La fêlure (extrait)

« De toute évidence, vivre c’est  s’effondrer progressivement. » Ainsi commence la nouvelle de Francis Scott Fitzgerald connue en version originale sous le titre « The Crack-up » ou « La fêlure » dans sa version française.

Nous sommes en 1936. Le succès de « Gatsby le magnifique », paru en 1924, est bien loin déjà. Zelda est malade, obligeant Fitzgerald à faire le tour des cliniques psychiatriques. Miné par l’alcool, les échecs, criblé de dettes et contraint d’écrire des scénarios pour Hollywood qu’il exècre, Fitzgerald nous livre dans cette courte nouvelle les plus belles pages qu’un écrivain puisse écrire… sur l’impossibilité d’écrire. La beauté du désastre est ainsi offerte au lecteur, qui pourra y entrevoir, parfois, des morceaux de sa propre existence fragile.

Au nom du bien

Face à l’inquiétude que je lis chez certains de mes concitoyens qui attendent le 11 mai dans l’angoisse parce que « le peuple français ne serait pas un peuple assez obéissant et attentif »

Au contraire je nous trouve particulièrement obéissants. Voilà deux mois qu’on nous terrorise avec un nouveau virus (qu’autorités politiques, sanitaires et médiatiques ont d’abord traité avec la plus grande légèreté nous parlant même de grippette), virus dont je ne remets pas en cause la dangerosité. Du jour au lendemain on a enfermé chez eux 67 millions de français, tout en continuant à les faire bosser dans leurs usines, leurs entrepôts, leurs ateliers ou à la maison pour ceux qui peuvent télétravailler, car contrairement au message qu’on essaie de faire passer, 64% des salariés travaillent pendant cette période de confinement. On a réussi à contraindre les gens à ne sortir de chez eux que pour aller bosser, chercher à manger, se soigner ou faire une heure de marche à pied autour de leur pâté de maison, le tout muni d’un laissez-passer !  On les a engueulés, on les a verbalisés,  ici parce qu’ils se posaient sur un banc quelques minutes, là parce qu’elle revenait de la pharmacie avec un test de grossesse, ailleurs parce qu’elle se postait tous les jours quelques instants devant la fenêtre de son vieux mari accueilli en Ehpad pour lui faire un sourire de loin, là-bas parce qu’elle avait osé faire un détour par le front de mer en rentrant des courses pour respirer les embruns quelques minutes à travers la vitre entrouverte de sa voiture ;  on les a empêchés de rendre visite à leurs vieux parents même mourants, on les a empêchés d’enterrer dignement leurs morts (!!), on les a empêchés de flâner sur les plages immenses de l’atlantique ou du nord, d’aller en forêt (sans doute les endroits où on peut le plus se tenir à distance physique les uns des autres), on leur a interdit de se promener seuls à vélo par les chemins déserts de campagne (déserts même hors crise sanitaire), on les a infantilisés en leur disant que s’ils n’étaient pas assez sages ils n’auraient pas le droit de sortir le 11 mai, on les a pris pour des cons en leur disant que le masque ne servait à rien, puis qu’il était contre-productif voire dangereux, qu’ils ne sauraient pas s’en servir, puis qu’il était préférable de sortir masquer, qu’enfin il était obligatoire de porter un masque !

On les a soumis comme jamais depuis la fin de la seconde guerre mondiale et ils ont obéi ! Nous avons obéi ! Même les forces de l’ordre ont reconnu que dans leur grande majorité les français avaient  respecté le confinement. Environ un million de verbalisations ont été dressées pour 67 millions de français enfermés, soit 0,01 % de contraventions à l’interdit.

Ce qui m’effraie le plus, et pourtant comme beaucoup de français, moi aussi j’ai été terrorisée et je le suis encore à l’idée de me retrouver dans un service de réanimation (d’ailleurs je vous le dis en passant mes amis, je laisse mon intubation à un autre s’il m’arrive malheur. Je ne veux pas être intubée !), ce qui m’effraie donc ce n’est pas la désobéissance de mes concitoyens, ce qui m’effraie c’est notre extraordinaire aptitude à la soumission et la vitesse avec laquelle, nous, en tant que communauté humaine, avons intériorisé et respecté les ordres. Voilà ce qui m’effraie pour l’avenir, plus encore je crois, qu’une hypothétique deuxième vague.

Cela m’effraie d’autant plus que l’état d’urgence sanitaire vient d’être prolongé jusqu’au 24 juillet. Hier état d’urgence faisant suite aux attentats, état d’urgence devenu permanent pendant deux années, avant que le pouvoir ne décide d’introduire dans le droit commun une partie des dispositions extraordinaires de cet état d’urgence, maintenant état d’urgence sanitaire, demain fichage des malades testés positifs au covid-19, rémunération des médecins généralistes pour alimenter ce fichier de suivi des malades et de leurs contacts, des brigades d’anges gardiens pour (sur)veiller ces malades et leur entourage.

Que notre santé préoccupe autant le pouvoir, voilà qui me préoccupe. C’est toujours au nom du bien, c’est toujours pour notre bien, qu’on nous enferme, qu’on nous enlève nos libertés.

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Il est temps de se tirer !

Et si j’arrêtais tout, maintenant ? Si je ne programmais plus mon réveil pour le matin suivant, si je cessais de sortir du lit pour aller m’employer chez des gens qui sont aussi enrégimentés que des patrons de banque ou des vendeurs de yachts !

La retraite c’était une porte de sortie. La libération après des années d’enfermement. L’entreprise est une taule. On vous dit où, quand et comment faire, comme on apprend à un animal à chier dans sa caisse et pas à côté. Mais cette porte de sortie là, comme toutes les autres, est en train de se refermer. L’avenir qui nous est promis : continuer à s’user la santé au boulot, au milieu d’organisations du travail destructrices, injustes, autocratiques, absurdes, inintelligentes, jusqu’à en crever. Dans ces conditions à quoi bon continuer ? Pourquoi collaborer un jour de plus à une organisation économique et sociale qui n’est là que pour servir quelques intérêts privés et n’a rien à offrir à l’immense majorité des gens ordinaires ? Quitte à calancher d’un cancer à 65 ans juste avant de prendre sa retraite, ou dans l’indigence à 75 ans par un été caniculaire, autant déserter maintenant, tant qu’il est encore temps, tant que la vitalité habite nos corps et nos âmes.

Déserter. Laisser derrière soi. Prendre la poudre d’escampette. Refuser. Se retirer. Parce que finalement dans ce monde à l’agonie qui est en train de crever et qui nous entraîne dans sa chute, toutes les portes sont fermées à double tours. Toutes sauf une qui laisse filtrer un peu de lumière : celle de la désertion, de la fuite, du refus.

C’est l’éternelle question : combat-on mieux une organisation en étant à l’intérieur ou à l’extérieur. Longtemps j’ai pensé, sans être totalement convaincue, qu’on était plus efficace dedans que dehors. C’était peut-être vrai quand les règles du jeu nous laissaient imaginer que le combat était loyal et quand l’adversaire croyait lui aussi à cette fable. Alors on négociait des miettes et elles nous contentaient… à moitié. Mais il n’est plus temps de négocier les conditions du servage.  Il est temps de se tirer ! Il est temps de combattre, mais depuis le dehors !

 

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