Je me souviens (2)

A mesure que le champagne me brûlait en coulant dans la gorge, les souvenirs s’emmêlaient dans ce désordre qui les rend plus éloquents.

L’appartement était petit mais si joli. Toujours rangé. Un appartement de fille presque aussi rangée. Rien jamais qui dépassait. Souvent il sentait bon le jasmin ou le bois de cèdre. Dans la bibliothèque les livres étaient classés par genre. Les poètes et les dramaturges se partageaient les premières étagères. Puis les philosophes occupaient le rang en dessous. L’histoire, l’économie, la politique, l’écologie, la sociologie se mélangeaient dans une joyeuse harmonie un peu plus bas. Tandis que pêle-mêle, les romans en tous genre, les bons comme les mauvais, s’empilaient sur les derniers rayonnages. Il y en avait toujours deux ou trois, quatre ou cinq qui restaient là, posés sur la table du salon, près du lit sur le plancher. Je les caressais du regard à chaque passage. C’était le temps où tous les samedis je m’offrais ma bouffée d’oxygène dans les allées de la librairie Saint-Louis. Je n’en ressortais jamais les mains vides.

Il y avait eu ces vacances à Majorque. Quel été ! Les bleus de la mer et du ciel comme une aquarelle s’harmonisaient au gré des jeux de lumière. Les nuits et les jours s’inversaient. Les siestes sous le soleil. Les extases sous les pins parasols. Le goût sucré des melons. La chaleur écrasante. Tes bras ma prison. Ton corps pour seul horizon. Je crois que c’est là que j’ai compris le sens de cette expression qui m’avait toujours été étrangère jusqu’alors : je l’ai dans la peau. Ta peau était ma peau. Je ne pouvais m’en éloigner sans éprouver une suffocation. Je la réclamais à toute heure du jour et de la nuit. Tu me la prêtais volontiers me laissant voyager sur elle au gré de mes désirs. Tu y prenais du plaisir. Me voir ainsi, enchaînée à toi, prisonnière incapable de me soustraire à nos étreintes. Ton égo s’en délectait tandis que le mien se délayait.

Et puis la vie reprend son triste cour. Toujours ! La monotonie revient avec son lot d’incompréhension et de disputes, avec ses jours sombres et tes envies qui prenaient le large. Tes retours de plus en plus tardifs le soir, tes déjeuners de plus en plus fréquents. Tes baisers distraits et tes caresses froides. C’est ainsi que meurent les amours clinquantes qu’on n’a pas pris le temps de construire. Ces amours trop fougueuses pour être honnêtes. Ces amours qui vous font les nuits dantesques mais les séparations insipides.

Pourtant, pendant longtemps mon corps a manqué de ton corps. J’en éprouvais une douleur viscérale. Le jour je te voyais dans toutes les silhouettes hautes et fines que je croisais. Parfois c’était un parfum aux notes fraîches et acidulées qui réveillait ma mémoire au coin d’une place, au détour d’un arrêt de bus, dans les allées d’une boutique. Il m’arrivait de suivre l’effluve pendant quelques minutes avant de réaliser l’absurdité de ce que j’étais en train de faire. La nuit, je me réveillais ruisselante de sueur, avec la sensation d’avoir avalé des lames de rasoir qui me cisaillaient les entrailles. Quand ce n’était pas mon ventre qui criait c’était ma tête qui hurlait. Les souvenirs envahissaient tout mon univers. Mes mains, mes lèvres, ma peau, tout en moi étaient en manque de toi. Je tremblais comme une junkie qui n’a pas eu sa dose. Alors les sanglots m’enserraient la poitrine, violents, incontrôlables, inconsolables. Je finissais à bout, épuisée d’avoir tant pleuré, l’oreiller trempé et je m’endormais vidée. Les semaines et les mois ont passé et puis un jour les sanglots se sont arrêtés.

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L’anniversaire (4)

Le grincement à peine audible de la porte me ramena à la réalité de ma situation. A demi nue sur ce lit dans une chambre d’hôtel somptueuse quelqu’un venait d’entrer et de refermer derrière lui. Un vent glacé me traversa le corps. Une sueur brûlante lui succéda. Je distinguais à peine le pas qui s’avançait vers moi. Un pas lent et feutré, presque sourd, qui glissait sur le parquet avec la légèreté d’un danseur étoile du Bolchoï. Tant et si bien qu’il m’était impossible de savoir s’il s’agissait ou non du pas de mon mari. L’hésitation me gagnait. Qui était là derrière le rideau sombre de ce morceau de tissu qui cachait ma vue ? Qui avançait vers mon corps offert sur ce lit ? La tension était à son comble, parsemant mon corps de raideurs aigües. Je n’entendais même pas le son d’une respiration tant la mienne était essoufflée. Il approchait. Il était là à une main de ma peau.

Quand il fut assez près, je concentrai tout mon odorat à attraper du bout des narines, les effluves mélangés d’embruns et de terre chaude qui s’échappaient de mon mystérieux visiteur. Mon sang se figea dans mes veines, juste un instant. Ce n’était pas le parfum de mon cher Benjamin. Les battements dans ma poitrine redoublèrent. Ma main se leva, se dirigea vers le morceau de toile sur mes yeux. Mais avant que j’ai pu l’atteindre je sentis une main grande, large et ferme bloquer mon poignet. Si les effluves n’étaient pas celles de mon adoré, cette main là avec sa force douce pouvait très bien être celle qui me caressait chaque nuit depuis des années. Je me sentais totalement impuissante, apeurée et fiévreuse, intriguée et désorientée. J’avais besoin d’un signe, d’une certitude.

Son souffle d’abord, puis ses lèvres sur ma joue, sur le bord de ma bouche et je le reconnus. Enfin ! Le doute n’était plus permis. Je laissais échapper son prénom dans un murmure languissant :

« Benjamin…

— Oui ma belle. »

Alors ses mains se mirent à divaguer sur mon corps, de mes épaules à mes cuisses, en revenant sur mon ventre et mes seins.

(retrouvez les épisodes 1, 2 et 3 dans la catégorie « Les billets roses »)

 

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