L’heure singulière

Chaque soir elle revient comme une amie régulière, une confidente singulière. Elle revient mettre des couleurs et de la lumière sur la banalité des jours, sur l’ennui et le quotidien, sur la pâleur de l’ordinaire. Et tout à coup, de sa seule présence, elle sublime ce qui l’instant d’avant, n’avait ni saveur, ni odeur, ni plaisir, ni désir, ni rien qui fasse s’emballer le coeur.

Elle, c’est l’heure solitaire. L’heure solitaire du soir qui s’habille de silence et de noir. C’est l’heure qui tombe sur les toits. C’est l’heure privée sur laquelle plus aucun n’a de droit. C’est l’heure insouciante qui s’autorise tout. C’est l’heure qui se prélasse  sans la moindre culpabilité. C’est l’heure lente qui prend, enfin, le temps. Le temps d’éloigner les heures intrépides du jour. Le temps d’écouter le grincement des volets de la grange. Le temps d’observer le chat en pleine toilette. Le temps hypnotique des flammes dans l’âtre. Le temps d’un verre de vin sur un air de jazz. Le temps d’un livre blotti dans un lit de coussins. Le temps de l’oubli. Le temps de tout. Le temps de rien. Cette heure, à nulle autre pareille, c’est l’heure de toutes les langueurs. Et pour elle, pour la vivre encore, ne serait-ce qu’une heure, je donnerais toutes les autres heures.

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Le Canal

J’étais devenue un animal sauvage. Je me cachais comme une bête traquée. Quand je sortais je rasais les murs, j’avançais d’un pas rapide, la tête baissée. Je ne voulais croiser aucun regard. Qu’ils fussent de mépris ou de pitié, tous me brûlaient la peau comme un condamné au bûcher le jour de son exécution. D’ailleurs j’avais pris l’habitude de sortir de ma mansarde aux premières heures du jour ou le soir, tard, bien après le dîner. Souvent j’allais déambuler le long du canal. Il était froid. Il était sale. Il était seul. Il était triste. Il serpentait par la ville en charriant tous les immondices de la journée. Comme moi.

Je me saoulais dans le reflet de ses eaux boueuses. J’y voyais défiler tout mon passé. Ce que j’avais été. Ce que je ne serai plus jamais. Ce que j’avais perdu. Ce en quoi j’avais cru. Toutes mes illusions et mes désillusions, toutes mes naïvetés, toutes mes tentatives et tous mes échecs étaient là. Tous mes souvenirs aussi. Oui, mes souvenirs flottaient, là, comme des cadavres qu’on a oubliés de ramasser, là, à la surface du canal. 60 ans d’une histoire qui n’intéresse personne gisait là dans les ondes noires. Et tous ces souvenirs emmêlés, enchevêtrés dans un désordre négligé, tous ces souvenirs n’avaient pas pris une ride, quand mon visage était outragé par des sillons aussi longs que laids. Tout était là, intact, devant mes yeux. Sa belle figure, un peu pâle, un peu mélancolique, si jeune, avec ce regard immense dégradé de brun et d’ocre. Tout était là dans la chaleur de ses mains qui m’aimaient alors. Tout était là, oui, dans un passé plus vivant que la rudesse répugnante du présent.

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Ce jour…ou un autre

Je ne suis pas femme à chiffres.
Ces inconnus de passage
Dans les registres et les cahiers,
Dans les courriers et les contrats.
Partout sur mes papiers
Ils sont de parfaits étrangers.
Je les vois sans les regarder,
Leur langage n’est qu’une bouillie
A mon palais
De jouisseur, de fin gourmet.

Je ne suis pas femme à chiffres.
Je ne compte ni les jours ni les semaines
Je laisse les mois comme les années
Dévaler les pentes de l’éternité.

