Lettre d’un rat des champs à un ami rat des villes

Si la hausse des prix du carburant n’est pas un problème pour tous ces français qui roulent en 4×4 ou grosses berlines, dont les revenus mensuels sont supérieurs à 2500,3000…4000 €/mois (*) pour les français des classes populaires qui gagnent 1184,93 € (c’est-à-dire le Smic), 1300,1500 €/mois c’est tout à fait différent.

Tu écris: je suis ravi de payer mon plein d’essence 80 € aujourd’hui, et peut être 100 € demain.

10 €, 20 € de plus sur ton plein aujourd’hui ou demain ne t’empêcheront pas a priori de mettre à manger sur la table pour toi et tes enfants, de leur offrir une bonne éducation, des loisirs et des vacances. Quand tu as des revenus modestes, voire très modestes, 20 € sur un plein ça change beaucoup de choses, ça a un impact direct sur les actes les plus élémentaires de la vie quotidienne. Pour ceux qui peuvent encore offrir des vacances à leurs enfants ça peut justement vouloir dire la fin de ces vacances annuelles (*) parce qu’il sera plus important de mettre à manger sur la table que de partir au camping en juillet.

Je n’ai pas envie de faire pleurer dans les chaumières, mais j’en ai un peu assez de constater qu’une partie de cette France qui se porte bien, qui n’a pas de problème de fin de mois est totalement ignorante du quotidien des plus modestes, alors je vais te raconter à quoi ça ressemble la pauvreté.

La pauvreté je peux me vanter de la connaître assez bien parce que je la côtoie depuis mon plus jeune âge. J’ai des parents usés par une vie de labeur (en 40 ans de mariage ils sont partis une fois en vacances à l’hôtel, à plus de 400 km de chez eux, et ils n’ont jamais vu Paris qu’à la télévision) qui n’ont plus les moyens de se chauffer autrement que grâce à des poêles à bois installés dans chaque pièce à vivre (cuisine, salle à manger et chambre), une mère qui met de moins en moins souvent de viande ou de poisson sur le table (en cela elle est très écolo me diront les adeptes du véganisme), qui chine chez Emmaüs pour s’habiller, pour remplacer sa cafetière cassée, qui chine chez les destockeurs pour trouver un lot de shampoing à 1,50 € ici, un lot de gel douche à 1,20 € là, qui cherche le moindre système D pour trouver, pour l’hiver, des sacs de patates, des poireaux, des carottes moins chers, qui me répète de plus en plus souvent qu’elle est fatiguée, qu’elle en a assez de se battre, de compter chaque sou. Elle a 66 ans, elle ne part jamais en vacances, elle ne va jamais au restaurant, jamais au spectacle (sauf si je leur offre des places à elle et mon père, la dernière fois c’était il y a 2 ans), elle ne s’est pas acheté le moindre vêtement neuf depuis au minimum 10 ans, elle passe ses après-midi à cuisiner pour accommoder des produits bruts, de toutes les manières (tartes, ragoûts, potées, soupes…) pour que ça lui coûte moins cher, elle alimente le poêle à bois de la cuisine et de la chambre plusieurs fois par jour, quand les températures baisseront davantage elle fera de même y compris la nuit pour le poêle de la chambre, elle se lèvera une à deux fois dans la nuit pour remettre du bois parce qu’elle aura froid. Tu sais ce qu’on se prend dans la gueule et les poumons en terme de particules fines quand on se chauffe avec un poêle à bois, à chaque fois qu’on allume le feu, qu’on ouvre le poêle pour remettre du bois, pour régler le tirage… ? Peut-être qu’un de ces jours on leur dira qu’ils doivent arrêter d’utiliser leur poêles, que c’est trop polluant, et alors ils n’auront plus aucun moyen de chauffage. C’est pas du Zola ce que je te raconte là. Je ne cherche pas à émouvoir, encore moins à susciter la pitié. Les pauvres ne demandent pas la pitié. Le plus souvent ils se taisent, ils cachent leurs difficultés parce qu’ils sont fiers, pas de cette fierté hautaine dont les riches sont si coutumiers, non, c’est leur amour-propre qui leur interdit de se répandre. Ils réclament juste le respect et le droit de vivre dignement.

