Diva de salon

J’ai un métier sérieux vous savez. Un métier qui inspire le respect. Le respect mais rarement l’enthousiasme. J’ai un métier comme tout le monde, comme il faut, parce qu’il faut. J’ai un métier et ça rassure… mes parents, mes amis, mes voisins, mon banquier, l’institutrice de mes enfants, leur nounou, ma belle-mère et même les inconnus. Surtout les inconnus.

Mais c’est pas ça que je voulais faire quand j’étais gamine. Non, je voulais être Diva, moi. La Callas !  Un jour à Milan, le lendemain à Londres, le mois suivant à New York, l’été prochain à Sydney ! C’est une erreur, un quiproquo, un contresens, une méprise de l’existence si je me hâte chaque matin pour attraper mon train, étriquée dans ce tailleur trop stricte, dans ces escarpins trop serrés, quand je rêvais de robes flottantes, de jupons immenses, de chapeaux à voilette, de chignons extravagants, de maquiller mes yeux, de les maquiller trop pour le spectateur du dernier rang.

Il me ressemble tellement peu ce métier que j’exerce par dépit, par habitude, par lâcheté, par facilité, parce que mon mari ne comprendrait pas, parce que mes enfants sont encore trop petits, parce que la maison n’est pas finie de payer, parce que j’ai toutes les meilleures raisons du monde pour ne rien changer.

Alors le soir, quand ils sont tous couchés, je me cale dans le canapé et j’écoute la Traviata, Carmen et puis Tosca. Je les écoute susurrer ou gémir, exulter et rugir pour l’amour d’Alfredo, pour Don José, pour Mario. Je les écoute à m’en éclater les tympans. Je les écoute et je me désole du jour qui reviendra demain, de l’incessant ballets des banalités qui se succèdent avec une minutie implacable. Je les écoute pour oublier… qu’un jour l’audace m’a manquée.

 

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Le voyage

C’était un beau jour de juin. J’étais en fuite. Depuis plusieurs mois déjà mon esprit prenait souvent la poudre d’escampette. La vie s’abîme sur les rivages du réel. Alors mes rêves prenaient la relève. D’ailleurs je ne vivais plus que par procuration. Dans les livres. Dans les films. Les mélodies. Les photos… les souvenirs. Le cœur ébréché dans tous les coins et les recoins. L’âme désarticulée et juste bonne à servir de pâté aux chiens. J’étais un cargo en pleine mer qui prend l’eau de toutes parts. Je me laissais couler, et le pire c’est que cela m’était indifférent.

Je suis arrivée dans cet hôtel. Il devait être dix-huit heures. Près d’une sortie d’autoroute, il était posé là dans ce décor de béton et de nature souillée, mélangés. L’avantage de ce genre d’endroit c’est que vous êtes tout à fait seul au monde. Vous n’avez même pas à voir le gérant des lieux. Il suffit d’insérer votre carte bancaire dans l’appareil situé à l’entrée et une clef tombe dans un réceptacle. Il ne vous reste alors plus qu’à prendre possession de votre chambre.

J’ai récupéré le petit sac dans le coffre de ma voiture et je suis montée au premier étage de cette drôle de pension. Il doit y avoir à peu près tous les profils ici, ai-je pensé, en poussant la porte de la chambre. Des VRP aux filles de joie en passant par les couples illégitimes et les vacanciers fauchés. Et puis moi. J’ai ouvert mon sac de voyage. Il était à demi vide. Une trousse de toilette, deux tee-shirts et un jean, quelques sous-vêtements, les fleurs du mal de Baudelaire, mon carnet d’écriture, mon lecteur mp3 et deux bouteilles de champagne.

J’avais en tête l’image de cette femme dans son bain froid, le regard éteint mais encore grand ouvert, un filet de brume au coin des lèvres. Je l’avais vue dans quelques films. Ça fait cliché bien sûr. Et puis pas de baignoire ici. Juste une cabine de douche.
J’ai sorti mon lecteur mp3 et une bouteille de champagne. Je suis allée récupérer le gobelet en plastique posé sur le rebord du lavabo dans la salle d’eau. J’ai fait sauter le bouchon et je me suis servie un premier verre. Le champagne était chaud. Ça n’avait pas d’importance. Je cherchais juste l’ivresse. L’ivresse suffisante pour trouver la dernière audace. J’ai mis les écouteurs dans mes oreilles. J’ai cherché La Traviata. Et j’ai bu. J’ai bu presque d’une traite ce premier verre. A mesure que le champagne me brûlait en coulant dans la gorge, les souvenirs s’emmêlaient dans ce désordre qui les rend plus éloquents.

L’appartement était petit mais si joli. Toujours rangé. Un appartement de fille presque aussi rangée. Rien, jamais, qui dépassait. Souvent il sentait bon le jasmin ou le bois de cèdre. Dans la bibliothèque les livres étaient classés par genre. Les poètes et les dramaturges se partageaient les deux premières étagères. Puis les philosophes occupaient le rang en dessous. L’histoire, l’économie, la politique, l’écologie, la sociologie se mélangeaient dans une joyeuse harmonie. Tandis que pêle-mêle, les romans en tous genre, les bons comme les mauvais, s’empilaient sur les derniers rayonnages. Il y en avait toujours deux ou trois, quatre ou cinq qui restaient là, posés sur la table du salon, près du lit sur le plancher. Je les caressais du regard à chaque passage. C’était le temps où toutes les semaines, le samedi, je m’offrais ma bouffée d’oxygène dans les allées de la librairie Saint-Louis. Je n’en ressortais jamais les mains vides.