Mes artères et mes viscères ont 40 ans aujourd’hui.
Vous êtes sûr Docteur ?
Et mon âme ? Et mon coeur ?
Je les sens si plein de la même fraîcheur
Qui emplissait hier, le printemps de mes 20 ans.
Oui, bien sûr…bien sûr je vous crois
Une carte d’identité ça ne ment pas
Et puis ma mère est encore là
Pour me dire quel bébé rose et joufflu
Elle tenait dans ses bras
En ce jour d’avril 1976
Dans cette maternité aux vitres étouffantes.

Mais je ne suis pas femme à chiffres
Décidemment non !
Je ne comprends rien à ces signes
Qui s’alignent.

40 ans aujourd’hui…
Vraiment ça n’a pas de sens
Pas de signification
Si ce n’est pour le monde autour de moi
Qui voit dans ces chiffres
Un cap, un seuil, un moment critique,
Un stade ultime
Où l’être bascule vers d’autres abîmes.
Je n’objecte pas, je ne renie rien,
Je ne comprends tout simplement pas.

Je ne suis pas femme à chiffres.
Femme à mots, femme à livres,
Femme à hommes, femme à vivre,
Femme à badinerie, femme à rire,
Femme à colère, femme à folies,
Femme à rêves, femme à désir,
Femme à cris, femme à dire.
Non, décidemment je ne comprends pas
Ces chiffres affichés
Qui devraient me raconter,
Dresser un portrait
Validé, certifié, homologué par des usages
Qui entérinent mon âge.

Mais comment vous dire alors
Que c’est le même pouls
Qui tambourine sous la peau,
Le même bouillon
Qui crapahute dans les veines ?
Comment vous dire encore
Que c’est le même éblouissement qui cogne
Face à une mer d’étoiles dans un ciel de juillet,
La même lave qui bat
Sous les paupières assiégées
Par le spectacle du monde animal et végétal,
Que le ballet des oiseaux est toujours le premier,
Que le soleil de mai est chaque fois nouveau ?
Comme vous dire aussi
Que les révoltes sont intactes,
Les exaspérations toujours vivaces,
Et les envies de chambardement évidemment tenaces ?

Je ne suis pas femme à chiffres
Décidemment !
Mais fêtons ensemble mes 40 ans
Puisque tel est votre plaisir.
Et que le vin coule à flot,
Et que les fruits gros et juteux éclaboussent nos jeux,
Et que l’insolence soit notre maître mot,
Et que la passion soit notre seul flambeau
Comme au jour de nos 10, de nos 20, de nos 30…
Comme à chaque jour nouveau
Sur la vie ensommeillée de rêves
Qui se lève.

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Direction Nation (2)

Ses cheveux avaient blanchi. Ils étaient plus clairsemés aussi. La silhouette était haute, toujours aussi mince, presque maigre désormais. A proximité de la station Stalingrad, il se tourna pour faire face aux portes du métro. Allait-il descendre maintenant ? Non. Il ne faisait que bouger sur lui même pour se dégourdir. Ceci permit à Clara de reconnaître cette cicatrice sur la joue gauche à la base du maxillaire. C’était sa cicatrice à elle. Elle ne l’avait évidemment pas fait exprès ce jour là, quand elle s’était élancée contre lui, qu’il avait trébuché sur le gravier et fini la joue contre l’angle tranchant du barbecue. Ca avait pissé le sang. Fort. Les chairs étaient ouvertes sur plusieurs centimètres. Pourtant, après une visite aux urgences, la tiédeur dominicale avait repris son cours et tout fut très vite oublié.

Comme il lui avait manqué toutes ces années ! Le temps passé semblait être plus court qu’un éclair dans un ciel d’orage, maintenant qu’il était là, à deux enjambées, à un éclat de voix. Mais comment aller jusqu’à lui ? Devait-elle seulement y aller ? Lui qui avait déserté sa vie pendant si longtemps. N’allait-il pas la rejeter ? S’il n’avait pas donné signe de lui depuis quinze ans c’est bien qu’il ne voulait pas la voir. Elle passa une main tremblante dans ses longs cheveux noirs, doux et épais. Elle releva les mèches qui lui tombaient sur le front, ces mèches qu’il avait tant de fois relevées du bout de ses grands doigts minces de guitariste. A cette époque il jouait pour elle, et il lui semblait qu’il ne jouait que pour elle.

