Le voyage

C’était un beau jour de juin. J’étais en fuite. Depuis plusieurs mois déjà mon esprit prenait souvent la poudre d’escampette. La vie s’abîme sur les rivages du réel. Alors mes rêves prenaient la relève. D’ailleurs je ne vivais plus que par procuration. Dans les livres. Dans les films. Les mélodies. Les photos… les souvenirs. Le cœur ébréché dans tous les coins et les recoins. L’âme désarticulée et juste bonne à servir de pâté aux chiens. J’étais un cargo en pleine mer qui prend l’eau de toutes parts. Je me laissais couler, et le pire c’est que cela m’était indifférent.
Je suis arrivée dans cet hôtel. Il devait être dix-huit heures. Près d’une sortie d’autoroute, il était posé là dans ce décor de béton et de nature souillée, mélangés. L’avantage de ce genre d’endroit c’est que vous êtes tout à fait seul au monde. Vous n’avez même pas à voir le gérant des lieux. Il suffit d’insérer votre carte bancaire dans l’appareil situé à l’entrée et une clef tombe dans un réceptacle. Il ne vous reste alors plus qu’à prendre possession de votre chambre.
J’ai récupéré le petit sac dans le coffre de ma voiture et je suis montée au premier étage de cette drôle de pension. Il doit y avoir à peu près tous les profils ici, ai-je pensé, en poussant la porte de la chambre. Des VRP aux filles de joie en passant par les couples illégitimes et les vacanciers fauchés. Et puis moi. J’ai ouvert mon sac de voyage. Il était à demi vide. Une trousse de toilette, deux tee-shirts et un jean, quelques sous-vêtements, les fleurs du mal de Baudelaire, mon carnet d’écriture, mon lecteur mp3 et deux bouteilles de champagne.
J’avais en tête l’image de cette femme dans son bain froid, le regard éteint mais encore grand ouvert, un filet de brume au coin des lèvres. Je l’avais vue dans quelques films. Ça fait cliché bien sûr. Et puis pas de baignoire ici. Juste une cabine de douche.
J’ai sorti mon lecteur mp3 et une bouteille de champagne. Je suis allée récupérer le gobelet en plastique posé sur le rebord du lavabo dans la salle d’eau. J’ai fait sauter le bouchon et je me suis servie un premier verre. Le champagne était chaud. Ça n’avait pas d’importance. Je cherchais juste l’ivresse. L’ivresse suffisante pour trouver la dernière audace. J’ai mis les écouteurs dans mes oreilles. J’ai cherché La Traviata. Et j’ai bu. J’ai bu presque d’une traite ce premier verre. A mesure que le champagne me brûlait en coulant dans la gorge, les souvenirs s’emmêlaient dans ce désordre qui les rend plus éloquents.

L’appartement était petit mais si joli. Toujours rangé. Un appartement de fille presque aussi rangée. Rien, jamais, qui dépassait. Souvent il sentait bon le jasmin ou le bois de cèdre. Dans la bibliothèque les livres étaient classés par genre. Les poètes et les dramaturges se partageaient les deux premières étagères. Puis les philosophes occupaient le rang en dessous. L’histoire, l’économie, la politique, l’écologie, la sociologie se mélangeaient dans une joyeuse harmonie. Tandis que pêle-mêle, les romans en tous genre, les bons comme les mauvais, s’empilaient sur les derniers rayonnages. Il y en avait toujours deux ou trois, quatre ou cinq qui restaient là, posés sur la table du salon, près du lit sur le plancher. Je les caressais du regard à chaque passage. C’était le temps où toutes les semaines, le samedi, je m’offrais ma bouffée d’oxygène dans les allées de la librairie Saint-Louis. Je n’en ressortais jamais les mains vides.
Il y avait eu ces vacances en Andalousie. Quel été ! Les bleus de la mer et du ciel comme une aquarelle s’harmonisaient au gré des jeux de lumière. Les nuits et les jours s’inversaient. Les siestes sous le soleil. Les extases sous les grenadiers. Le goût sucré des melons. La chaleur suffocante. Tes bras, ma prison.
Et puis la vie qui reprend son triste cour. La monotonie qui revient avec son lot d’incompréhension et de disputes, avec ses jours sombres et tes envies qui prenaient le large. Tes retours de plus en plus tardifs le soir, tes déjeuners de plus en plus fréquents. Tes baisers distraits et tes caresses froides. C’est ainsi que finissent les amours clinquantes qu’on n’a pas pris le temps de construire. Ces amours trop fougueuses pour être honnêtes. Ces amours qui vous font les nuits furieuses et les séparations sans substance.
Le chat m’attendait devant la porte d’entrée tous les soirs. Sans doute guettait-il mes pas dans l’escalier de ce petit immeuble de centre-ville. Il était dix-huit heures, dix-neuf heures. Je lançais ma serviette sur le canapé. Toutes les soirées se ressemblaient. Le dîner. La télé. Et puis minuit sonnait. L’heure d’aller se coucher parce que demain tout recommencerait. C’était simple et répétitif. C’était sans aléas ni surprise. Un peu convenu, un peu fade, un peu attendu. Mais c’était ma vie.