Il y avait eu ces vacances en Andalousie. Quel été ! Les bleus de la mer et du ciel comme une aquarelle s’harmonisaient au gré des jeux de lumière. Les nuits et les jours s’inversaient. Les siestes sous le soleil. Les extases sous les grenadiers. Le goût sucré des melons. La chaleur suffocante. Tes bras, ma prison.

Et puis la vie qui reprend son triste cour. La monotonie qui revient avec son lot d’incompréhension et de disputes, avec ses jours sombres et tes envies qui prenaient le large. Tes retours de plus en plus tardifs le soir, tes déjeuners de plus en plus fréquents. Tes baisers distraits et tes caresses froides. C’est ainsi que finissent les amours clinquantes qu’on n’a pas pris le temps de construire. Ces amours trop fougueuses pour être honnêtes. Ces amours qui vous font les nuits furieuses et les séparations sans substance.

Le chat m’attendait devant la porte d’entrée tous les soirs. Sans doute guettait-il mes pas dans l’escalier de ce petit immeuble de centre-ville. Il était dix-huit heures, dix-neuf heures. Je lançais ma serviette sur le canapé. Toutes les soirées se ressemblaient. Le dîner. La télé. Et puis minuit sonnait. L’heure d’aller se coucher parce que demain tout recommencerait. C’était simple et répétitif. C’était sans aléas ni surprise. Un peu convenu, un peu fade, un peu attendu. Mais c’était ma vie.

Et je suis là aujourd’hui, dans cet hôtel sordide avec dehors le bruit des voitures et des camions. Je suis là oui, devant mon verre vide, avec mon mal de vivre pour seule compagnie. Et alors ? Je vais faire quoi maintenant ? Sortir ma lame de rasoir ? Me trancher les veines et me vider sur le sol encore gras du passage du voyageur d’hier ? Ridicule ! Pitoyable ! C’est vrai, je suis venue ici avec cette idée en tête. Un beau suicide ! Une mort qui a de la gueule, comme au cinéma. Un beau cadavre chaud au milieu des bouteilles et des verres. Le souvenir d’une vie, là, gisant par terre, dans une mélasse rouge et collante. Et puis ces quelques mots crachés sur une feuille de papier oubliée sur le bord du lit, sans la moindre négligence, évidemment. Ces quelques mots oui : « Je ne vous aime plus. Peut-être même ne vous ai-je jamais aimé ». C’est quoi ces lettres de suicidés qui puent les bons sentiments ? Ces lettres qui s’époumonent qu’elles aiment bien fort, oh oui ! si fort ! Ces lettres qui demandent pardon pour ce départ anticipé. Ces lettres qui réclament compréhension et indulgence pour ce dernier geste. Ces lettres qui n’assument pas le choix de leur auteur.

Mais je suis là, dans cet hôtel minable avec ses rideaux jaunes à fleurs mauves. Un gobelet en plastique entre les mains et une bouteille de champagne bon marché posée sur une table de chevet en contreplaqué. Dans le genre théâtral on repassera ! Et puis ça avait l’air si simple quand je me faisais le film, le soir dans ma chambre, entre un sanglot et un verre de blanc. Mais là, dans la médiocrité de ce décor étranger, tout change.
Je relève la manche de mon tee-shirt. La peau est blanche. Si blanche ! Et les veines presque invisibles. Sans doute le ruissellement du sang, un sang rouge, éclatant, viendrait-il égayer cette pâleur. Je me ressers du champagne. Verdi joue toujours.

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Soirée à l’opéra

Et Bordeaux dressait son théâtre devant mes yeux réjouis

Avant que de contenter ma mélomanie.

Bordeaux, entends-tu mon cœur qui galope sa chevauchée ?

Entends-tu mon âme qui implore ta mélopée ?

 

Et Bordeaux était pour un soir lumineuse cité,

Ville promise, conquête, mon adorée,

Versant sur mes pas ses joyaux, émeraudes et diamants,

Bordeaux et son ciel s’ouvrant tel un océan

Pour m’offrir des heures longues suspendues d’éternité.

 

Et Bordeaux était un moment merveilleux.

De ces moments si doux et sucrés

Qui reviennent vous visiter les soirs d’été.

De ces moments qui laissent l’âme légère, le cœur heureux,

L’oreille comblée.

De ces moments où chaque sens s’éveille à toute la beauté.

 

Et Bordeaux, au creux de toi, enserrée dans tes bras, j’ai vibré

Comme les cordes tendues des violons qui jouaient.

De cour en jardin, de parterre en balcon,

Dans tes allées, dans ton palais,

Ensorcelée, je me suis abandonnée.

 

Et Bordeaux, tu habilles mon souvenir désormais.

 

http://www.opera-bordeaux.com/multimedia/retrospective-de-la-saison-2011-12-51.html

 

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