Tu écris : J’ai 2 enfants, et je veux qu’elles vivent dans un monde meilleur que celui dans lequel je vis actuellement.

Les pauvres aussi voudraient un monde meilleur pour leurs enfants (et leurs petits-enfants). Ils rêvent même que leurs enfants fassent des études pour sortir de leur condition sociale. Certains se saignent pour leur payer ces études, font des prêts à la consommation pour que leurs enfants puissent aller au bout de ces études. Mais au quotidien les difficultés matérielles de leur vie réduisent leur horizon. Ton horizon c’est un monde meilleur pour tes filles, un monde moins pollué, un monde qui aura réussi à limiter le réchauffement climatique. Je te rassure les plus modestes y pensent aussi (chez moi, on jardine pour faire des économies, mais également parce qu’on considère que jardiner c’est un acte politique et écologique) mais leur horizon est réduit par des considérations matérielles immédiates comme mettre à manger sur la table demain, la semaine prochaine, payer les factures, les réparations de leur vieille bagnole pour qu’elle passe au contrôle technique parce qu’ils ne pourront pas en acheter une autre, et s’ils n’ont plus de voiture ils n’ont plus de moyen de locomotion pour aller travailler et donc gagner leur maigre salaire, pour aller faire les courses, aller chez le médecin quand ils sont retraités. Dans des tas de villes moyennes et petites, dans leur campagne périphérique (là où je vis, là où vivent des millions de français) il n’y a pas de transport en commun, quand il y a des gares elles sont menacées de fermeture et il y a trop peu de trajets. Je connais des tas d’ouvriers, d’employés, des gens qui tournent à 1200-1300-1500 euros par mois qui font parfois 100 bornes par jour aller-retour pour rejoindre leur travail. Quand tu as ces salaires là et que tu dépenses déjà 200-250 euros/mois rien que pour remplir ton réservoir, imagine « le reste à vivre » une fois payées les autres dépenses contraintes (le loyer, l’électricité, le chauffage pour ceux qui peuvent encore se chauffer, les assurances auto, habitation, la mutuelle santé, les impôts…).

Tu écris : J’ai eu le temps d’observer les gens dans leur voiture. Et je ne pense pas me tromper en disant que 80% des conducteurs étaient seuls dans leur véhicule, et je m’inclus dans le lot. Et je ne peux pas faire de covoiturage car je suis amené à bouger en journée sur les différents sites bordelais du client chez qui je suis actuellement. (…) Je suis très pénalisé par la hausse du carburant car je fais tous les jours une centaine de km aller-retour pour aller travailler.

Et la hausse des prix des carburants va changer quoi à ton comportement si de toutes façons tu ne peux pas te passer de ta voiture pour tes trajets professionnels ?

Tu écris : Le vrai combat, c’est tout simplement celui de la survie de l’espèce humaine sur cette planète.

