Au voyageur absent

Je t’écris ce soir mon amour
Au temps clair
Au temps lourd.
Sous le pont des plaisirs
J’écoute battre le désir,
Celui qu’hier glissait
Dans les torrents enfiévrés
De mes veines assoiffées.
Et ma chair se souvient
Et j’ai encore dans le creux de mes mains
Sur la peau le dos et les seins
Les cicatrices ardentes
De nos caresses impudentes
De nos diablesses luttes lentes.

Je t’écris ce soir mon amour
Au temps clair
Au temps lourd.
J’enrage de te savoir si loin
Quand j’ai tant besoin
De ta bouche et tes yeux et tes reins,
De ton sang criminel se mêlant au mien.
Alors je maudis la chaleur de la nuit
Et la fadeur du matin qui s’enfuit
Sans l’ivresse dernière qui apaise la faim.

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Aphorismes et autres sentences (10)

L’enfance c’est cet ailleurs qui ne ment pas,

Ce terreau où toutes les pousses, fleurs et mauvaises herbes,

ont pris racine un jour.

***

Il leur faut des tombes pour se recueillir.

Je n’ai qu’un cimetière : mes souvenirs.

***

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A l’orée des nuits

Allongée sur un lit de dentelles et d’épines
Sous la lune éphémère de nos joies libertines
L’onde lente bleu-grise de nos soirées légères
Glisse sur son corps qui se tort et se serre.
Mains furieuses avides et voyageuses sur ses collines
J’implore le baiser de la vénéneuse amante divine
Et me voilà esclave à genoux devant Messaline.

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charlotte wolter en messaline makart hans
Charlotte Wolter en Messaline, Hans Makart (1875)

Oui, je le veux ! (3)

Le vin d’honneur se prolongea jusqu’à dix-neuf heures trente, heure à laquelle les convives furent priés de rejoindre l’immense structure éphémère qui avait été érigée dans le parc pour accueillir les quelques deux cent cinquante personnes qui restaient au dîner. Plusieurs dizaines de tables de dix couverts chacune s’étalaient dans une décoration aussi raffinée qu’épurée. La table des mariés, témoins et parents des mariés trônait sur l’avant de sorte qu’elle faisait face à toutes les autres. Pour la réception Diane avait abandonné sa robe de souveraine encombrante pour une tenue de soirée plus appropriée : une robe fourreau couleur sable, fermée par un entrelacé de rubans larges au-dessous d’un dos nu et un bustier rehaussé d’organdi. Un orchestre de jazz surplombait l’ensemble de la noce depuis une scène installée au bout de la salle. Il entonna « Gone with the wine » de Stan Getz, enchaîna avec des morceaux de Louis Amstrong, Sidney Bechet, Duke Ellington, Charlie Parker, Dizzy Gillepsie, Miles Davis. Les plats et les vins défilaient dans cette ambiance un peu surannée, chaleureuse et feutrée, d’une élégance rare, et à peine troublée par quelques bavardages délicats. Tout était parfait, millimétré. Alors qu’on annonçait l’arrivée du dessert et sa cascade de champagne, Alexandre se leva et demanda l’attention de l’assistance.

« Mes chers amis, mes chers beaux-parents, mes chers parents, je voudrais porter un toast, déclara t-il en levant sa coupe. Tout d’abord je voudrais vous remercier d’être tous réunis auprès de nous en ce jour si spécial. »
Il posa les yeux sur Diane qui lui offrit son plus joli sourire. Puis il repris :
« Et en ce jour si spécial, je voudrais porter un toast… ». Il s’arrêta. Les convives étaient suspendus à ses lèvres autant qu’au rebord de leur verre.
« Je voudrais porter un toast à ma salope de femme qui me trompe depuis six mois avec mon témoin et meilleur ami ici présent, asséna t-il en posant la main sur l’épaule de Lucas assis juste à son côté. »

Du fond de la salle jusqu’à la table centrale une rumeur étouffée et horrifiée se leva et se propagea telle une déferlante. Tandis que Diane se décomposait, que ses parents étaient au bord de l’apoplexie et que Lucas, hébété, ouvrait une bouche d’où ne jaillissait aucun son, Alexandre, avec une décontraction stupéfiante, pris sa veste sur l’épaule et se dirigea vers la sortie.