Le métro poursuivait sa course lente sur la ligne 2 en direction de Nation et les stations défilaient : Jaurès, Colonel Fabien, Belleville. Mais où se rendait-il ? Et d’ailleurs que faisait-il dans ce Paris qu’il avait quitté quinze années auparavant pour Londres, où un producteur sûr de son talent l’avait attiré pour enregistrer avec les meilleurs musiciens de rock. Elle avait cru qu’elle comptait pour lui plus que sa musique. Comme elle s’était trompée ! Alors que le métro arrivait à hauteur de la station Père Lachaise, il s’approcha de la porte et sa main se posa sur le loquet du wagon. Il sortit de la rame. Elle le suivit. Le boulevard Ménilmontant était encore grouillant. Il traversa et prit la rue du chemin vert. C’était maintenant ou jamais le moment de se décider, de l’aborder ou de le laisser partir, une fois encore. Elle s’accrocha à son sac tandis que son coeur faisait des sauts de coureur d’obstacles. Elle accéléra le pas jusqu’à arriver tout près de lui, et la voix chevrotante, le souffle court, elle l’interpella :

« Papa ! »

Il se retourna. D’abord surpris, incapable de parler, il lui offrit son sourire pour seule réponse.

« Papa, je…, hésita t-elle, ne sachant quoi dire.
— Chut ! dit-il en posant un doigt sur sa bouche. Viens, viens à la maison. On a tant de choses à se raconter… ma fille…ma toute petite fille, s’étrangla t-il de l’émotion plein la voix »

Elle lui écrivait tous les soirs. Depuis toutes ces années, elle lui écrivait des lettres qu’elle n’envoyait pas. Des lettres qui prenaient la poussière et l’odeur âcre du temps dans ses tiroirs. Elle lui écrivait tous les soirs, et ce soir il était enfin là !

FIN

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Un lexomil et ça repart !

Quand j’ai lu cette information ce matin « augmentation de la consommation d’anxiolytiques de 18% depuis les attentats de Charlie Hebdo » j’ai cru que j’avais la berlue.

Je comprends que mes concitoyens aient été choqués par les événements récents. D’ailleurs n’est-ce pas un réflexe sain que d’éprouver de l’horreur face à un tel massacre ? N’est-ce pas une preuve d’humanité à l’heure où on s’interroge parfois sur ce qu’il nous reste d’humanité  ? Faut-il donc médicaliser, psychiatriser des réactions humaines ? Et puis j’ai entendu cette femme médecin s’exprimer sur une antenne radio. Ses patients, expliquait-elle, viennent la voir depuis une semaine parce que ce qui s’est passé ces derniers jours les a perturbés, stressés, a provoqué des troubles du sommeil. Or, ils n’ont pas le temps pour la peur, la peine, le trouble, l’effroi face à l’atrocité. Ils n’ont pas le temps de se reposer sur leurs lauriers, ou plutôt si, il faut qu’ils puissent se reposer justement, parce que le boulot, demain il y a le boulot. Alors demain il faut être en forme. Parce que le corps qui marchait dimanche dans les rues de France n’est finalement qu’une machine, qu’un outil de production, et qu’il coûte de l’argent quand il tombe en panne. Ce corps il faut le booster, le doper pour qu’il réponde présent et cela quelles que soient les circonstances.

Elle en est aussi là notre humanité. Elle s’est émue, elle s’est rassemblée, elle a pleuré ses morts le temps d’une journée. Mais saura t-elle aller au delà du choc émotionnel ? Saura t-elle user de sa raison pour remettre en question toutes ces petites choses qui la transforment un peu plus chaque jour en une mécanique froide et impersonnelle, que des événements d’une exceptionnelle gravité ramènent à la vie le temps de quelques heures ?