Tu as parfaitement raison !
Mais tu penses sérieusement qu’on va sauver la vie humaine sur cette planète en taxant un peu plus les carburants pour le péquin moyen alors que dans le même temps on démantèle le ferroviaire, on continue à signer des accords commerciaux du style TAFTA, CETA, Mercosur et cie afin d’inonder le marché européen de produits venus de l’autre bout de la planète sur des porte-conteneurs gigantesques qui utilisent un fioul lourd très polluant, alors qu’on nous explique que le trafic aérien pourrait doubler d’ici 20 ans (qu’il a augmenté de plus de 7% l’an dernier), alors que le bilan carbone de la voiture électrique est loin d’être brillant. Ces voitures sont très consommatrices de métaux rares, et comment ces métaux rares qui proviennent pour l’essentiel de Chine sont-ils extraits puis acheminés ? Il faut de l’énergie pour extraire des ressources qui seront à leur tour transformées pour fournir de l’énergie. Les batteries sont difficilement recyclables, justement parce que l’utilisation de métaux rares dans des alliages rend le recyclage plus compliqué à réaliser. Et puis c’est une facilité (et une manière de se donner bonne conscience) de parler de voiture électrique. On devrait plutôt parler de voiture au charbon, au nucléaire et même à essence car quelle énergie est consommée pour fournir cette l’électricité ? La production de voitures électriques permet aussi et surtout de délocaliser la pollution en Chine notamment… pas sûr que l’avenir des enfants chinois sera meilleur lui. Il faut lire le bouquin de Guillaume Pitron « La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique », il faut également lire les ouvrages de Philippe Bihouix (très intéressant Bihouix sur le mythe de la croissance verte, qui n’a de verte que le nom, et sur les énergies dites renouvelables qui nécessitent l’utilisation de terres rares qui elles-mêmes utilisent les énergies fossiles pour leur extraction) et puis aussi tant qu’on y est Jean-Marc Jancovici sur la rupture énergétique.

Oui la planète brûle. Oui notre civilisation thermo-industrielle qui s’est développée grâce aux énergies fossiles est en train de saborder le monde dans lequel l’humanité, mais aussi des millions d’espèces animales, vivent. Oui, notre modèle économique, assis sur la consommation d’énergies fossiles et le Dieu Croissance, nous mène à notre perte. Mais tu ne peux pas croire sérieusement que c’est en taxant un peu plus le gazole et l’essence, que ce paquebot gigantesque qu’est le système économique globalisé, qui se nourrit de combustibles fossiles et de croissance, va virer de bord pour éviter l’iceberg.

Alors évidemment tu me diras, il faut bien commencer par quelque chose et quelque part. Et si avant de taxer les plus modestes (parce que ce sont bien les plus modestes que ces hausses de taxes sur les carburants – qui ne sont pas exclusives des autres augmentations qui finissent d’exaspérer ceux qui ont des petits revenus – pénalisent le plus) on commençait par relocaliser l’économie, développer l’artisanat, soutenir des unités de production plus petites et plus autonomes, développer une agriculture moins consommatrice d’intrants et de pesticides (intrants et pesticides = pétrole), ré-ouvrir des lignes de chemins de fer, mettre les camions sur le rail, arrêter de fermer les services publics (écoles, hôpitaux, poste, centres des impôts, sous-préfectures) dans nos villes petites et moyennes et nos campagnes, si on aidait vraiment (quand tu te bats pour payer tes factures et mettre à manger sur la table les aides actuelles ce sont des miettes) les plus modestes à se débarrasser de leur vieille chaudière à fioul pour une chaudière basse consommation ou tout autre système de chauffage moins émetteur de CO2, à rénover leurs habitats vétustes qui prennent l’eau et les courants d’air.

Et enfin, ce ne sont pas les pauvres qui polluent le plus ! Ce sont les classes supérieures des pays riches et des pays émergents (***). Ce ne sont pas les pauvres qui prennent l’avion comme d’autres prennent leur vieille guimbarde pour aller au boulot. Ce ne sont pas les pauvres qui sont un jour à Paris, le lendemain à Berlin, la semaine suivante à Toronto, le mois suivant à Pékin. Que les plus aisés commencent par se serrer la ceinture et ensuite ils pourront envisager de venir faire la leçon aux pauvres !


