Aphorismes et autres sentences (10)

L’enfance c’est cet ailleurs qui ne ment pas,

Ce terreau où toutes les pousses, fleurs et mauvaises herbes,

ont pris racine un jour.

***

Il leur faut des tombes pour se recueillir.

Je n’ai qu’un cimetière : mes souvenirs.

***

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Plus le temps passe

Des souvenirs par dizaines
Hantent mon esprit.
Des paysages de l’enfance,
Des champs de blé ou longues plaines,
Des rivages d’été aux tapis de garance
C’est là, au fond de la mémoire
Sur ces rives embrumées et lointaines,
Que naviguent les âmes noires
Qui se cognent et se plaignent.

Des souvenirs par dizaines
Et du passé la mélodie me revient
Comme un écho se fracasse de paroi en paroi.
Des éclats de miroirs par centaines
Petits morceaux de nous, de toi, de moi,
Instants volés à des fragments de mémoire,
Douceur passée de nos frêles corps endormis
Dans les hautes herbes du soir
Sous les cerisiers au soleil de minuit.

C’est là tu vois,
Au bord… tout au bord,
Au coin des yeux,
A la cime des cils qu’elle dort,
La nostalgie,
Cette vieille amie.

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A la naissance du néant

Mon siècle a fait faillite,
Et j’ai la maladresse des cœurs abimés,
La dureté des âmes cabossées,
Le désespoir des enfances violées,
La tristesse des jardins abandonnés.
J’ai le ventricule gauche contre le ventricule droit
Qui bat,
Et chaque jour j’ignore pourquoi.

J’ai laissé le passé
Au soleil lourd
Sous les bottes des armées.
J’ai le sang qui boue, grouille et clapote
Comme une lave trop chaude.
J’ai le sang mélangé des plages de l’Atlantique…
D’Oléron à Donostia.

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Direction Nation (1)

Elle lui écrivait tous les soirs, à l’heure où les bureaux se vident, où les lumières s’éteignent, à l’heure où chacun va attraper son bus, son métro, son train, reprendre son auto. Elle lui écrivait tous les soirs à l’heure où revient la vie, celle qui appartient vraiment et tout à fait à son auteur. Cette vie intérieure que les longues journées passées au bureau rendent tout à la fois plus précieuse, mais plus fragile aussi. Elle lui écrivait oui, comme on se raccroche au monde des vivants. Comme on s’agrippe au premier de cordée parce que le vide sous les pieds se précise et qu’on se sent glisser. Elle lui écrivait comme ça, tous les soirs de la semaine.

Elle lui écrivait ses banalités de la journées, ses scènes de ménage avec la responsable de projets, ses accès de panique quand le téléphone sonnait, et sonnait encore, sans discontinuer, pendant des heures, ne lui laissant pas même le répit d’une pause café. Elle lui écrivait ses pensées errantes, ses rêveries d’ailleurs comme des regrets cachés qu’on ne dit jamais, des espoirs oubliés au fond de l’enfance. Parfois, au détour d’une phrase, aux confins d’un aveu trop intime, une larme se formait au coin de l’œil et roulait, sans un bruit, sans même un plissement de paupière. Elle l’écrasait du revers de la main et reprenait le fil de son récit. Et c’est comme ça que se finissait chacune de ses journées, du lundi au vendredi, tout en haut de cette tour de vitres et d’acier.

Puis, sur les coups de vingt heures, elle faisait comme les autres. Elle claquait la porte du bureau, prenait l’ascenseur pour descendre les quinze étages qui la séparaient de la terre ferme, saluait le gardien qui ne manquait jamais de l’interpeler, toujours avec le même sourire bienveillant, toujours avec la même remarque de reproche paternel :
 » Vous finissez encore bien tard ce soir, Mademoiselle Lautant ! »
Et elle de lui répondre, comme une enfant sage :
 » Vous avez raison Monsieur Gibon. Mais, que voulez-vous…? Passez une bonne soirée. A demain
— A demain. »

Elle s’engouffrait dans la bouche de métro, ligne 1 jusqu’à Charles de Gaulle – Etoile puis ligne 2 jusqu’à Place Clichy. En hiver, elle aimait profiter des lumières de la ville, même s’il faisait froid, même s’il pleuvait, même s’il neigeait. Elle aimait la nuit. Elle aimait Paris. Elle aimait Paris la nuit. Alors elle déambulait, faisait le tour de la place, s’avançait sur l’avenue de Clichy, puis revenait sur ses pas. Là, elle décidait souvent de s’arrêter à la brasserie Wepler pour y dîner d’une soupe de poisson et d’un gâteau « Opéra » sauce café. Autant que possible, elle aimait s’asseoir près des larges baies vitrées. Elle regardait passer les inconnus qui se pressaient sous la pluie, dans le froid. Où allaient-ils comme ça ? Certains rentraient chez eux, retrouver leur foyer, femme et enfants. D’autres faisaient un détour par l’appartement de leur maîtresse. D’autres encore allaient rejoindre le chien ou le chat, paisiblement assoupi sur le tapis du salon ou le palier de la porte. Mais tous étaient des ombres dans la nuit.