Et je suis là aujourd’hui, dans cet hôtel sordide avec dehors le bruit des voitures et des camions. Je suis là oui, devant mon verre vide, avec mon mal de vivre pour seule compagnie. Et alors ? Je vais faire quoi maintenant ? Sortir ma lame de rasoir ? Me trancher les veines et me vider sur le sol encore gras du passage du voyageur d’hier ? Ridicule ! Pitoyable ! C’est vrai, je suis venue ici avec cette idée en tête. Un beau suicide ! Une mort qui a de la gueule, comme au cinéma. Un beau cadavre chaud au milieu des bouteilles et des verres. Le souvenir d’une vie, là, gisant par terre, dans une mélasse rouge et collante. Et puis ces quelques mots crachés sur une feuille de papier oubliée sur le bord du lit, sans la moindre négligence, évidemment. Ces quelques mots oui : « Je ne vous aime plus. Peut-être même ne vous ai-je jamais aimé ». C’est quoi ces lettres de suicidés qui puent les bons sentiments ? Ces lettres qui s’époumonent qu’elles aiment bien fort, oh oui ! si fort ! Ces lettres qui demandent pardon pour ce départ anticipé. Ces lettres qui réclament compréhension et indulgence pour ce dernier geste. Ces lettres qui n’assument pas le choix de leur auteur.

Mais je suis là, dans cet hôtel minable avec ses rideaux jaunes à fleurs mauves. Un gobelet en plastique entre les mains et une bouteille de champagne bon marché posée sur une table de chevet en contreplaqué. Dans le genre théâtral on repassera ! Et puis ça avait l’air si simple quand je me faisais le film, le soir dans ma chambre, entre un sanglot et un verre de blanc. Mais là, dans la médiocrité de ce décor étranger, tout change.
Je relève la manche de mon tee-shirt. La peau est blanche. Si blanche ! Et les veines presque invisibles. Sans doute le ruissellement du sang, un sang rouge, éclatant, viendrait-il égayer cette pâleur. Je me ressers du champagne. Verdi joue toujours.

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Direction Nation (2)

Ses cheveux avaient blanchi. Ils étaient plus clairsemés aussi. La silhouette était haute, toujours aussi mince, presque maigre désormais. A proximité de la station Stalingrad, il se tourna pour faire face aux portes du métro. Allait-il descendre maintenant ? Non. Il ne faisait que bouger sur lui même pour se dégourdir. Ceci permit à Clara de reconnaître cette cicatrice sur la joue gauche à la base du maxillaire. C’était sa cicatrice à elle. Elle ne l’avait évidemment pas fait exprès ce jour là, quand elle s’était élancée contre lui, qu’il avait trébuché sur le gravier et fini la joue contre l’angle tranchant du barbecue. Ca avait pissé le sang. Fort. Les chairs étaient ouvertes sur plusieurs centimètres. Pourtant, après une visite aux urgences, la tiédeur dominicale avait repris son cours et tout fut très vite oublié.

