Le cri du prolétaire qu’on assassine

Je l’ai pris son boulot de merde !
Le type m’a dit :
C’est ça ou alors plus d’alloc’.
Je l’ai pris oui son CDD à dix sous
Ses 20 heures par semaine
Sans compter les trajets
Les heures d’attente
Et puis celles à pleurer.

Je l’ai pris oui
Parce que le loyer à payer,
Le frigo à remplir
Et la gosse à finir d’élever.

Je suis comme les autres
Tous pareils !
Logée à la même enseigne
Faits comme des rats !
« T’as pas le choix ma fille »
Que je me dis le soir en me couchant.
Et les heures tournent
Et chaque minute de la journée défile.
Quand vient le sommeil enfin
Il est presque temps que je me lève
Et alors tout recommence.

Mais crois moi
Je leur en donne pour leur pognon
A ces cochons !
Ma misère
Elle finira par leur coûter chère.
Un jour de plus, un jour de trop,
C’est certain, je m’en fais la promesse
Je le saboterai leur boulot.
Je sais pas encore quand
Mais je sais déjà comment.

En attendant je m’autorise à rêver
De la révolution,
Et croyez bien que ce jour là
Ce ne sont pas quelques chemises qui voleront,
Ni quelques Porsche qui crameront.

La misère ça attend,
Silencieuse, tête baissée
Rentrée dans les épaules,
Ca se porte comme un fardeau
Ca vous fait le dos rond
Et l’âme docile.
Mais le jour où ça se réveille,
Le jour où ça se gorge de colère,
Où ça sent que foutu pour foutu
Y’a plus rien à perdre,
Alors ce jour là
La misère
Ca vous accroche par le bras
Ca vous traîne dans les ruelles,
Sur les avenues et les boulevards,
La rage en bandoulière
Et ça dévaste tout sur son passage.

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Cette misère là

C’est une tristesse sans pareil que l’on ressent quand on croise la pauvreté. La vraie pauvreté. Celle qui ne se plaint pas. Celle qui baisse la tête quand au supermarché elle donne les 10 euros que lui demande la caissière pour payer six tranches de jambon blanc premier prix, deux litres de lait pas cher, une boîte de céréales chocolatées sans marque, un pack de 12 yaourts remisé parce que la date de péremption est proche.

Cette misère là, elle ne bouge pas. Elle est silencieuse, comme résignée parce que ça fait si longtemps qu’on ne la regarde plus en face, de peur de l’attraper. Cette misère là elle ne crie pas au ras le bol fiscal, parce qu’ hormis la TVA, elle ne paie pas d’impôt sur le revenu depuis qu’elle n’a plus que quelques miettes pour survivre. Parfois même elle n’a jamais payé cet impôt tant décrié ces derniers mois, parce qu’elle n’a connu que le chômage, les petits boulots, la précarité, l’incertitude du lendemain.

Cette misère là, elle est souvent malade parce qu’elle mange mal, parce qu’elle se soigne mal, parce qu’elle se chauffe mal. Cette misère là, elle est souvent dépressive parce qu’elle ne travaille pas, ou parce qu’elle travaille mal, le jour, la nuit, en horaire décalé, parce qu’elle effectue tous ces petits boulots mal payés et mal considérés dont personne ne veut. Et comme on comprend que personne n’en veuille de ces boulots là !

Cette misère là, elle pointe à pôle emploi pour pouvoir toucher son RSA ou son chômage entre deux CDD, entre deux intérim. Cette misère là, elle accepte toutes les petites humiliations en serrant les dents, parce qu’elle sait qu’au moindre faux pas on peut lui retirer ses allocations. Oh ! C’est pas qu’on fait vivre une famille avec 900 euros par mois*, mais c’est indispensable pour continuer à survivre.

Cette misère là, elle ne part jamais en vacances. Elle fréquente les jardins publics et les piscines municipales les mercredis de juillet. Parfois elle n’a jamais vu la mer, ni la montagne ailleurs que dans son petit écran.

Cette misère là, elle a honte alors elle se cache. Elle ne crie pas sur les toits combien sa souffrance est immense. Elle se sent tellement humiliée. Elle se sent aussi tellement fatiguée…cette misère là qui regarde passer les jours sans plus y croire.

 
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*http://www.rsa-revenu-de-solidarite-active.com/rsa-2014.html

Libre réalisme

Les jours coulent, charriant à toute heure,

Les immondices d’une ère en sursis.

Sur toutes les routes court cet invisible promeneur,

Charogne puante, spectateur de ta misérable vie.

 

Menteur et usurpateur, sur toutes les places,

Tu le crois prince quand il balade ses oripeaux.

Mais regarde le l’ami ! Regarde le qui passe,

Vil moralisateur, chien malade sortant les crocs.

 

Sur tes jours d’infortune, gageur à toute heure,

Tu l’espères festin quand il suce le miel de ta vie.

N’attends pas l’ami ! N’attends pas car il arrive le temps où tu meurs !

Funeste demain, étrangleur de ton dernier cri.

 

Censeur et manipulateur, sur toutes les scènes,

Tu l’entends rédempteur quand il endort ta conscience.

Mais écoute le l’ami ! Écoute le vomir sur ta peine !