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(*) si vous gagnez 2500 € par mois, 75% des français gagnent moins que vous (https://www.inegalites.fr/Salaire-etes-vous-riche-ou-pauvre)

(**) https://www.inegalites.fr/Les-riches-sont-deux-fois-plus-nombreux-a-partir-en-vacances-que-les-pauvres-et

(***) https://reporterre.net/Reporterre-sur-France-inter-les-riches-polluent-plus-que-les-pauvres

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1788…2017

Ainsi va la République des droits de l’homme et du citoyen, de la nuit du 4 août, de Jaurès, du Conseil National de la Résistance et du Front populaire. Cette République à l’agonie où ministres et parlementaires se goinfrent d’argent public à coup d’emplois familiaux et fictifs, à coup de lois votées pour leur seul avantage ! Cette République où le smic est à 1153 € nets/mois, le seuil de pauvreté à 1008€ nets/mois. Cette République en faillite dixit Monsieur Fillon qui distribue les emplois et les millions de nos taxes et impôts à son épouse et ses enfants, se fait offrir par de riches amis des costumes à 13 000 € pièce (soit l’équivalent d’une année de salaire pour un smicard). Cette République où Monsieur Le Roux embauche ses filles mineures de 15 et 16 ans au poste d’attaché parlementaire en guise de « job d’été » et n’y trouve rien à redire. Cette République qui laisse ses enfants mourir dans les rues d’hiver en été. Cette République qui prend aux pauvres parce qu’elle ne réclame plus rien aux riches. Cette République qui fait la chasse aux allocataires de RSA ou d’APL qui vivotent avec quelques centaines d’euros pendant qu’elle laisse filer des milliards dans l’optimisation et la fraude fiscale. Cette République qui condamne à de la prison ferme un jeune SDF pour un paquet de pâtes volé et laisse en liberté des multirécidivistes en col blanc coupables de blanchiment de fraude fiscale ou de détournement de fonds publics.  Cette République si douce avec les puissants et sans pitié avec les faibles. Cette République où pour faire valoir ses droits, juste ses droits, il faut encore être suffisamment aisé pour s’offrir les services d’un avocat ou suffisamment indigent pour prétendre à l’aide juridictionnelle. Cette République qui ne mérite même plus de porter la majuscule. Cette république qui n’a pas grand chose à envier à la monarchie absolue de l’ancien régime. Cette république, voyez-vous… cette république n’est plus la mienne. Je ne le reconnais ni de près, ni de loin. Cette république je l’abhorre.

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la république

L’allégorie de la République du monument aux morts de Chabanais (Charente).

Sans-grade mais pas sans arme

C’est au détour de mes pérégrinations numériques que je suis tombée sur cet article évoquant la future loi sur le travail : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/02/12/20002-20160212ARTFIG00158-la-loi-travail-devrait-instaurer-le-droit-a-la-deconnexion.php . Là, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai bouilli, explosé, tempêté, éructé, vitupéré. Et c’est donc avec ma tempérance légendaire que j’ai écrit les lignes que voilà…

Arrêtez de faire des heures supplémentaires ! Arrêtez de donner le meilleur de vous-même ! Faites le bilan. Ca vous a rapporté quoi jusqu’à présent ? 30 € brut d’augmentation l’année dernière ? Vous serez licencié, vous aussi, comme n’importe quel autre, le jour où l’on n’aura plus besoin de vous ! Vous n’êtes qu’un outil de production, pas plus, pas moins. A y regarder de plus près, vous êtes peut-être un peu moins qu’un outil de production. Vous avez besoin de dormir, de manger, de pisser ! Pire ! Vous voulez du temps pour votre mari, votre femme, vos enfants, vos parents, vos amis. Vous voulez aller à la mer le dimanche après-midi, pique-niquer au bord de l’eau, jouer au ballon, courir, danser, aller au théâtre, au cinéma le samedi soir, et vous voulez des vacances au mois de juillet. Oui, vous valez moins qu’un outil de production. Vous êtes moins qu’un outil de production. Alors arrêtez de vouloir être plus que lui. Arrêtez de vous sentir investi de je ne sais quelle mission. Cessez de donner votre enthousiasme, votre volonté et votre santé à une entreprise (au sens premier du terme : projet) qui n’est pas la vôtre.