Comme il lui avait manqué toutes ces années ! Le temps passé semblait être plus court qu’un éclair dans un ciel d’orage, maintenant qu’il était là, à deux enjambées, à un éclat de voix. Mais comment aller jusqu’à lui ? Devait-elle seulement y aller ? Lui qui avait déserté sa vie pendant si longtemps. N’allait-il pas la rejeter ? S’il n’avait pas donné signe de lui depuis quinze ans c’est bien qu’il ne voulait pas la voir. Elle passa une main tremblante dans ses longs cheveux noirs, doux et épais. Elle releva les mèches qui lui tombaient sur le front, ces mèches qu’il avait tant de fois relevées du bout de ses grands doigts minces de guitariste. A cette époque il jouait pour elle, et il lui semblait qu’il ne jouait que pour elle.

Le métro poursuivait sa course lente sur la ligne 2 en direction de Nation et les stations défilaient : Jaurès, Colonel Fabien, Belleville. Mais où se rendait-il ? Et d’ailleurs que faisait-il dans ce Paris qu’il avait quitté quinze années auparavant pour Londres, où un producteur sûr de son talent l’avait attiré pour enregistrer avec les meilleurs musiciens de rock. Elle avait cru qu’elle comptait pour lui plus que sa musique. Comme elle s’était trompée ! Alors que le métro arrivait à hauteur de la station Père Lachaise, il s’approcha de la porte et sa main se posa sur le loquet du wagon. Il sortit de la rame. Elle le suivit. Le boulevard Ménilmontant était encore grouillant. Il traversa et prit la rue du chemin vert. C’était maintenant ou jamais le moment de se décider, de l’aborder ou de le laisser partir, une fois encore. Elle s’accrocha à son sac tandis que son coeur faisait des sauts de coureur d’obstacles. Elle accéléra le pas jusqu’à arriver tout près de lui, et la voix chevrotante, le souffle court, elle l’interpella :

« Papa ! »

Il se retourna. D’abord surpris, incapable de parler, il lui offrit son sourire pour seule réponse.

« Papa, je…, hésita t-elle, ne sachant quoi dire.
— Chut ! dit-il en posant un doigt sur sa bouche. Viens, viens à la maison. On a tant de choses à se raconter… ma fille…ma toute petite fille, s’étrangla t-il de l’émotion plein la voix »

Elle lui écrivait tous les soirs. Depuis toutes ces années, elle lui écrivait des lettres qu’elle n’envoyait pas. Des lettres qui prenaient la poussière et l’odeur âcre du temps dans ses tiroirs. Elle lui écrivait tous les soirs, et ce soir il était enfin là !

FIN

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Direction Nation (1)

Elle lui écrivait tous les soirs, à l’heure où les bureaux se vident, où les lumières s’éteignent, à l’heure où chacun va attraper son bus, son métro, son train, reprendre son auto. Elle lui écrivait tous les soirs à l’heure où revient la vie, celle qui appartient vraiment et tout à fait à son auteur. Cette vie intérieure que les longues journées passées au bureau rendent tout à la fois plus précieuse, mais plus fragile aussi. Elle lui écrivait oui, comme on se raccroche au monde des vivants. Comme on s’agrippe au premier de cordée parce que le vide sous les pieds se précise et qu’on se sent glisser. Elle lui écrivait comme ça, tous les soirs de la semaine.

Elle lui écrivait ses banalités de la journées, ses scènes de ménage avec la responsable de projets, ses accès de panique quand le téléphone sonnait, et sonnait encore, sans discontinuer, pendant des heures, ne lui laissant pas même le répit d’une pause café. Elle lui écrivait ses pensées errantes, ses rêveries d’ailleurs comme des regrets cachés qu’on ne dit jamais, des espoirs oubliés au fond de l’enfance. Parfois, au détour d’une phrase, aux confins d’un aveu trop intime, une larme se formait au coin de l’œil et roulait, sans un bruit, sans même un plissement de paupière. Elle l’écrasait du revers de la main et reprenait le fil de son récit. Et c’est comme ça que se finissait chacune de ses journées, du lundi au vendredi, tout en haut de cette tour de vitres et d’acier.