Vil corrupteur, marchand de tes jours d’errance.

 

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Gelé

Le vent ne souffle pas. Par les volets fermés, j’écoute la nuit. J’ai soufflé dans mes mains. J’ai couvert mes pieds. Mais rien, rien n’y fait. Le froid glisse dans ma peau, gèle ma carcasse jusqu’au os.

Le vent ne souffle pas. Les volets sont clos. Dehors, la nuit ne fait pas de bruit. J’ai bu un bol de lait chaud. J’ai gardé mes mains gelées sur le récipient qui fumait, et j’ai savouré la chaleur dans mon gosier.

Le vent ne souffle pas. Pourtant je sens le froid glisser à travers les volets. Le radiateur est froid. J’avais espéré que l’hiver ne viendrait pas. Alors cette cuve vide du précieux liquide ne me tourmenterait pas.

Le vent ne souffle pas. Pourtant je sens l’insupportable froid qui me tort les doigts. Le lait chaud me semble bien loin déjà. Les volets sont fermés et la nuit ne fait pas de bruit. Il n’y a que mes dents qui grincent. Je prends contre moi le chat, compagnon d’infortune. Contre mon torse il diffuse sa douce chaleur. Et nous restons là. Tous les deux. Cœur contre cœur.

 

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Que le jour t’apprenne…

Hier j’étais prince et je paradais en habits

Beaux.

Ce matin je suis mendiant et je vais

Dans mes oripeaux.

 

J’ai goûté les vins les plus divins

J’ai eu entre mes mains

Les femmes les plus belles

Les amantes les plus sensuelles.

J’étais prince et mes châteaux

Etaient d’Espagne,

J’étais prince et mes chevaux

Couraient la campagne.

 

Mais rien ne dure,

Jamais !

Dans la pierre, dans la vie, dans le marbre

Rien qui ne soit écrit,

Rien qui ne soit acquis,

Rien qui ne soit gravé !

 

Ce matin je suis mendiant

Dans vos rues sales

Trainant,

Les pieds en sang

Dans mes sandales.

 

Mais le ciel au dessus a la même clarté,

Le flux dans mes veines

La même vélocité.

 

Hier prince, mendiant ce matin

Le soleil se lèvera demain

Sur nos frêles existences qui ne tiennent à rien.

 

Hier prince, mendiant ce matin,

Je serai roi après-demain !

 

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Le camp des Hommes

Ça a commencé comme ça, je crois. J’étais sur les bancs de l’école. A quelques sacs de billes de moi il y avait une autre petite fille. Je me souviens son regard un peu triste, son nœud dans ses longs cheveux blonds, et sa jupe. Elle n’était pas comme celle des autres sa jupe à carreaux. Elle était usée. Les couleurs étaient passées, délavées. Elle avait le regard absent, fuyant désormais. Elle avait voulu jouer aux billes la petite fille, mais personne n’avait voulu d’elle.

Son père était ouvrier agricole et sa mère s’occupait d’elle et de ses deux autres enfants. Elle était toujours seule la petite fille, aux yeux si transparents, que c’est toute sa tristesse qui passait dedans. Elle était arrivée dans l’école en cours d’année. Pas facile dans ces conditions de s’intégrer à une classe déjà formée. Elle avait bien essayé. Timidement. Et puis après quelques moqueries sur ses jupes pas vraiment dans l’air du temps – c’était celles de sa cousine – et ses pantalons de garçon rapiécés aux genoux  – c’était ceux de son frère – elle a fini par abandonner.

« Elle est pauvre ! Et nous on veut pas de pauvres dans notre groupe » avait lancé un jour un garçon que tout le monde tenait en respect parce que son père était à la tête de l’une des plus grosses agences immobilières de la ville.

Comme j’ai eu honte ce jour là ! Honte de faire partie de ce groupe. A compter de cet instant, j’ai pris place à côté de Sophie en classe (oui, elle s’appelait Sophie la petite fille à la jupe usée). A compter de ce moment là, j’ai apporté des billes à l’école, moi qui n’y jouais jamais, et je les ai proposées à Sophie afin que toutes deux nous nous amusions ensemble. A compter de ce jour là j’ai été exclue du groupe parce que je partageais du temps et des jeux avec Sophie.

« T’as choisi ton camp ! m’a alors dit le fils de l’agent immobilier. T’es comme elle maintenant ! ».

D’une certaine manière il avait raison. Oui, j’ai choisi mon camp il y a longtemps. Celui des plus faibles. Celui des humiliés. Des rejetés. Des pestiférés et autres indésirés.

Sophie c’était moi. Sophie c’était elle. Sophie c’était toi. J’étais le fils de l’agent immobilier. J’étais celle qui amène des billes pour Sophie. J’étais celui qui ne disait rien. J’étais celle qui aurait voulu dire mais n’a pas osé.

Aujourd’hui je ne joue plus aux billes. Sophie a déménagé.  Le fils de l’agent immobilier a repris l’agence de son père il y a quelques années. J’ai appris récemment qu’il avait fait faillite il y a quelques mois. A son tour il vient de changer de camp.

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En France, environ 10% des enfants sont pauvres – Les choix de France Info – matin – Éducation / jeunesse – France Info.