Tous, à l’exception de cette silhouette qu’elle venait d’apercevoir alors qu’elle était en train de finir son gâteau « Opéra ». Elle jeta sa cuillère sur le bord de l’assiette et se précipita vers le comptoir pour régler l’addition. Quand elle sortit de la brasserie, la silhouette était en train de disparaître dans la station Place Clichy. Elle se hâta, atteignit le guichet et vit le profil si familier prendre le chemin de la ligne 2 en direction de Nation. Elle courut, le rattrapa sans être vue et entra dans le même wagon, une porte plus loin. La silhouette lui tournait le dos, la tête penchée en avant, comme plongée dans un livre ou une revue. Une seconde. Il fallut une seconde aux souvenirs pour envahir l’instant. Même si la brume était épaisse sur cette mémoire enfouie, même si une quinzaine d’années étaient passées depuis leur dernière rencontre, la douleur, elle, était restée intacte.

…à suivre…

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La maison verte

Elle surgit sur le bas côté au milieu des herbes bleues
A la fenêtre des rideaux blancs de campagne
Et je me souviens de la cuisine
De la lourde table
Du chien à la porte.
Elle me prend à la gorge
Dans son décor animé de reflets multicolores
Derrière les volets verts
Là-bas
Les souvenirs dorment.
Elle me lancine le cœur
Des lambeaux de mémoire accrochés à son portail
De bois clair.
Elle me stoppe dans ma course printanière
M’attire jusqu’à l’écume des jours oubliés
Derrière ses murs
Et l’eau de sa rivière coule désormais à mon chevet.

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maison verte

 

 

 

 

 

 

Chaumes de Cordeville à Auvers-Sur-Oise, Vincent van Gogh, 1890

J’ai oublié d’oublier

Le passé ne se rejoue jamais.

L’avenir est un chemin incertain.

Il reste le présent, cette clameur.

Et pourtant…

 

Pourtant il s’habille de tant d’hier le présent.

Il se maquille de tous les possibles de demain le présent.

Quel menteur tu fais mon présent !

A me faire croire, à coup de « carpe diem », à coup de cœur,

A coup de foudre, à coup de nerfs, à coup de main, à coup d’humeur

Que tu comptes toi seul,

Tout seul,

Que tu es vivant quand hier est mort et demain pas encore né.

 

Le vent souffle dans les cheveux,

Et siffle un drôle d’air familier.

J’ai envie de voir la mer,

Aller là-bas sur les rochers d’hier,

Et puis marcher.

Prendre la bourrasque en pleine gueule,

L’avaler jusqu’à étouffer,

Hurler contre la brise légère,

Mêler mes larmes au sel et aux embruns,

Me souvenir…

 

On ne devrait jamais revenir dans les murs de son enfance.

Ca transpire. Ca craque. Ca dégouline sur les planchers.

Ca chiale dans les buffets.

Ca sue dans les armoires.

Ca pue dans les placards.

Et tous les cadavres oubliés se réveillent au coin de la mémoire.

 

La vieille dame aux cheveux d’argent

Qui accompagnait mes goûters d’enfant.

Son sourire sans âge,

Sa belle figure creusée par le temps,

Sa main aux veines bleues et sages,

La grande table dans la cuisine.

Les confitures et les tartines,

Le chocolat chaud, épais, fumant…

Ma vie à 5 ans.

 

 

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Nous avions rendez-vous

Je t’ai rencontré,

Enfin !

Dans cette maison où nos exils se sont rejoints.

 

J’ai dormi dans tes nuits de petit garçon,

J’ai rêvé dans ton passé,

J’ai habité pour quelques heures nos sangs mêlés retrouvés.

 

Tu as tant manqué !

D’enfance bancale en adolescence mutilée,

Ma vie c’est le radeau comme tu l’as conduit.

 

Je t’ai rencontré,

Enfin !

Dans cette maison où nos naissances sont familières.

 

J’ai posé mes pas dans la terre où tu as marché,

J’ai respiré l’air de tes jours vivants,

J’ai pris dans mon bagage la lumière sur tes heures claires.

 

Et pourtant,

Tu manques encore tant et tant !

Et tu manqueras autant que dans mes veines coulera ton sang.

 

Je t’ai rencontré,

Enfin !

Dans cette maison là-bas et je t’ai ramené avec moi.

 

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