Puis, sur les coups de vingt heures, elle faisait comme les autres. Elle claquait la porte du bureau, prenait l’ascenseur pour descendre les quinze étages qui la séparaient de la terre ferme, saluait le gardien qui ne manquait jamais de l’interpeler, toujours avec le même sourire bienveillant, toujours avec la même remarque de reproche paternel :
 » Vous finissez encore bien tard ce soir, Mademoiselle Lautant ! »
Et elle de lui répondre, comme une enfant sage :
 » Vous avez raison Monsieur Gibon. Mais, que voulez-vous…? Passez une bonne soirée. A demain
— A demain. »

Elle s’engouffrait dans la bouche de métro, ligne 1 jusqu’à Charles de Gaulle – Etoile puis ligne 2 jusqu’à Place Clichy. En hiver, elle aimait profiter des lumières de la ville, même s’il faisait froid, même s’il pleuvait, même s’il neigeait. Elle aimait la nuit. Elle aimait Paris. Elle aimait Paris la nuit. Alors elle déambulait, faisait le tour de la place, s’avançait sur l’avenue de Clichy, puis revenait sur ses pas. Là, elle décidait souvent de s’arrêter à la brasserie Wepler pour y dîner d’une soupe de poisson et d’un gâteau « Opéra » sauce café. Autant que possible, elle aimait s’asseoir près des larges baies vitrées. Elle regardait passer les inconnus qui se pressaient sous la pluie, dans le froid. Où allaient-ils comme ça ? Certains rentraient chez eux, retrouver leur foyer, femme et enfants. D’autres faisaient un détour par l’appartement de leur maîtresse. D’autres encore allaient rejoindre le chien ou le chat, paisiblement assoupi sur le tapis du salon ou le palier de la porte. Mais tous étaient des ombres dans la nuit.

Tous, à l’exception de cette silhouette qu’elle venait d’apercevoir alors qu’elle était en train de finir son gâteau « Opéra ». Elle jeta sa cuillère sur le bord de l’assiette et se précipita vers le comptoir pour régler l’addition. Quand elle sortit de la brasserie, la silhouette était en train de disparaître dans la station Place Clichy. Elle se hâta, atteignit le guichet et vit le profil si familier prendre le chemin de la ligne 2 en direction de Nation. Elle courut, le rattrapa sans être vue et entra dans le même wagon, une porte plus loin. La silhouette lui tournait le dos, la tête penchée en avant, comme plongée dans un livre ou une revue. Une seconde. Il fallut une seconde aux souvenirs pour envahir l’instant. Même si la brume était épaisse sur cette mémoire enfouie, même si une quinzaine d’années étaient passées depuis leur dernière rencontre, la douleur, elle, était restée intacte.

…à suivre…

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Oui, je le veux ! (3)

Le vin d’honneur se prolongea jusqu’à dix-neuf heures trente, heure à laquelle les convives furent priés de rejoindre l’immense structure éphémère qui avait été érigée dans le parc pour accueillir les quelques deux cent cinquante personnes qui restaient au dîner. Plusieurs dizaines de tables de dix couverts chacune s’étalaient dans une décoration aussi raffinée qu’épurée. La table des mariés, témoins et parents des mariés trônait sur l’avant de sorte qu’elle faisait face à toutes les autres. Pour la réception Diane avait abandonné sa robe de souveraine encombrante pour une tenue de soirée plus appropriée : une robe fourreau couleur sable, fermée par un entrelacé de rubans larges au-dessous d’un dos nu et un bustier rehaussé d’organdi. Un orchestre de jazz surplombait l’ensemble de la noce depuis une scène installée au bout de la salle. Il entonna « Gone with the wine » de Stan Getz, enchaîna avec des morceaux de Louis Amstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Charlie Parker, Dizzy Gillepsie, Miles Davis. Les plats et les vins défilaient dans cette ambiance un peu surannée, chaleureuse et feutrée, d’une élégance rare, et à peine troublée par quelques bavardages délicats. Tout était parfait, millimétré. Alors qu’on annonçait l’arrivée du dessert et sa cascade de champagne, Alexandre se leva et demanda l’attention de l’assistance.

