Aphorismes et autres sentences (10)

L’enfance c’est cet ailleurs qui ne ment pas,

Ce terreau où toutes les pousses, fleurs et mauvaises herbes,

ont pris racine un jour.

***

Il leur faut des tombes pour se recueillir.

Je n’ai qu’un cimetière : mes souvenirs.

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Le Canal

J’étais devenue un animal sauvage. Je me cachais comme une bête traquée. Quand je sortais je rasais les murs, j’avançais d’un pas rapide, la tête baissée. Je ne voulais croiser aucun regard. Qu’ils fussent de mépris ou de pitié, tous me brûlaient la peau comme un condamné au bûcher le jour de son exécution. D’ailleurs j’avais pris l’habitude de sortir de ma mansarde aux premières heures du jour ou le soir, tard, bien après le dîner. Souvent j’allais déambuler le long du canal. Il était froid. Il était sale. Il était seul. Il était triste. Il serpentait par la ville en charriant tous les immondices de la journée. Comme moi.

Je me saoulais dans le reflet de ses eaux boueuses. J’y voyais défiler tout mon passé. Ce que j’avais été. Ce que je ne serai plus jamais. Ce que j’avais perdu. Ce en quoi j’avais cru. Toutes mes illusions et mes désillusions, toutes mes naïvetés, toutes mes tentatives et tous mes échecs étaient là. Tous mes souvenirs aussi. Oui, mes souvenirs flottaient, là, comme des cadavres qu’on a oubliés de ramasser, là, à la surface du canal. 60 ans d’une histoire qui n’intéresse personne gisait là dans les ondes noires. Et tous ces souvenirs emmêlés, enchevêtrés dans un désordre négligé, tous ces souvenirs n’avaient pas pris une ride, quand mon visage était outragé par des sillons aussi longs que laids. Tout était là, intact, devant mes yeux. Sa belle figure, un peu pâle, un peu mélancolique, si jeune, avec ce regard immense dégradé de brun et d’ocre. Tout était là dans la chaleur de ses mains qui m’aimaient alors. Tout était là, oui, dans un passé plus vivant que la rudesse répugnante du présent.

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Plus le temps passe

Des souvenirs par dizaines
Hantent mon esprit.
Des paysages de l’enfance,
Des champs de blé ou longues plaines,
Des rivages d’été aux tapis de garance
C’est là, au fond de la mémoire
Sur ces rives embrumées et lointaines,
Que naviguent les âmes noires
Qui se cognent et se plaignent.

Des souvenirs par dizaines
Et du passé la mélodie me revient
Comme un écho se fracasse de paroi en paroi.
Des éclats de miroirs par centaines
Petits morceaux de nous, de toi, de moi,
Instants volés à des fragments de mémoire,
Douceur passée de nos frêles corps endormis
Dans les hautes herbes du soir
Sous les cerisiers au soleil de minuit.

C’est là tu vois,
Au bord… tout au bord,
Au coin des yeux,
A la cime des cils qu’elle dort,
La nostalgie,
Cette vieille amie.

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Concerto n°2

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste
Il y avait toi et la musique…

Et le piano d’Hélène Grimaud
Et de Rachmaninov le concerto.

T’en souviens-tu maintenant ?
De la chambre vide
De la chambre triste
Et du piano d’Hélène Grimaud ?

Les envolées des violons
Les croches trébuchant
Envahissant nos ventres et nos tympans.

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre tout à coup pleine
Cueillie par la grâce sereine
D’une flûte traversière qui se lève
D’une clarinette qui lui emboîte la note.

T’en souviens-tu maintenant ?
Du concerto pour piano
Et du mouvement numéro deux
Dans cette mansarde qui me servait de chambre
Dans ce Paris trop grand
Dans ce Paris trop froid ?

De toi et moi il n’est rien resté
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste.
Pas un souvenir gravé
Sur une photographie
Ou un morceau de papier,
Pas un livre que tu m’aurais dédicacé
Pas un poème qu’à ta gloire j’aurais composé.

Mais le piano d’Hélène Grimaud
Rachmaninov et son concerto,
Les plaintes ensorcelantes des cordes
Les rivières mélancoliques des vents
Mille fois depuis cette chambre vide
Depuis cette chambre triste
Mille fois sont venues me visiter.

De toi je n’ai rien gardé
Que la vague froideur d’un mois de janvier
Dans un Paris qui m’était étranger
Où telle une orpheline tu m’avais trouvée.

Mais du piano d’Hélène Grimaud
De Rachmaninov et son concerto
De cet adagio qui s’offre comme un cadeau
Coule de l’oreille aux entrailles
Embrassant toutes les failles,
De cette musique comme une magie
Qui s’empare du coeur
Pour habiter l’être jusqu’au fond de l’âme,
De cette divine liqueur plus enivrante
Que les vins les plus doux ;
J’ai gardé intact toute l’émotion
Que je redécouvre chaque fois
Comme une première nuit d’amour
Quand la nôtre est depuis longtemps évanouie
Dans la brume glacée d’un ailleurs englouti.

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