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Aphorismes et autres sentences

La différence entre l’esclavage et le salariat ?

Le prix des chaînes… c’est le salarié qui les paye !

***

L’entreprise, cette taule sans barreaux…

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Du temps

Du temps…

Je veux du temps !

Du temps pour aimer

Et chanter.

Du temps pour danser

Et rêver.

Je veux du temps

Pour un peu plus de ciel bleu,

Du temps

Pour mon cœur amoureux.

Je veux du temps

Pour vivre tout à fait

Et pas juste un peu !

 

Je cours…

Tout le jour

Je cours.

Du café au bureau,

Du déjeuner au bistrot

Je cours…

De rendez-vous en réunions,

De dîners en réceptions,

Je cours…

Pour me donner l’illusion

D’être vivant.

 

Mais je ne suis qu’un astre mort

Une étoile qui a tout brûlé.

Et j’ai perdu tant de temps

A essayer de le rattraper,

A vouloir le consommer

Et même le dépasser.

 

Du temps !

Donnez-moi le temps

De vivre toutes mes années,

De croiser vos routes

Sur des chemins creux et cabossés.

Je veux vivre encore

De vin et d’accords,

De sons là-haut perchés,

De poésie, d’amour

Et de nos corps-à-corps,

D’hiver en été

D’automne en joli mois de mai.

 

J’ai perdu tant d’années

A courir d’urgences

En sottes croyances,

A me laisser dicter la loi

Des majorités,

Celles qui vous disent où il faut être

Mais jamais ce que c’est d’être…

D’être vivant.

J’ai perdu tout ce temps,

Si précieuses les heures,

Si douces et belles heures

Sous les pommiers

De mon enfance,

Dans le grenier

Où dorment nos histoires de vacances.

 

Je veux du temps !

Maintenant et pour chaque instant présent.

Du temps

Pour toutes les beautés

Auprès desquelles je suis passé

Sans même les regarder.

Je veux du temps

Pour marcher à pas lents

Et puis m’arrêter souvent.

Je veux du temps

Pour vivre vraiment !

Pour vivre maintenant…

Il est grand temps !

 

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Lettre de campagne

Ma chère amie,

Je vous écris du fond de ma campagne. Du fond des âges pensez-vous. Car vous voyez dans ce choix de vie que j’ai fait, un enterrement avant le caveau, quand je trouve ici toute la joie du renouveau. Certes, c’est à la douce lumière de la bougie,  qu’à cette heure belle je vous écris. Mais point d’étranges délires de ma part, nul rejet systématique et arbitraire de notre modernité, contrairement à ce que déjà vous pensez. Non ! Juste le goût désuet de la cire qui coule, de la mèche qui brûle, et de la lueur jamais égalée de la flamme sur la pierre des murs. Juste l’élégance harmonieuse d’un silence à peine troublé par les notes d’un piano, qui vient rythmer de mes mots le tempo.

Je ne vous écris pas du fond de je ne sais quelle détresse qu’il vous rassurerait de supposer. Du fond de ma solitude, oui ! Mais de cette solitude apprivoisée qui vous rend l’âme si pleine, l’intériorité si vivante, la nostalgie si sublime et la mélancolie si émotive que chaque minute se trouve magnifiée, que chaque seconde tout à coup poétise.

Je ne vous écris pas du fond des âges. Je vous écris du fond d’un monde sans âge où mes heures coulent quand les vôtres se cognent, où  ma vie se goûte quand la vôtre s’avale. Je vous écris du fond de ma campagne.

La mélancolieuse.

