Oui, je le veux ! (3)

Le vin d’honneur se prolongea jusqu’à dix-neuf heures trente, heure à laquelle les convives furent priés de rejoindre l’immense structure éphémère qui avait été érigée dans le parc pour accueillir les quelques deux cent cinquante personnes qui restaient au dîner. Plusieurs dizaines de tables de dix couverts chacune s’étalaient dans une décoration aussi raffinée qu’épurée. La table des mariés, témoins et parents des mariés trônait sur l’avant de sorte qu’elle faisait face à toutes les autres. Pour la réception Diane avait abandonné sa robe de souveraine encombrante pour une tenue de soirée plus appropriée : une robe fourreau couleur sable, fermée par un entrelacé de rubans larges au-dessous d’un dos nu et un bustier rehaussé d’organdi. Un orchestre de jazz surplombait l’ensemble de la noce depuis une scène installée au bout de la salle. Il entonna « Gone with the wine » de Stan Getz, enchaîna avec des morceaux de Louis Amstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Charlie Parker, Dizzy Gillepsie, Miles Davis. Les plats et les vins défilaient dans cette ambiance un peu surannée, chaleureuse et feutrée, d’une élégance rare, et à peine troublée par quelques bavardages délicats. Tout était parfait, millimétré. Alors qu’on annonçait l’arrivée du dessert et sa cascade de champagne, Alexandre se leva et demanda l’attention de l’assistance.

« Mes chers amis, mes chers beaux-parents, mes chers parents, je voudrais porter un toast, déclara t-il en levant sa coupe. Tout d’abord je voudrais vous remercier d’être tous réunis auprès de nous en ce jour si spécial. »
Il posa les yeux sur Diane qui lui offrit son plus joli sourire. Puis il repris :
« Et en ce jour si spécial, je voudrais porter un toast… ». Il s’arrêta. Les convives étaient suspendus à ses lèvres autant qu’au rebord de leur verre.
« Je voudrais porter un toast à ma salope de femme qui me trompe depuis six mois avec mon témoin et meilleur ami ici présent, asséna t-il en posant la main sur l’épaule de Lucas assis juste à son côté. »

Du fond de la salle jusqu’à la table centrale une rumeur étouffée et horrifiée se leva et se propagea telle une déferlante. Tandis que Diane se décomposait, que ses parents étaient au bord de l’apoplexie et que Lucas, hébété, ouvrait une bouche d’où ne jaillissait aucun son, Alexandre, avec une décontraction stupéfiante, pris sa veste sur l’épaule et se dirigea vers la sortie.

Dehors il respira une grande bouffée d’oxygène avant de sortir du revers de sa veste l’enveloppe kraft de laquelle il fit glisser la lettre et une série de clichés froissés. Il alluma une cigarette et regarda une dernière fois les photos sur lesquelles on pouvait voir Diane et Lucas dans des postures particulièrement embarrassantes ne laissant subsister aucun doute quant à la nature de leurs relations. La lettre qui accompagnait ces images compromettantes se terminait ainsi :

« J’ai beaucoup réfléchi, beaucoup hésité. Je me suis torturée pendant des jours et des nuits, pendant des semaines. Mais il m’était impossible de garder le silence. Je savais que tu ne me croirais pas, alors je les ai suivis pour obtenir ces photographies. Je suis désolée pour toi, mais tu devrais annuler ce mariage, il est encore temps de sortir la tête haute. Je suis désolée, tellement désolée et déçue par ma soeur. Jamais je ne l’aurais cru capable d’un tel cynisme. Garance. »

FIN

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5 réponses à “Oui, je le veux ! (3)

    • Merci ! Très heureuse que ces noces peu ordinaires vous aient tenu en haleine jusqu’au bout.

      La nouvelle est un exercice assez jouissif. Planter un décor, semer quelques zones d’ombre au cours du récit, insérer un moment de rupture qui laisse planer plus qu’un doute et asséner le coup fatal dans un final inattendu ; le tout en quelques pages d’écriture. J’avoue, je prends plaisir à cet exercice. Et si le lecteur prend autant de plaisir à la découverte de l’histoire, alors nous voilà tous comblés 🙂

    • Alexandre n’a aucun souci d’avenir à se faire voyons!
      Emma nous l’a présenté comme un homme de qualité.
      Oublier est sa préoccupation du jour: mais il y parviendra sans peine, j’en suis certain.

      • Bernard a parfaitement raison. Alexandre va très bien s’en sortir. C’est un homme solide, avec un mental d’acier et un détachement sain vis à vis des situations qui ne méritent que son indifférence.
        Concernant Diane, je pense en revanche que son avenir sera moins serein. Ce genre de femme vit mal la défaite.

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