« Mes chers amis, mes chers beaux-parents, mes chers parents, je voudrais porter un toast, déclara t-il en levant sa coupe. Tout d’abord je voudrais vous remercier d’être tous réunis auprès de nous en ce jour si spécial. »
Il posa les yeux sur Diane qui lui offrit son plus joli sourire. Puis il repris :
« Et en ce jour si spécial, je voudrais porter un toast… ». Il s’arrêta. Les convives étaient suspendus à ses lèvres autant qu’au rebord de leur verre.
« Je voudrais porter un toast à ma salope de femme qui me trompe depuis six mois avec mon témoin et meilleur ami ici présent, asséna t-il en posant la main sur l’épaule de Lucas assis juste à son côté. »

Du fond de la salle jusqu’à la table centrale une rumeur étouffée et horrifiée se leva et se propagea telle une déferlante. Tandis que Diane se décomposait, que ses parents étaient au bord de l’apoplexie et que Lucas, hébété, ouvrait une bouche d’où ne jaillissait aucun son, Alexandre, avec une décontraction stupéfiante, pris sa veste sur l’épaule et se dirigea vers la sortie.

Dehors il respira une grande bouffée d’oxygène avant de sortir du revers de sa veste l’enveloppe kraft de laquelle il fit glisser la lettre et une série de clichés froissés. Il alluma une cigarette et regarda une dernière fois les photos sur lesquelles on pouvait voir Diane et Lucas dans des postures particulièrement embarrassantes ne laissant subsister aucun doute quant à la nature de leurs relations. La lettre qui accompagnait ces images compromettantes se terminait ainsi :

« J’ai beaucoup réfléchi, beaucoup hésité. Je me suis torturée pendant des jours et des nuits, pendant des semaines. Mais il m’était impossible de garder le silence. Je savais que tu ne me croirais pas, alors je les ai suivis pour obtenir ces photographies. Je suis désolée pour toi, mais tu devrais annuler ce mariage, il est encore temps de sortir la tête haute. Je suis désolée, tellement désolée et déçue par ma soeur. Jamais je ne l’aurais cru capable d’un tel cynisme. Garance. »

FIN

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Oui, je le veux ! (2)

Les minutes tournaient dans les cadrans échauffés des pendules et des montres de ce mois de juillet. Ils étaient attendus à la mairie d’abord, pour les serments d’usage qui relevaient plus de considérations juridiques et patrimoniales que d’amour, puis à l’église comme il va de soi dans ce milieu là. Une Bentley mulsanne avec chauffeur s’avança. Diane et son père prirent place à l’intérieur. Le cortège de voitures se mit en route derrière eux, tandis qu’Alexandre et sa mère fermaient la marche dans une Jaguar XJ conduite par Lucas, témoin et meilleur ami du marié.

Le maire était un ami de la famille de Diane. Il avait préparé un discours de circonstances aussi convenu qu’ennuyeux. Pendant qu’il enchaînait les phrases sur un ton monocorde, Alexandre ne pouvait s’empêcher de laisser son regard virevolter dans les différents coins et recoins de la maison commune. L’ennui renchérit de plus belle avec la lecture des articles du Code Civil. Article 212 : « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance ». Article 213 : « les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille, ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir »…etc…etc ! Puis vint le moment fatidique, celui où on est au pied du mur. A la question cruciale « Mademoiselle Diane, Constance, Victorine de Lantereaud voulez-vous prendre pour époux Monsieur Alexandre, Etienne Tissand ici présent ? », Diane répondit un grand « Oui » sans la moindre fébrilité. Quand le maire se tourna vers Alexandre et lui demanda s’il voulait prendre pour épouse Mademoiselle Diane, Constance, Victorine de Lantereaud ici présente, ce dernier laissa traîner un silence. Le temps d’un battement d’ailes il posa les yeux sur Garance qui se tenait là, près de sa soeur dont elle était le témoin. De ses lèvres à peine entrouvertes un souffle imperceptible semblait couler comme un filet d’eau qui suinte d’un robinet mal fermé. Puis l’instant incertain fut brisé par la réponse sans équivoque d’Alexandre : « Oui, je le veux ! ». Voilà ! Diane était désormais Madame Diane de Lantereaud-Tissand. Oui, elle avait prévenu Alexandre qu’elle ne se départirait point de la particule paternelle, mais qu’en revanche elle lui accolerait le nom de son époux. Quel honneur elle lui faisait en liant ainsi son nom à celui d’une des plus vieilles familles du Médoc !

