Lettre d’un rat des champs à un ami rat des villes

Si la hausse des prix du carburant n’est pas un problème pour tous ces français qui roulent en 4×4 ou grosses berlines, dont les revenus mensuels sont supérieurs à 2500,3000…4000 €/mois (*) pour les français des classes populaires qui gagnent 1184,93 € (c’est-à-dire le Smic), 1300,1500 €/mois c’est tout à fait différent.

Tu écris: je suis ravi de payer mon plein d’essence 80 € aujourd’hui, et peut être 100 € demain.

10 €, 20 € de plus sur ton plein aujourd’hui ou demain ne t’empêcheront pas a priori de mettre à manger sur la table pour toi et tes enfants, de leur offrir une bonne éducation, des loisirs et des vacances. Quand tu as des revenus modestes, voire très modestes, 20 € sur un plein ça change beaucoup de choses, ça a un impact direct sur les actes les plus élémentaires de la vie quotidienne. Pour ceux qui peuvent encore offrir des vacances à leurs enfants ça peut justement vouloir dire la fin de ces vacances annuelles (*) parce qu’il sera plus important de mettre à manger sur la table que de partir au camping en juillet.

Je n’ai pas envie de faire pleurer dans les chaumières, mais j’en ai un peu assez de constater qu’une partie de cette France qui se porte bien, qui n’a pas de problème de fin de mois est totalement ignorante du quotidien des plus modestes, alors je vais te raconter à quoi ça ressemble la pauvreté.

La pauvreté je peux me vanter de la connaître assez bien parce que je la côtoie depuis mon plus jeune âge. J’ai des parents usés par une vie de labeur (en 40 ans de mariage ils sont partis une fois en vacances à l’hôtel, à plus de 400 km de chez eux, et ils n’ont jamais vu Paris qu’à la télévision) qui n’ont plus les moyens de se chauffer autrement que grâce à des poêles à bois installés dans chaque pièce à vivre (cuisine, salle à manger et chambre), une mère qui met de moins en moins souvent de viande ou de poisson sur le table (en cela elle est très écolo me diront les adeptes du véganisme), qui chine chez Emmaüs pour s’habiller, pour remplacer sa cafetière cassée, qui chine chez les destockeurs pour trouver un lot de shampoing à 1,50 € ici, un lot de gel douche à 1,20 € là, qui cherche le moindre système D pour trouver, pour l’hiver, des sacs de patates, des poireaux, des carottes moins chers, qui me répète de plus en plus souvent qu’elle est fatiguée, qu’elle en a assez de se battre, de compter chaque sou. Elle a 66 ans, elle ne part jamais en vacances, elle ne va jamais au restaurant, jamais au spectacle (sauf si je leur offre des places à elle et mon père, la dernière fois c’était il y a 2 ans), elle ne s’est pas acheté le moindre vêtement neuf depuis au minimum 10 ans, elle passe ses après-midi à cuisiner pour accommoder des produits bruts, de toutes les manières (tartes, ragoûts, potées, soupes…) pour que ça lui coûte moins cher, elle alimente le poêle à bois de la cuisine et de la chambre plusieurs fois par jour, quand les températures baisseront davantage elle fera de même y compris la nuit pour le poêle de la chambre, elle se lèvera une à deux fois dans la nuit pour remettre du bois parce qu’elle aura froid. Tu sais ce qu’on se prend dans la gueule et les poumons en terme de particules fines quand on se chauffe avec un poêle à bois, à chaque fois qu’on allume le feu, qu’on ouvre le poêle pour remettre du bois, pour régler le tirage… ? Peut-être qu’un de ces jours on leur dira qu’ils doivent arrêter d’utiliser leur poêles, que c’est trop polluant, et alors ils n’auront plus aucun moyen de chauffage. C’est pas du Zola ce que je te raconte là. Je ne cherche pas à émouvoir, encore moins à susciter la pitié. Les pauvres ne demandent pas la pitié. Le plus souvent ils se taisent, ils cachent leurs difficultés parce qu’ils sont fiers, pas de cette fierté hautaine dont les riches sont si coutumiers, non, c’est leur amour-propre qui leur interdit de se répandre. Ils réclament juste le respect et le droit de vivre dignement.

