Lettre à l’enfant

Mon enfant, mon tout petit,

Toi qui vis là, quelque part, au fond de moi, je suis venue te demander pardon. Je n’ai pas eu la force, parce que je n’y ai pas cru. Je n’ai pas cru à ton avenir. Je n’ai pas cru que la société qui m’a vu naître pourrait demain t’offrir une vie autonome, heureuse et libre. Une vie qui donne envie de vivre.

Tu ne connaîtras pas le chant des oiseaux dans les chênes centenaires, les pêchers qui laissent s’enfuir au vent léger leurs pétales en poussière de neige, et le tilleul en fleurs. Tu ne verras pas l’arc en ciel sur les champs de blé après les pluies d’avril. Tu n’entendras pas la brisure du vent dans les volets les soirs de tempête. Tu ne sentiras pas la mouillure des embruns les après-midis  de janvier sur les bords de mer. Tu n’écouteras pas les Nocturnes de Chopin et les Fugues de Bach, la Traviata de Verdi et la Tosca de Puccini. Tu ne sentiras jamais le corps qui tremble quand l’orchestre entame l’ouverture de Carmen. Tu ne gouteras pas les nuits d’ivresse, que seule la chaleur des peaux embrase d’impudiques caresses. Tu ne sauras pas la fureur d’un poème de Rimbaud, ni la déchirure troublante d’une nouvelle de Zweig. Tu n’auras pas le loisir d’apprendre à jouer du violon ou de la harpe, à courir sur un ancien chemin de halage ou à chercher des champignons dans les sous-bois. Tu ne vivras rien de tout cela, mon enfant, mon tout petit, car j’ai fermé mon ventre à la vie.

Mais tu ne connaîtras pas non plus ce que c’est d’être humilié chaque jour d’une vie pour gagner le droit de vivre justement, de se nourrir, de se loger, de se chauffer, de se soigner. Tu ne sauras pas tous ces maux qui guettent aux portes de l’avenir : la précarité énergétique, la guerre de l’eau, les émeutes de la faim, le chômage, la misère, le triomphe sanglant de l’argent, la déshumanisation de tout ce qui a fait l’Homme hier et le fera machine sans âme demain, la guerre de tous contre tous. Tu ne verras pas le monde devenir cette marchandise infecte bradée aux moins offrants, aux voleurs en cols blancs qui assassinent en toute impunité, qui exterminent sans plus jamais être inquiétés. Tu ne seras jamais cet esclave moderne réduit à mendier puis mourir, ou à se soumettre pour quelques miettes. Tu ne souffriras pas de perdre une à une, plante après plante, espèce animale après espèce animale, goutte après goutte, toutes les beautés qui ont fait la Vie sur Terre et qui sont l’objet désormais de toutes les convoitises, de toutes les destructions massives.

Pardonne-moi mon enfant. Pardonne-moi mon tout petit de te garder dans mon ventre. Mais souviens-toi que c’est parce que je t’aime, que je ne veux pas te faire venir sur cette Terre, que les Hommes sont en train de transformer en enfer.

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7 réponses à “Lettre à l’enfant

  1. Et pourtant les enfants sont nos meilleurs guerriers contre tout cela. Mais je comprends aussi qu’on se repose sur eux pour sauver le monde. Beau texte, et juste.

  2. Un choix d’indignée, un choix de résignée… Croire en la vie, c’est vouloir des jours meilleurs sans craindre demain. Vouloir c’est unir nos indignations et les rendre solidaires. Pouvoir serait combattre ensemble nos indignations

    • C’est un choix aussi responsable et légitime que celui de faire des enfants. Lutter aujourd’hui et maintenant pour soi et les vivants du présent, qu’ils aient 7 ans ou 77 ans, c’est engager et allier les forces d’individus déjà nés.

      Mais si je suis là, parmi vous aujourd’hui, c’est parce que d’autres l’ont décidé pour moi. Je suis née de la volonté d’autres que moi. Je refuse de reproduire cette logique là, logique éternelle me direz-vous, car si nous étions tous comme moi, l’humanité s’éteindrait bien vite. A ceci près que cela n’arrivera jamais tant cette humanité est riche et variée. Et qu’il y aura toujours des hommes et des femmes pour ne pas partager ma philosophie, et c’est très bien ainsi. L’humanité est UNE et INDIVISIBLE, mais aussi vaste et multiple (du moins c’est mon vœu) que ses quelques milliards d’âmes.

      Quant à la résignation, si j’étais tout à fait résignée et totalement imperméable à tout espoir de lendemains différents, je n’écrirais pas, je ne parlerais pas, je ne vivrais même pas. J’assume mon pessimisme. Pire ! j’assume mon nihilisme et la lucidité froide que je porte sur le monde. Mais vous le savez bien, rien n’est aussi simple. Le monde n’est pas bon ou mauvais. Les Hommes ne sont pas des anges ou des démons. Nous sommes tout à la fois. Nous sommes pétris de contradictions, et même si nous tentons la cohérence, elle nous reste inaccessible. Notre humanité, si imparfaite, si sujette aux passions, aux affects, aux désirs, nous empêche d’accéder à cette cohérente pure qui ferait rendre gorge à nos contradictions. Et je suis un être humain, et je n’échappe donc pas à cette règle. Je sais mes contradictions. Je suis mes contradictions. Je peux en combattre certaines, mais je préfère pour l’essentiel les laisser vivre, car… et je finirai sur ces mots de Jean-Jacques Rousseau « J’aime mieux être homme à paradoxes, qu’homme à préjugés ».

      • Loin de moi l’idée que ce choix ne serait pas légitime. Je le trouve d’autant plus triste que je partage votre regard sur le Monde et, en partie, cette froide lucidité. Mais, moi, à qui il ne reste que peu de temps pour partager avec vous cette « humanité« , je refuse de me résigner les yeux fermés peut-être simplement parce qu’en d’autre temps j’ai fait le choix contraire. Et que je veux leur dire: « Pardonnez moi mes enfants, mais cette Terre que les Hommes sont en train de transformer en enfer pourrait devenir toute autre chose si nous cessons tous ensemble de baisser les yeux« .
        Mais rassurez-vous, vos écrits et vos mots, que je viens survoler régulièrement, m’aident et m’encouragent, car malgré leur pessimisme assumé, ils garde en eux la force d’une révolte en devenir

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