Nous sommes tous des pions. Au fond nous le savons mais notre orgueil refuse de se le rappeler trop souvent. L’emploi, que je refuse d’appeler travail – le travail crée, invente, modèle, modifie le réel, l’emploi se contente d’appliquer des procédures écrites par d’autres ; le travail met en œuvre un savoir-faire, l’emploi se contente de visiter des compétences – l’emploi donc est devenu notre seul horizon. Et nous sommes prisonniers de lui parce que chaque souffle de vie est suspendu au salaire qui nous sera versé en contrepartie du temps que nous aurons accepté de lui abandonner. Mais, tout prisonnier que nous soyons, nous ne sommes pas pour autant totalement impuissants. Notre arme principale ? L’inertie. Cette magique mollesse, cette apathie savamment instrumentalisée, cette indifférence à la force insoupçonnée. Faire, mais à son rythme. Etre, mais lentement. Dire, mais vaguement. Notre arme seconde ? Le zèle. Prenez l’adversaire à revers. Renvoyez le à ses absurdités. Appliquez les normes, mais jusqu’au bout. Respectez les règles, mais à la virgule. Vous verrez que très vite le réel s’enrayera car le réel n’a que faire des théories fumeuses et des injonctions à la con !

Certes les droits des salariés ne cessent de reculer depuis 20 ans, et la loi en préparation les fera reculer une fois de plus. Mais le Code du travail est encore debout (il trône fièrement sur les étagères de la bibliothèque entre les livres des Editions La Fabrique et ceux du Passager clandestin), et ce Code est notre bien le plus précieux. Lisez le. Il vous dira vos droits. Il vous dira aussi ce que votre adversaire ne peut pas…

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Les blancs et les bleus

Pour une chemise froissée, déboutonnée, arrachée,
Pour une cravate tirée, une offense lancée
Au milieu d’une foule en colère et désespérée ;
Voilà qu’ils sont venus me chercher alors que six heures venaient de sonner.
Mes enfants pleuraient, ma femme les a consolés,
Et c’est entouré d’uniformes qu’hors de ma maison d’ouvrier,
En ce froid matin d’octobre, comme un criminel, ils m’ont extrait.

Mon crime ? Tous les journaux, toutes les télés
Du soir au matin vous l’ont rabâché.
Nous étions là impatients et inquiets
Face à ces hommes proprets en costume bien repassé ;
En leurs mains nos vies nos avenirs nos maisons les études de nos enfants
Etaient là balançant dans le vide, accrochés
Tels les morceaux d’une carcasse de poulet
Au fil mince du chantage, attendant la sentence finale.

Alors oui ! A l’annonce fatale
Au funeste dessein à 2900 d’entre nous réservé
Le licenciement, le chômage et puis après…?
La descente lente aux enfers de la précarité.
Alors oui ! A l’annonce fatale
Chez certains l’exaspération a débordé
Et c’est ainsi que les hommes bien nés
Au profil impeccable au cursus parfait
Leurs cravates leurs chemises ont vu valser.

Tous ! Des politiques aux chiens de garde médiatiques
Tous nous ont cloué au pilori,
A coup de rhétoriques embourgeoisées :
Intolérable, inacceptable, injustifiable
Furent leurs seuls mots d’ordre toute la journée
Attaquant, condamnant, renvoyant à l’exil
Le désarroi de ceux qui n’ont que la force de leur travail pour exister
Qualifiant notre violence de crime contre la société.

Mais il est vrai que…

La violence des puissants, elle, prend des gants de dentelle
Pour étrangler quelques surnuméraires,
Quelques intérimaires du ciel.
La violence des puissants, elle, est bien polie
Quand elle vous licencie,
Et même si elle arbore son plus beau visage de mépris,
C’est toujours le verbe clair, la langue châtiée
Avec un sourire soigné qu’elle vous prie de prendre la porte des remerciés.

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Aylan

Avertissement : j’ai longuement hésité à publier ce billet. A force d’entendre les uns et les autres accuser toute expression d’être une récupération, on n’ose plus, aussi inconnu et anonyme qu’on soit, dire simplement son émoi, son effroi, sa peine, sa douleur ou sa colère devant la réalité du monde.