La cérémonie religieuse était presque aussi soporifique que le mariage civil. Alexandre écoutait le prêtre d’une oreille distraite. Il était certes baptisé, mais cela faisait bien longtemps qu’il avait cessé de croire que l’humanité descendait de deux jeunes gens ayant batifolé à demi-nus dans les jardins d’un paradis imaginaire, qu’un homme-dieu était né d’une vierge et qu’il était ressuscité au troisième jour. Quant aux discours moralisateurs divers et variés de la religion chrétienne – et des autres ! – il lui avait toujours semblé qu’on pouvait avoir une morale sans pour autant croire en un Dieu ou ses messagers. Il suffisait de voir le nombre d’exactions et d’horreurs que certains croyants avaient commis tout au long de l’histoire, pour se convaincre que les religions n’étaient en rien une garantie de bonne conduite. A tous ces serments aussi fragiles que du papier bible Alexandre préférait, et de très loin, les actes. Mais ses parents, comme ceux de celle qui était son épouse depuis maintenant une heure environ, n’auraient pu envisager un mariage sans église. Diane elle-même considérait l’étape religieuse comme une nécessité, une sorte de caution morale. Alexandre s’était donc plié aux désirs de la majorité d’autant plus aisément qu’il ne lui en coûtait pas vraiment, en dehors de l’ennui mortel qu’il savait qu’il éprouverait à subir l’homélie, la lecture des psaumes et la musique d’église qui n’était pas, mais alors pas du tout à son goût.

Heureusement à dix-sept heures trente il déambulait au milieu des invités et des petits fours une coupe de champagne à la main. La mariée lui avait déjà échappé. Elle circulait de groupe en groupe, saluait, embrassait, se laissait congratuler en déchaînant des passions à la mesure de sa beauté. Alexandre observait cette parfaite mise en scène d’un bonheur rangé, conforme aux gens de leur rang. C’est alors que Garance vint à lui :

« Te voilà donc désormais membre de la famille mon cher beau-frère, dit-elle sur un ton qui masquait mal le reproche.
— Oui, tu vois. Finalement je me suis résolu à unir ma destinée à celle de ta sublime soeur, répondit-il avec un sourire sardonique.
— Mais voyons ! Toi-même tu n’y crois pas ! s’exclama t-elle.
— Qui sait…? lâcha t-il songeur. Notre union durera ce qu’elle durera…conclut-il en s’éloignant. »

(à suivre…)

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Oui, je le veux ! (1)

Il se resservit un verre de Château Margaux. La bouteille était déjà au trois quarts vide. C’est qu’il n’avait plus l’habitude de se retrouver comme ça, tout seul ou presque, devant la télé, un vendredi soir. Ses parents lui avaient laissé le petit salon, tandis qu’ils dînaient tous deux dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée. Il n’avait pas voulu se joindre à eux. Chose qu’ils n’avaient pas relevée. A 33 ans Alexandre était un grand garçon qui savait ce qu’il avait à faire et puis, de toute façon, il les avait habitués très tôt à son caractère libre et indépendant, solitaire et parfois ombrageux. Dès qu’il avait quitté le nid douillet du foyer pour l’université il avait pris son envol, avait mené à bien ses études sans rien demander à personne. Et cela lui avait plutôt réussi. Il était aujourd’hui un jeune avocat en droit des affaires prometteur, et les clients se pressaient à la porte du cabinet où il exerçait au côté d’un vieux briscard du barreau, qui l’avait pris sous son aile alors qu’il n’était encore qu’un avocat-stagiaire.

Le poste de télévision marmonnait de façon incompréhensible. Il avait mis le son au minimum,  histoire d’avoir un bruit de fond. Son doigt glissait sur la télécommande d’une touche à l’autre faisant défiler les chaînes au hasard et sans même y prêter attention. Non ! Ce qui attirait son attention c’était une lettre posée sur la table basse, à côté de la bouteille de Château Margaux et d’une enveloppe kraft format A5. Une lettre d’une page, une seule et unique page noircie d’une écriture fine, parfaitement dessinée. Il vida d’un trait son verre, saisit la lettre et l’enveloppe, éteignit le téléviseur et sortit du salon. Il était déjà près d’une heure du matin et la journée de demain était importante. Elle s’annonçait longue et riche d’émotions. Il lui fallait dormir suffisamment pour être à cent pour cent de ses capacités.