Tu écris : J’ai 2 enfants, et je veux qu’elles vivent dans un monde meilleur que celui dans lequel je vis actuellement.

Les pauvres aussi voudraient un monde meilleur pour leurs enfants (et leurs petits-enfants). Ils rêvent même que leurs enfants fassent des études pour sortir de leur condition sociale. Certains se saignent pour leur payer ces études, font des prêts à la consommation pour que leurs enfants puissent aller au bout de ces études. Mais au quotidien les difficultés matérielles de leur vie réduisent leur horizon. Ton horizon c’est un monde meilleur pour tes filles, un monde moins pollué, un monde qui aura réussi à limiter le réchauffement climatique. Je te rassure les plus modestes y pensent aussi (chez moi, on jardine pour faire des économies, mais également parce qu’on considère que jardiner c’est un acte politique et écologique) mais leur horizon est réduit par des considérations matérielles immédiates comme mettre à manger sur la table demain, la semaine prochaine, payer les factures, les réparations de leur vieille bagnole pour qu’elle passe au contrôle technique parce qu’ils ne pourront pas en acheter une autre, et s’ils n’ont plus de voiture ils n’ont plus de moyen de locomotion pour aller travailler et donc gagner leur maigre salaire, pour aller faire les courses, aller chez le médecin quand ils sont retraités. Dans des tas de villes moyennes et petites, dans leur campagne périphérique (là où je vis, là où vivent des millions de français) il n’y a pas de transport en commun, quand il y a des gares elles sont menacées de fermeture et il y a trop peu de trajets. Je connais des tas d’ouvriers, d’employés, des gens qui tournent à 1200-1300-1500 euros par mois qui font parfois 100 bornes par jour aller-retour pour rejoindre leur travail. Quand tu as ces salaires là et que tu dépenses déjà 200-250 euros/mois rien que pour remplir ton réservoir, imagine « le reste à vivre » une fois payées les autres dépenses contraintes (le loyer, l’électricité, le chauffage pour ceux qui peuvent encore se chauffer, les assurances auto, habitation, la mutuelle santé, les impôts…).

Tu écris : J’ai eu le temps d’observer les gens dans leur voiture. Et je ne pense pas me tromper en disant que 80% des conducteurs étaient seuls dans leur véhicule, et je m’inclus dans le lot. Et je ne peux pas faire de covoiturage car je suis amené à bouger en journée sur les différents sites bordelais du client chez qui je suis actuellement. (…) Je suis très pénalisé par la hausse du carburant car je fais tous les jours une centaine de km aller-retour pour aller travailler.

Et la hausse des prix des carburants va changer quoi à ton comportement si de toutes façons tu ne peux pas te passer de ta voiture pour tes trajets professionnels ?

Tu écris : Le vrai combat, c’est tout simplement celui de la survie de l’espèce humaine sur cette planète.

