champagne me brûlait en coulant dans la gorge, les souvenirs s’emmêlaient dans ce désordre qui les rend plus éloquents.

L’appartement était petit mais si joli. Toujours rangé. Un appartement de fille presque aussi rangée. Rien, jamais, qui dépassait. Souvent il sentait bon le jasmin ou le bois de cèdre. Dans la bibliothèque les livres étaient classés par genre. Les poètes et les dramaturges se partageaient les deux premières étagères. Puis les philosophes occupaient le rang en dessous. L’histoire, l’économie, la politique, l’écologie, la sociologie se mélangeaient dans une joyeuse harmonie. Tandis que pêle-mêle, les romans en tous genre, les bons comme les mauvais, s’empilaient sur les derniers rayonnages. Il y en avait toujours deux ou trois, quatre ou cinq qui restaient là, posés sur la table du salon, près du lit sur le plancher. Je les caressais du regard à chaque passage. C’était le temps où toutes les semaines, le samedi, je m’offrais ma bouffée d’oxygène dans les allées de la librairie Saint-Louis. Je n’en ressortais jamais les mains vides.
Il y avait eu ces vacances en Andalousie. Quel été ! Les bleus de la mer et du ciel comme une aquarelle s’harmonisaient au gré des jeux de lumière. Les nuits et les jours s’inversaient. Les siestes sous le soleil. Les extases sous les grenadiers. Le goût sucré des melons. La chaleur suffocante. Tes bras, ma prison.
Et puis la vie qui reprend son triste cour. La monotonie qui revient avec son lot d’incompréhension et de disputes, avec ses jours sombres et tes envies qui prenaient le large. Tes retours de plus en plus tardifs le soir, tes déjeuners de plus en plus fréquents. Tes baisers distraits et tes caresses froides. C’est ainsi que finissent les amours clinquantes qu’on n’a pas pris le temps de construire. Ces amours trop fougueuses pour être honnêtes. Ces amours qui vous font les nuits furieuses et les séparations sans substance.
Le chat m’attendait devant la porte d’entrée tous les soirs. Sans doute guettait-il mes pas dans l’escalier de ce petit immeuble de centre-ville. Il était dix-huit heures, dix-neuf heures. Je lançais ma serviette sur le canapé. Toutes les soirées se ressemblaient. Le dîner. La télé. Et puis minuit sonnait. L’heure d’aller se coucher parce que demain tout recommencerait. C’était simple et répétitif. C’était sans aléas ni surprise. Un peu convenu, un peu fade, un peu attendu. Mais c’était ma vie.

Et je suis là aujourd’hui, dans cet hôtel sordide avec dehors le bruit des voitures et des camions. Je suis là oui, devant mon verre vide, avec mon mal de vivre pour seule compagnie. Et alors ? Je vais faire quoi maintenant ? Sortir ma lame de rasoir ? Me trancher les veines et me vider sur le sol encore gras du passage du voyageur d’hier ? Ridicule ! Pitoyable ! C’est vrai, je suis venue ici avec cette idée en tête. Un beau suicide ! Une mort qui a de la gueule, comme au cinéma. Un beau cadavre chaud au milieu des bouteilles et des verres. Le souvenir d’une vie, là, gisant par terre, dans une mélasse rouge et collante. Et puis ces quelques mots crachés sur une feuille de papier oubliée sur le bord du lit, sans la moindre négligence, évidemment. Ces quelques mots oui : « Je ne vous aime plus. Peut-être même ne vous ai-je jamais aimé ». C’est quoi ces lettres de suicidés qui puent les bons sentiments ? Ces lettres qui s’époumonent qu’elles aiment bien fort, oh oui ! si fort ! Ces lettres qui demandent pardon pour ce départ anticipé. Ces lettres qui réclament compréhension et indulgence pour ce dernier geste. Ces lettres qui n’assument pas le choix de leur auteur.

Mais je suis là, dans cet hôtel minable avec ses rideaux jaunes à fleurs mauves. Un gobelet en plastique entre les mains et une bouteille de champagne bon marché posée sur une table de chevet en contreplaqué. Dans le genre théâtral on repassera ! Et puis ça avait l’air si simple quand je me faisais le film, le soir dans ma chambre, entre un sanglot et un verre de blanc. Mais là, dans la médiocrité de ce décor étranger, tout change.
Je relève la manche de mon tee-shirt. La peau est blanche. Si blanche ! Et les veines presque invisibles. Sans doute le ruissellement du sang, un sang rouge, éclatant, viendrait-il égayer cette pâleur. Je me ressers du champagne. Verdi joue toujours.

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Mourir n’est rien quand vivre fut tout

Le ronron du quotidien m’exaspère, me rend folle. Folle de rage. J’ai envie de hurler, de pleurer, de courir, de m’enfuir, de sauter dans le vide, d’exploser en plein vol ou de m’enfoncer dans le gouffre de la Terre. J’ai envie d’entendre mon coeur tambouriner, se serrer dans un spasme violent, sentir tout mon corps vivre, vivre vraiment, pas à demi, pas mollement, pas doucettement. Je veux bien même avoir mal s’il le faut. La douleur qui cisaille l’âme plutôt que la tiédeur pâle et insipide qui fait la vie sans relief. Je veux bien plonger tout au fond, me laisser couler jusqu’à m’y perdre et dans les tréfonds de la mélancolie trouver la délivrance. Je veux bien mourir dans un an, dans un mois, une semaine ou un jour mais pas sans avoir vécu, pas sans avoir senti et ressenti dans la chair et par tous les pores de la peau le déchaînement des sens, la frénésie de la vie qui déferle dans les veines tel un courant de boue qui emporte tout sur son passage, déracine les arbres, envole les toits des maisons et couche chaque barrière, chaque pylône, chaque obstacle se dressant sur sa route. Je veux mourir d’avoir trop vécu, mourir d’avoir trop aimé, trop admiré et trop éprouvé toutes les secondes comme si chacune était unique, mourir jeune et en bonne santé, mourir foudroyée par la beauté !… Mourir vivante.


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Telle une ombre

Se soustraire aux regards
N’être plus rien
Pas même je.

Passer à pas silencieux
Inconnu, anonyme
Et n’en frôler pas un cil.

Comme la feuille tombée de son arbre
Flotter au gré du courant
A la surface du canal.

Etre là à défaut d’être ailleurs
N’en éprouver ni regret
Ni quiétude.

Etre là
Lever la tête
Et regarder passer les oiseaux.

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Quand tu chantais

Il y a ces voix qui se mêlent,

Il y a ta voix surtout,

Ta voix qui résonne encore

Reprend les moulins de mon coeur.

Il y a tes bras aussi

Tes bras qui sont si loin déjà

Et il y a mon coeur

Qui tourne en rond

Qui réclame et s’affole.

Mon coeur comme un tournesol dans sa fleur

Et tu chantes, tu chantes encore

Comme tu chantais autrefois

Pour bercer mes soirées

Pour accompagner d’un filet de voix

Le sommeil qui ne viendrait pas.