« Alexandre ! Il est neuf heures. Tu m’as bien dit de te réveiller à neuf heures ? interrogea sa mère en ouvrant les volets pour faire surgir dans la chambre une lumière éblouissante, d’un jaune clair et pétillant.
— Oui maman.
— Alors prêt pour le grand jour mon fils ?
— Je crois bien que oui, répondit-il en souriant. »
Il bondit hors du lit et s’avança vers la grande armoire en chêne massif qui lui faisait face.
« Je crois que tu ferais mieux de venir prendre ton café avant de t’habiller, lui conseilla sa mère.
— Oui, tu as raison. »

Son père était déjà attablé dans la cuisine au milieu des croissants et des pains au chocolat. Alexandre se versa une tasse de café qu’il sirota debout.
« Tu ne manges rien ? lui demanda son père.
— Non, j’ai l’estomac un peu noué.
— Ah ! C’est normal ça. Le jour où j’ai épousé ta mère j’étais tellement angoissé que même mon café n’est pas passé ! »

Ils papotèrent ainsi pendant une bonne heure entre hommes, entre père et fils, le premier se remémorant cette journée inoubliable que fut celle de son mariage, le second l’écoutant religieusement comme pour en prendre de la graine.

La cérémonie civile ne commençait qu’à quatorze heures trente, mais toute la noce avait rendez-vous une heure plus tôt chez les parents de la mariée. C’était la coutume. Avant de partir pour la mairie quelques rafraichissements étaient offerts aux invités. C’était aussi l’occasion de se retrouver entre cousins qui ne s’étaient pas vus depuis des années, de déposer gerbes de fleurs et cadeaux à l’attention des futurs époux. Quand onze heures sonnèrent Alexandre décida de se préparer. Dans son costume gris anthracite avec sa veste jaquette, son petit gilet et sa large cravate, avec ses cheveux noirs et ses grands yeux bleu lagon presque transparents, il ressemblait à un jeune premier tout droit sorti d’un film des années trente.

A l’approche de la demeure de ses beaux-parents Alexandre inspira un grand coup. De nombreuses voitures étaient déjà garées dans la grande cour de cette maison de maître posée au milieu d’un parc de quatre hectares. Comme l’exigeaient les usages, non seulement il avait passé la nuit précédant son mariage chez ses parents et non avec sa future épouse, bien qu’ils vécussent ensemble depuis trois ans déjà, mais il ne savait rien de la robe de cette dernière. Aussi était-il curieux et impatient de la découvrir.

C’est sa belle-mère qui l’accueillit sur le pas de la porte d’entrée restée grande ouverte, en s’extasiant :
« Mon futur gendre, vous êtes absolument radieux.
— Merci beaucoup. Dites-moi, où est Diane ?
— Elle ne va pas tarder, déclara t-elle avec un sourire malicieux »

Et en effet, Diane ne tarda pas. Alexandre était dans la grande salle de réception en train de jeter un œil sur les nombreux paquets que les invités avaient déposés là, quand il la vit descendre l’imposant escalier de pierre. Elle était vêtue d’une longue robe ivoire au jupon de satin ample au bout duquel une traîne semblait n’en plus finir. Son épaisse chevelure blonde était relevée en un chignon élégant d’où s’échappaient de grosses boucles parsemées de fleurs blanches et ses mains étaient couvertes de gants qui montaient jusqu’à ses coudes. C’était évidemment la plus belle mariée qu’il ait jamais eu l’occasion de voir. Il s’avança vers elle, et déposant un baiser sur son front pour ne pas défaire le maquillage si précis sur ses lèvres peintes, il murmura :
« Tu es divine ! Tu es LA divine… Diane, insista t-il.
— Tu me flattes mon chéri… tu me flattes, répondit-elle en se pressant contre lui »