On aurait pu penser qu’une telle photo fasse l’unanimité, accorde tous les violons. Tout de même ! Habituellement le cadavre d’un enfant, d’un tout petit enfant, ça marque les esprits, ça cogne en plein coeur, comme un réflexe, comme les yeux qui clignent sans qu’on ait besoin d’y penser. Mais en réalité…non ! Le sujet divise encore. Oh bien sûr beaucoup sont émus. Beaucoup voient leur enfant dans cet enfant. Et c’est l’électrochoc.

Mais tant d’autres sont effarants, effrayants de froideur…

Il y a les adeptes de la « manipulation médiatique ». Cet enfant n’est donc pas réel ? C’est un mannequin ? Une doublure qui prend la pause ? Dans cinq minutes il va se lever, courir chercher son ourson en peluche et crier en riant « je vous ai bien eu ! » ?
Il y a les habitués du café du commerce qui comparent le sort des enfants pauvres des familles pauvres de France avec cet enfant échoué, mort. Parce que, faut-il le répéter encore et encore, et inlassablement, cet enfant est MORT, noyé. Cet enfant n’est pas un petit déshérité privé de vacances, qui mange plus souvent des pâtes et du riz qu’une pièce de boeuf en sauce et vit dans une maison mal chauffée. Ses parents ne venaient pas en Europe pour chercher un avenir économique plus enviable, un eldorado pour faire fortune. Cet enfant est un enfant de la guerre.
Il y a les âmes sèches qui trouvent que « c’est vrai c’est moche, mais c’est pas avec ça qu’on va nous apitoyer » . Ah ? le cadavre presque encore chaud d’un enfant de 3 ans, recraché par la mer, ça ne suffit pas à briser votre armure ? Votre humanité a du prendre un sale coup pour en arriver à ce degré d’insensibilité. Même Copé, l’auteur de l’affaire du pain au chocolat, s’est fendu d’un billet en faveur des réfugiés.
Il y a ceux qui font déjà une overdose parce que depuis 24 heures « on les matraque » avec ce cliché évidemment pris pour faire le buzz. Preuve en est, tous les journaux (sauf français) ont repris cette photo en Une de leur édition de ce jeudi. C’est vrai qu’on n’aime pas beaucoup qu’on nous mette la réalité sous le nez, et puis à l’heure des repas, c’est d’un mauvais goût évident ! Quant à celle qui a photographié Aylan, il ne fait aucun doute qu’elle avait des dollars plein les yeux en prenant cette image, que ceux qui l’ont publiées se frottaient déjà les mains en pensant à leurs ventes. C’est bien connu les journalistes ne sont jamais des Hommes comme les autres, et tout glisse sur eux comme l’eau sur les plumes d’un canard !
Et puis il y a ceux qui hurlent à l’hypocrisie et à la dictature de l’émotion car tous les jours des enfants meurent, dans le monde, de faim, de malnutrition, des conflits armés, des violences terroristes. Et donc ? Sous prétexte qu’on ne peut les sauver tous, que depuis des mois des réfugiés affluent sur les côtes de la Méditerranée, par la Grèce, l’Italie, dans l’indifférence générale, il faudrait n’en sauver aucun ?

Cette photo, c’est la goutte d’eau qui fait déborder l’océan !

Aylan était syrien. Il avait 3 ans et n’en aura jamais 4. Ghalib, 5 ans, son frère, est mort à ses côtés, ainsi que leur mère à tous deux.

Esclave…ou chômeur

 » Christophe, vous vouliez me voir. Entrez, entrez, je vous en prie. Asseyez-vous.

— Merci Monsieur de Bazan.

— Alors Christophe, de quoi vouliez-vous me parler ? Ah ! tant que j’y pense. Monsieur et Madame Legrand doivent passer ce soir pour signer leur contrat vers 19h-19h30. Je ne peux pas être là j’ai un rendez-vous très important avec Monsieur Dupipo. Pourrez-vous les recevoir à ma place ?