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Vivre 3 heures par jour

7 h le réveil retentit. Douche, petit déjeuner au pas de charge. S’habiller, se coiffer puis filer vers la voiture. 50 minutes sur les routes de campagne encore blanchies par les premières gelées de décembre, au son des infos, toutes plus futiles les unes que les autres. Un scoop ici, un buzz là et au milieu quelques actualités mal analysées de la situation économique d’un Etat, d’un continent… du monde.

9 h je suis devant l’ordinateur et je vais rester là dans cet espace clos, confiné, jusqu’à 18 h.

18 h… justement on en parlait il y a un instant. D’ailleurs, à force de course effrénée, voilà 9 heures qui semblent n’en faire qu’une. Mille et une tâches à penser et à réaliser en passant de l’une à l’autre, puis à la suivante avant de revenir vers la première pour s’attarder sur la quatrième, sans avoir terminé l’autre qui n’est déjà plus aussi urgente que l’une. Où en étais-je déjà ?

18 h donc et j’ai le cerveau qui bouillonne et tourbillonne. J’ai la bouche sèche et pâteuse d’avoir dit, et redit, rabâcher à chaque nouvel appel téléphonique, à chaque client se présentant avec les mêmes questions que le précédant, les mêmes choses, les mêmes arguments, les mêmes explications.

18 h et j’en ai marre ! J’ai envie de rentrer, de retrouver mon mari, ma maison, mon chat et le bois qui flambe dans la cheminée.

18 h 30 je reprends la voiture après avoir répondu à un dernier retardataire, celui qu’on maudit, celui qui arrive alors qu’on était déjà entrain d’éteindre l’écran de son ordinateur. 50 minutes de voiture. Encore. Mais dans l’autre sens, avec les mêmes flash info, avec les mêmes nouvelles inutiles qui tournent en boucle depuis ce matin.

19 h 30 j’aperçois la maison. Enfin ! Et pourtant… voici venue l’heure d’expédier les affaires courantes. Le courrier, le dîner, la lessive, la vaisselle… le repassage ? Je repasse de moins en moins, je dois bien l’avouer.

21 h… Voilà je commence à vivre ! Il est 21 h et je commence à goûter les minutes qui s’égrènent. Peu à peu, tout doucement, elles redeviennent plus lentes. Tout au long du jour elles n’ont été que secondes intrépides. Elles reprennent leur nature première et leurs 60 secondes par minute retrouvent le temps d’être ce qu’elles doivent être. Je sens de nouveau les particules de vie qui m’entourent, les émotions qui se réveillent, les désirs qui se lèvent à mesure que le jour décline. La bibliothèque me tend les bras et mon mari aussi. La musique finit d’apaiser une atmosphère familière et réconfortante… Mais déjà ma soif de vivre est rattrapée par l’horloge qui vient de sonner. Il est minuit. Dans 7 h tout recommence. Il faut aller se coucher.

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Je suis la petite aiguille

Les heures tournent. Les minutes engloutissent les heures et la petite aiguille meurt à force d’être pressée, coursée par la grande. Chronos m’a abandonnée et me voilà désormais carcasse au soleil, brûlée.

Je suis la petite aiguille et je suis en train de mourir. Pendant trop d’années j’ai été pourchassée par tout un tas de grandes aiguilles. Elles ont chronométré le temps que je passais à rédiger un courrier, à recevoir un client, à mener un entretien téléphonique, et même à pisser. Chaque geste était statistique. Une pause café était un temps mort car improductif, un échange complice et rieur était un acte délictuel et je devenais voleuse officielle en soustrayant à l’entreprise ma force de travail. Sacrifiée sur l’autel de la rentabilité je n’ai plus été qu’un rapport coût/bénéfice, et peu à peu, au fil des mois, je suis devenue cette machine défectueuse que vous voyez là, grise et triste.  J’ai perdu mes mots, mes gestes, mes idées, ma pensée, ma réalité. Le temps passant, me dévorant, me privant de ma part du festin, je suis devenue la petite aiguille qui se tort, qui trotte moins vite… qui ne trotte plus.

 

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