Oh non ! Il ne la flattait pas. Il avait face à lui la femme la plus redoutable de la création. Une beauté fatale douée d’une intelligence vive et d’un sens des affaires que bien des hommes pouvaient lui envier. Dans l’entreprise familiale où elle travaillait aux côtés de son père, Diane était souvent plus crainte encore que le patriarche. Elle ne laissait rien passer, pas plus à ses collaborateurs qu’à ses concurrents. Derrière son teint nacré de poupée slave se cachait une négociatrice aux armes acérées qui remportait souvent, très souvent, les batailles qu’elle engageait. C’est sans doute ce contraste qu’Alexandre avait aimé, comme on aime un fruit sucré à la première bouchée, mais qui dépose ses notes acidulées sur le palais quand on a fini de le déguster.

(à suivre)

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noces

Un repas de noces à Yport, d’Albert Fourié (1854-1937)

L’amant des Batignolles (5)

La nuit me sembla plus courte mais aussi vive qu’un éclair dans un ciel d’orage. Ivresse, ardeur, fureur même. Il n’y eut en moi aucune hésitation, aucune fausse pudeur, aucune pudeur tout simplement. Je m’étais livrée, le corps à l’abandon, à ses caresses savantes, à ses baisers indécents. Au petit matin, à l’heure où Paris n’est encore qu’une rumeur naissante, je m’éveillais nue contre sa peau, le visage enfoui dans son épaule. Je n’osais bouger de peur de le voir ouvrir les yeux et s’en aller. Je restai donc ainsi, un long moment, la respiration lente et silencieuse, pour le garder encore. Au bout de quelques minutes il finit par se réveiller avec un sourire heureux. Il baissa le regard vers ma bouche et s’en empara avec cette insolence qui me devenait presque coutumière maintenant.

« Quelle heure est-il ? demanda t-il

-A peine 7 h répondis-je en priant pour qu’il trouve l’heure si précoce qu’il décide de rester dans mes draps.

-Il faut que je me dépêche.

-Mais pourquoi ? Il est si tôt. Reste encore un peu. J’ai envie que tu restes. François. S’il te plait.

-Ce n’est pas que je ne veux pas Léa, c’est que je ne peux pas déclara t-il sur un ton ferme.

-C’est samedi. Tu m’as dit que tu ne travaillais pas le samedi.

-Léa… soupira t-il »

L’intonation avec laquelle il venait de prononcer mon prénom avait déjà des airs de confession. Je me mis tout à coup à être envahie par le sentiment désagréable qui passe dans l’épine dorsale quand on sent qu’on a été trompé. M’aurait-il donc menti ? Mais pourquoi ? Immédiatement, une seule idée colonisa tout mon esprit. Il était marié. Une femme, des enfants l’attendaient. Il m’avait menti. Il avait une femme !

« François ! m’exclamai-je. Explique-toi ! Pourquoi dois-tu partir comme ça, si vite ? Tu m’as menti, c’est ça hein ? Tu m’as menti ! Tu es marié ! Réponds ! ordonnai-je violemment.

-Oui, oui je t’ai menti. Je suis désolé. Léa, je t’en prie ne pleure pas dit-il en essuyant les larmes qui couvraient déjà mon visage.

-Je te déteste ! Et moi qui pensais que tu étais différent. Mais quelle idiote je suis !

-Je t’ai menti, c’est vrai. Mais…

-Mais quoi ? criai-je encore. Quoi ? Quelle excuse ridicule et pathétique vas-tu trouver ?

-Léa, en fait oui, je suis différent. Malheureusement je suis différent. Léa… je suis prêtre lâcha t-il, et je dois partir parce que tout à l’heure je dois célébrer un mariage »

L’aveu m’apparut si brutal, si incongru et si inconcevable que je redoublai de sanglots tout en le frappant à la poitrine. Comment ? Comment avait-il osé ? Comment avait-il pu me faire l’amour à deux reprises avec autant de fougue alors que tout ce qu’il était le lui interdisait ? Et comment allais-je faire maintenant ? Maintenant que je n’avais plus qu’une envie, qu’un seul désir, prêtre ou pas prêtre il n’était pour moi qu’un homme ; et j’avais le désir de l’avoir près de moi encore, et toutes les nuits.

FIN

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