— Bien sûr Monsieur de Bazan ! répond Christophe sans être dupe.

« c’est ça oui un rendez-vous important avec Monsieur Dupipo, le directeur du Crédit Général. Prends moi pour un con ! On est mardi tu vas au squash ouais comme tous les mardis ! »

— Oui, alors, Christophe, vous vouliez… Ah ! Je voulais vous dire aussi, il faudra me préparer le dossier de Madame Delattre en urgence. Elle est de passage ce week-end. Elle repart pour Bâle dès lundi.

— Je ferai le nécessaire Monsieur de Bazan ! acquiesce l’employé en se mordant la lèvre supérieure pour ne pas ajouter :

« Je vous rappelle que depuis un an je fais le boulot de deux personnes, que je finis presque tous les soirs à 20h quand l’heure de débauche sur mon contrat de travail c’est 18h, mais oui, oui je vais m’occuper du dossier de la vieille grippe-sous, y’a pas de souci ! Un peu plus, un peu moins au point où j’en suis ! »

— Où en étions-nous déjà ? Oui, vous aviez quelque chose à me demander je crois. Je vous écoute Christophe.

— Eh bien voilà, Monsieur de Bazan. Cela fait maintenant 5 ans que je travaille ici. Je crois que vous êtes satisfait de moi. Vous m’avez d’ailleurs accordé votre confiance à plusieurs reprises en me laissant gérer seul des dossiers et des clients importants.

« oui, tu sais, tes VIP qui ont tellement de pognon qu’ils ne savent même plus quoi en faire et devant qui il faut se transformer en serpillière » enrage Christophe en silence.

— Oui, Christophe, bien sûr je n’ai rien à redire sur votre travail. C’est vrai. Mais… Je vois bien où vous voulez en venir. Ce n’est pas que je ne veux pas. C’est que je ne peux pas vous augmenter, Christophe. Vous savez bien qu’en ce moment les temps sont durs. C’est la crise tout de même. Nous résistons assez bien pour le moment, il est vrai. Mais j’ignore de quoi demain sera fait.

« Oui, toi c’est clair que tu résistes plutôt bien pense Christophe. D’ailleurs c’était sympa tes vacances en Polynésie le mois dernier ? » mais au lieu de cela :

— Je comprends bien Monsieur de Bazan. Mais alors, si vous ne pouvez pas m’augmenter, peut-être pourriez-vous déjà me payer mes heures supplémentaires… ose Christophe du bout des lèvres.

— Christophe, on est une équipe, presque une famille. On se serre les coudes. Je sais que c’est difficile. Mais c’est difficile pour tout le monde. On travaille tous très dur pour faire tourner la boutique. Vous devez comprendre que si je pouvais le faire, je le ferais c’est évident. Mais c’est la crise, Christophe. Si nous voulons maintenir notre position sur le marché, nous n’avons pas d’autre choix que de donner le meilleur de nous-mêmes.

— Mais… peut-être pourrais-je alors récupérer mes heures ? hésite Christophe.

« Si je peux pas payer des vacances à mes gosses, je pourrais au moins passer un peu de temps avec eux » se dit-il en silence.

— Christophe j’aimerais pouvoir vous dire oui. Mais en ce moment on a vraiment besoin de tout le monde. Il y a beaucoup de travail vous le savez.

— Si je puis me permettre Monsieur de Bazan, s’il y a beaucoup de travail, cela veut aussi dire que nous faisons un bon chiffre d’affaires alors… J’avoue que je ne comprends pas bien.

— Christophe… Christophe, vous vous doutez bien que les choses ne sont pas aussi simples que cela.

« Pourtant ça m’a semblé très simple quand t’as changé de bagnole pour t’offrir ton bolide qui représente à peu près trois ans de mon salaire ! » crève d’envie de lui répondre le salarié.

— Christophe, laissons passer l’orage, et nous en reparlerons quand la conjoncture sera plus favorable. Pour l’heure je ne peux rien faire.

