Le Canal

J’étais devenue un animal sauvage. Je me cachais comme une bête traquée. Quand je sortais je rasais les murs, j’avançais d’un pas rapide, la tête baissée. Je ne voulais croiser aucun regard. Qu’ils fussent de mépris ou de pitié, tous me brûlaient la peau comme un condamné au bûcher le jour de son exécution. D’ailleurs j’avais pris l’habitude de sortir de ma mansarde aux premières heures du jour ou le soir, tard, bien après le dîner. Souvent j’allais déambuler le long du canal. Il était froid. Il était sale. Il était seul. Il était triste. Il serpentait par la ville en charriant tous les immondices de la journée. Comme moi.

Je me saoulais dans le reflet de ses eaux boueuses. J’y voyais défiler tout mon passé. Ce que j’avais été. Ce que je ne serai plus jamais. Ce que j’avais perdu. Ce en quoi j’avais cru. Toutes mes illusions et mes désillusions, toutes mes naïvetés, toutes mes tentatives et tous mes échecs étaient là. Tous mes souvenirs aussi. Oui, mes souvenirs flottaient, là, comme des cadavres qu’on a oubliés de ramasser, là, à la surface du canal. 60 ans d’une histoire qui n’intéresse personne gisait là dans les ondes noires. Et tous ces souvenirs emmêlés, enchevêtrés dans un désordre négligé, tous ces souvenirs n’avaient pas pris une ride, quand mon visage était outragé par des sillons aussi longs que laids. Tout était là, intact, devant mes yeux. Sa belle figure, un peu pâle, un peu mélancolique, si jeune, avec ce regard immense dégradé de brun et d’ocre. Tout était là dans la chaleur de ses mains qui m’aimaient alors. Tout était là, oui, dans un passé plus vivant que la rudesse répugnante du présent.

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J’ai oublié d’oublier

Le passé ne se rejoue jamais.

L’avenir est un chemin incertain.

Il reste le présent, cette clameur.

Et pourtant…

 

Pourtant il s’habille de tant d’hier le présent.

Il se maquille de tous les possibles de demain le présent.

Quel menteur tu fais mon présent !

A me faire croire, à coup de « carpe diem », à coup de cœur,

A coup de foudre, à coup de nerfs, à coup de main, à coup d’humeur

Que tu comptes toi seul,

Tout seul,

Que tu es vivant quand hier est mort et demain pas encore né.

 

Le vent souffle dans les cheveux,

Et siffle un drôle d’air familier.

J’ai envie de voir la mer,

Aller là-bas sur les rochers d’hier,

Et puis marcher.

Prendre la bourrasque en pleine gueule,

L’avaler jusqu’à étouffer,

Hurler contre la brise légère,

Mêler mes larmes au sel et aux embruns,

Me souvenir…

 

On ne devrait jamais revenir dans les murs de son enfance.

Ca transpire. Ca craque. Ca dégouline sur les planchers.

Ca chiale dans les buffets.

Ca sue dans les armoires.

Ca pue dans les placards.

Et tous les cadavres oubliés se réveillent au coin de la mémoire.

 

La vieille dame aux cheveux d’argent

Qui accompagnait mes goûters d’enfant.

Son sourire sans âge,

Sa belle figure creusée par le temps,

Sa main aux veines bleues et sages,

La grande table dans la cuisine.

Les confitures et les tartines,

Le chocolat chaud, épais, fumant…

Ma vie à 5 ans.

 

 

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Que le jour t’apprenne…

Hier j’étais prince et je paradais en habits

Beaux.

Ce matin je suis mendiant et je vais

Dans mes oripeaux.

 

J’ai goûté les vins les plus divins

J’ai eu entre mes mains

Les femmes les plus belles

Les amantes les plus sensuelles.

J’étais prince et mes châteaux

Etaient d’Espagne,

J’étais prince et mes chevaux

Couraient la campagne.

 

Mais rien ne dure,

Jamais !

Dans la pierre, dans la vie, dans le marbre

Rien qui ne soit écrit,

Rien qui ne soit acquis,

Rien qui ne soit gravé !

 

Ce matin je suis mendiant

Dans vos rues sales

Trainant,

Les pieds en sang

Dans mes sandales.

 

Mais le ciel au dessus a la même clarté,

Le flux dans mes veines

La même vélocité.

 

Hier prince, mendiant ce matin

Le soleil se lèvera demain

Sur nos frêles existences qui ne tiennent à rien.

 

Hier prince, mendiant ce matin,

Je serai roi après-demain !

 

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