Tu as parfaitement raison !
Mais tu penses sérieusement qu’on va sauver la vie humaine sur cette planète en taxant un peu plus les carburants pour le péquin moyen alors que dans le même temps on démantèle le ferroviaire, on continue à signer des accords commerciaux du style TAFTA, CETA, Mercosur et cie afin d’inonder le marché européen de produits venus de l’autre bout de la planète sur des porte-conteneurs gigantesques qui utilisent un fioul lourd très polluant, alors qu’on nous explique que le trafic aérien pourrait doubler d’ici 20 ans (qu’il a augmenté de plus de 7% l’an dernier), alors que le bilan carbone de la voiture électrique est loin d’être brillant. Ces voitures sont très consommatrices de métaux rares, et comment ces métaux rares qui proviennent pour l’essentiel de Chine sont-ils extraits puis acheminés ? Il faut de l’énergie pour extraire des ressources qui seront à leur tour transformées pour fournir de l’énergie. Les batteries sont difficilement recyclables, justement parce que l’utilisation de métaux rares dans des alliages rend le recyclage plus compliqué à réaliser. Et puis c’est une facilité (et une manière de se donner bonne conscience) de parler de voiture électrique. On devrait plutôt parler de voiture au charbon, au nucléaire et même à essence car quelle énergie est consommée pour fournir cette l’électricité ? La production de voitures électriques permet aussi et surtout de délocaliser la pollution en Chine notamment… pas sûr que l’avenir des enfants chinois sera meilleur lui. Il faut lire le bouquin de Guillaume Pitron « La guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique », il faut également lire les ouvrages de Philippe Bihouix (très intéressant Bihouix sur le mythe de la croissance verte, qui n’a de verte que le nom, et sur les énergies dites renouvelables qui nécessitent l’utilisation de terres rares qui elles-mêmes utilisent les énergies fossiles pour leur extraction) et puis aussi tant qu’on y est Jean-Marc Jancovici sur la rupture énergétique.

Oui la planète brûle. Oui notre civilisation thermo-industrielle qui s’est développée grâce aux énergies fossiles est en train de saborder le monde dans lequel l’humanité, mais aussi des millions d’espèces animales, vivent. Oui, notre modèle économique, assis sur la consommation d’énergies fossiles et le Dieu Croissance, nous mène à notre perte. Mais tu ne peux pas croire sérieusement que c’est en taxant un peu plus le gazole et l’essence, que ce paquebot gigantesque qu’est le système économique globalisé, qui se nourrit de combustibles fossiles et de croissance, va virer de bord pour éviter l’iceberg.

Alors évidemment tu me diras, il faut bien commencer par quelque chose et quelque part. Et si avant de taxer les plus modestes (parce que ce sont bien les plus modestes que ces hausses de taxes sur les carburants – qui ne sont pas exclusives des autres augmentations qui finissent d’exaspérer ceux qui ont des petits revenus – pénalisent le plus) on commençait par relocaliser l’économie, développer l’artisanat, soutenir des unités de production plus petites et plus autonomes, développer une agriculture moins consommatrice d’intrants et de pesticides (intrants et pesticides = pétrole), ré-ouvrir des lignes de chemins de fer, mettre les camions sur le rail, arrêter de fermer les services publics (écoles, hôpitaux, poste, centres des impôts, sous-préfectures) dans nos villes petites et moyennes et nos campagnes, si on aidait vraiment (quand tu te bats pour payer tes factures et mettre à manger sur la table les aides actuelles ce sont des miettes) les plus modestes à se débarrasser de leur vieille chaudière à fioul pour une chaudière basse consommation ou tout autre système de chauffage moins émetteur de CO2, à rénover leurs habitats vétustes qui prennent l’eau et les courants d’air.

Et enfin, ce ne sont pas les pauvres qui polluent le plus ! Ce sont les classes supérieures des pays riches et des pays émergents (***). Ce ne sont pas les pauvres qui prennent l’avion comme d’autres prennent leur vieille guimbarde pour aller au boulot. Ce ne sont pas les pauvres qui sont un jour à Paris, le lendemain à Berlin, la semaine suivante à Toronto, le mois suivant à Pékin. Que les plus aisés commencent par se serrer la ceinture et ensuite ils pourront envisager de venir faire la leçon aux pauvres !


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(*) si vous gagnez 2500 € par mois, 75% des français gagnent moins que vous (https://www.inegalites.fr/Salaire-etes-vous-riche-ou-pauvre)

(**) https://www.inegalites.fr/Les-riches-sont-deux-fois-plus-nombreux-a-partir-en-vacances-que-les-pauvres-et

(***) https://reporterre.net/Reporterre-sur-France-inter-les-riches-polluent-plus-que-les-pauvres