— Bien, Monsieur de Bazan, lâche le salarié plein de dépit.

Alors Christophe se lève, se dirige vers la porte, pose la main sur la poignée, et avant de sortir, dans un dernier sursaut de dignité et de colère mêlées, il se retourne vers Monsieur de Bazan et déclare :

— Monsieur, une dernière chose. Compte tenu de la conjoncture, très défavorable comme vous avez pu le constater, je ne serai plus en mesure, à compter du mois prochain, de payer les 750 euros de loyer mensuel pour le clapier que vous nous louez à ma famille et moi. »

 

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Au théâtre ce soir

15 h… j’arrive… 15 h 30 une femme m’invite à la suivre dans une salle où deux autres femmes attendent… l’heure du sacrifice a sonné (avec 30 minutes de retard) ! Je suis stressée, mal dans mes talons, je me sens étrangère à tout leur univers, pas à ma place. Mais qu’est ce que je fous là au 4ème étage de cet immeuble vitré ?! Pourtant je fais bonne figure.

Présentations réciproques d’usage… quelques mots sur mes expériences puis la question tombe : « Comment réagissez-vous face à une charge de travail importante ? » Je reste scotchée. J’hésite un instant. J’ironise ? Je me paye carrément sa tête ? Je mens ? Je réponds par la vérité ? Je n’ai pas le temps d’inventer. Je n’ai pas appris par coeur les réponses toutes faites du guide du parfait candidat. Alors je me lance : « Tout dépend de la charge de travail. Si elle est gérable, ponctuelle, je priorise les tâches. Si elle devient intenable, récurrente, alors je dis stop » dis-je avec un ton aussi ferme que définitif. A partir de cet instant je sais que c’est foutu, et je m’en moque comme de ma première petite culotte !

Les questions s’enchaînent toutes plus vides et formatées les unes que les autres. Si moi je n’ai pas révisé le guide du parfait candidat, elles, ressortent comme des perroquets ce qu’elles ont appris dans leurs cours de management. « Pouvez-vous me citer deux défauts et deux qualités ? » Là encore j’hésite. Si je réponds que je n’ai pas mon pareil pour le fondant au chocolat, que j’écris de jolis poèmes et que j’ai un certain talent pour faire marrer mes amis, est-ce que ça compte ? Et puis merde ! « Je suis quelqu’un de rigoureux, méticuleux. Ca signifie aussi que je suis parfois lente dans l’exécution de certaines tâches ». Boom ! Deuxième mauvaise réponse. Je m’en fou ! De toutes façons ce ne sont pas mes compétences qui les intéressent, c’est mon savoir-être. Elle veulent savoir si je suis un bon petit soldat, robuste mais docile, une bonne petite bête de somme qui avance sans rechigner, sans se plaindre ni protester.

Puis vient la question à mille euros, celle qui finit de m’irriter : « Quel est votre projet professionnel ? » Intérieurement je prends un grand bol d’air, mais la tension est trop forte. Alors je pouffe, et ça sort tout seul comme une vérité qu’on tait sans cesse, mais qu’il fait si bon balancer « Dans un tel contexte économique, avec 5 millions de chômeurs, on n’a pas de projet. On vit au jour le jour. On prends les opportunités quand elles se présentent. Mais des projets… non, on ne fait pas de projets ! » Je tremble un peu. La colère est là, à fleur de lèvres. Les mots me brûlent la langue. Mais non, je n’ajouterai rien. Je ne dirai pas que lorsqu’on n’a rien de mieux à proposer qu’un CDD pour remplacer une salariée qui part en congés mat’, on a la décence de ne pas poser ce genre de question à la con !

L’entretien se poursuit encore une dizaine de minutes. A la fin, la DRH me précise que j’aurai une réponse la semaine prochaine. J’ai envie de rire. Je me retiens. La réponse je la connais déjà. J’ai dit la vérité. Je n’ai pas joué le rôle attendu. Je ne serai pas embauchée !

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