Dehors il respira une grande bouffée d’oxygène avant de sortir du revers de sa veste l’enveloppe kraft de laquelle il fit glisser la lettre et une série de clichés froissés. Il alluma une cigarette et regarda une dernière fois les photos sur lesquelles on pouvait voir Diane et Lucas dans des postures particulièrement embarrassantes ne laissant subsister aucun doute quant à la nature de leurs relations. La lettre qui accompagnait ces images compromettantes se terminait ainsi :

« J’ai beaucoup réfléchi, beaucoup hésité. Je me suis torturée pendant des jours et des nuits, pendant des semaines. Mais il m’était impossible de garder le silence. Je savais que tu ne me croirais pas, alors je les ai suivis pour obtenir ces photographies. Je suis désolée pour toi, mais tu devrais annuler ce mariage, il est encore temps de sortir la tête haute. Je suis désolée, tellement désolée et déçue par ma soeur. Jamais je ne l’aurais cru capable d’un tel cynisme. Garance. »

FIN

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Concerto n°2

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste
Il y avait toi et la musique…

Et le piano d’Hélène Grimaud
Et de Rachmaninov le concerto.

T’en souviens-tu maintenant ?
De la chambre vide
De la chambre triste
Et du piano d’Hélène Grimaud ?

Les envolées des violons
Les croches trébuchant
Envahissant nos ventres et nos tympans.

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre tout à coup pleine
Cueillie par la grâce sereine
D’une flûte traversière qui se lève
D’une clarinette qui lui emboîte la note.

T’en souviens-tu maintenant ?
Du concerto pour piano
Et du mouvement numéro deux
Dans cette mansarde qui me servait de chambre
Dans ce Paris trop grand
Dans ce Paris trop froid ?

De toi et moi il n’est rien resté
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste.
Pas un souvenir gravé
Sur une photographie
Ou un morceau de papier,
Pas un livre que tu m’aurais dédicacé
Pas un poème qu’à ta gloire j’aurais composé.

Mais le piano d’Hélène Grimaud
Rachmaninov et son concerto,
Les plaintes ensorcelantes des cordes
Les rivières mélancoliques des vents
Mille fois depuis cette chambre vide
Depuis cette chambre triste
Mille fois sont venues me visiter.

De toi je n’ai rien gardé
Que la vague froideur d’un mois de janvier
Dans un Paris qui m’était étranger
Où telle une orpheline tu m’avais trouvée.

Mais du piano d’Hélène Grimaud
De Rachmaninov et son concerto
De cet adagio qui s’offre comme un cadeau
Coule de l’oreille aux entrailles
Embrassant toutes les failles,
De cette musique comme une magie
Qui s’empare du coeur
Pour habiter l’être jusqu’au fond de l’âme,
De cette divine liqueur plus enivrante
Que les vins les plus doux ;
J’ai gardé intact toute l’émotion
Que je redécouvre chaque fois
Comme une première nuit d’amour
Quand la nôtre est depuis longtemps évanouie
Dans la brume glacée d’un ailleurs englouti.

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Petite catin

Tu balances tes hanches sur des talons hauts,
On dirait que tu danses sur un air de mambo.
Tu avances et chaloupes en rythme cadencé,
Tu vas les rendre fous petite effrontée.

Mais tu te moques bien d’attiser les plus vils désirs,
De ces hommes lubriques, qui ne veulent que du plaisir.
Tu leur donnes à voir ta croupe en guise d’appât,
Amuse bouche scandaleux de leur maigre repas.

Ta peau fine d’enfant, par tes fards trop maquillée,
Est un crime à leurs yeux de vierges effarouchées.
Mais tu te moques bien de ces tristes épouses,
Et par un sourire tu réponds à leurs mines jalouses.

Tu balances et tu danses dans ta jupe fendue,
Tu déchires le silence de leurs mœurs entendues ;
Avec tes talons qui claquent sur le macadam,
Petite catin tu vaux bien toutes ces dames.

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nana de Manet

 Nana, par Edouard Manet (1877)

Aphorismes et autres sentences (8)

Je cherche de moins en moins à plaire,
Mais de plus en plus à être.

***

Il y a les hommes qu’on espère.
Il y a les hommes qu’on trouve.
Et il arrive parfois que ce soient les mêmes.

***

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