Le Canal

J’étais devenue un animal sauvage. Je me cachais comme une bête traquée. Quand je sortais je rasais les murs, j’avançais d’un pas rapide, la tête baissée. Je ne voulais croiser aucun regard. Qu’ils fussent de mépris ou de pitié, tous me brûlaient la peau comme un condamné au bûcher le jour de son exécution. D’ailleurs j’avais pris l’habitude de sortir de ma mansarde aux premières heures du jour ou le soir, tard, bien après le dîner. Souvent j’allais déambuler le long du canal. Il était froid. Il était sale. Il était seul. Il était triste. Il serpentait par la ville en charriant tous les immondices de la journée. Comme moi.

Je me saoulais dans le reflet de ses eaux boueuses. J’y voyais défiler tout mon passé. Ce que j’avais été. Ce que je ne serai plus jamais. Ce que j’avais perdu. Ce en quoi j’avais cru. Toutes mes illusions et mes désillusions, toutes mes naïvetés, toutes mes tentatives et tous mes échecs étaient là. Tous mes souvenirs aussi. Oui, mes souvenirs flottaient, là, comme des cadavres qu’on a oubliés de ramasser, là, à la surface du canal. 60 ans d’une histoire qui n’intéresse personne gisait là dans les ondes noires. Et tous ces souvenirs emmêlés, enchevêtrés dans un désordre négligé, tous ces souvenirs n’avaient pas pris une ride, quand mon visage était outragé par des sillons aussi longs que laids. Tout était là, intact, devant mes yeux. Sa belle figure, un peu pâle, un peu mélancolique, si jeune, avec ce regard immense dégradé de brun et d’ocre. Tout était là dans la chaleur de ses mains qui m’aimaient alors. Tout était là, oui, dans un passé plus vivant que la rudesse répugnante du présent.

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Je me souviens que l’amour est passé…

Je me souviens que l’amour est passé, qu’il a vécu un temps auprès de moi. Ses yeux me frôlaient avec une infinie tendresse. Ses bras m’enveloppaient et ils étaient l’abri le plus sûr. Je m’ouvrais à lui avec la candeur de mes vingt ans, et je croyais à l’éternité. Il était cette éternité. Je l’attendais chaque soir, telle Pénélope soupirant le retour d’Ulysse. Je passais mes journées à me languir de la chaleur de son corps. Je guettais ses pas dans l’escalier. Je retenais mon souffle dès que j’entendais la clé tourner dans la serrure. Je me précipitais pour me pendre à son cou dès qu’il apparaissait. Il était la lumière, le sauveur, le gardien de mes jours, de mes nuits, de ma vie toute entière. Il était le père, l’amant, l’ami, le frère. Il était la potion, le remède contre les blessures du passé.  Je respirais au rythme des battements de son cœur. Dans le silence je me berçais de la cadence de son souffle. Mon existence était arrimée à la sienne. A ses côtés tout n’était qu’évidence. Je n’avais plus besoin de rien puisqu’il était là, puisqu’il veillait sur moi, puisqu’il m’aimait.

Je ne voyais que par lui. Je ne vivais que pour être auprès de lui. Ma vie avait désormais un sens parce qu’il y avait posé ses pas. Pour lui j’oubliais tout. La seule chose qui importait était d’être là où il était. Et je n’avais de cesse de réclamer ses bras autour de moi, de me presser contre son corps, d’en aspirer toute la chaleur. Tout le jour j’attendais le soir pour retrouver cette proximité ultime que seule l’intimité de la nuit offre aux amants. Je n’imaginais pas m’endormir d’une autre manière que ma peau collée contre sa peau, que mon corps épousant son corps, que mes mains accrochées à son bras, à sa taille. Après l’amour, que de fois il m’a recueillie, m’accordant un instant de plus, me laissant m’endormir la tête enfouie dans son épaule, mon ventre scellé à sa hanche, ma main posée sur son sexe. Nos chaleurs ainsi mêlées nous laissaient le corps ruisselant. Il tentait parfois de s’échapper me croyant enfin partie dans un sommeil lointain, s’éloignant de ma peau en quête de quelque fraîcheur. Mais je ne lui concédais aucun répit, et s’il lui prenait l’idée de s’écarter de moi, de me tourner le dos pour reprendre son souffle, mes seins se pressaient contre lui, mes mains réclamaient de nouveau, mes reins repartaient à l’assaut. J’étais avide de la moindre parcelle de sa peau. Je l’aimais à en crever.

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Nos jours si semblables…

Les amitiés mixtes portent souvent en elles ce parfum d’équivoque, parfum que l’on entretient, que l’on prend soin de répandre par petites touches. C’est une douce mélodie que chacun compose en solitaire pour la servir le moment venu. Ce sont des armes qu’on fourbit en silence et qu’on dégaine à la première occasion. Quand on a la force d’y résister, quand on est suffisamment en paix avec soi, ce peut être un jeu charmant et piquant. Mais quand on est une douce inconstante qui crève de solitude, c’est un badinage auquel on n’a pas les moyens de jouer. Cette nuit là j’ai joué. Cette nuit là j’ai perdu.

(…)

Les hommes et les femmes se croisent, se tournent autour, se plaisent, se séduisent, s’apprivoisent, se font l’amour, finissent pas s’unir et se faire des enfants. En réalité ils se font l’amour avant même de s’apprivoiser. C’est ainsi désormais.

Le samedi je les vois au supermarché, flânant dans les rayons. Quelle marque de couches ? Yaourts aux fruits ou nature ? Shampoing aux perles de nacre de l’océan indien ou aux extraits de pousses de bambou de Papouasie ? Toasts briochés enrichis en vitamine E ou pains suédois aux sept céréales ? Demain les parents viennent déjeuner à la maison. Traiteur ou surgelés ? Que de questions existentielles qui rythment leur quotidien. Et dimanche ils sortiront les poussettes pour déambuler au long des rues désertes, dans les parcs et jardins municipaux. Un homme, une femme, un enfant. La famille. Ce modèle qui perdure depuis la nuit des temps ; le seul, l’unique. Celui qu’on nous invite à reproduire à l’infini. Ils se ressemblent tous avec leur bonheur simple, leurs jours si semblables les uns aux autres. Et comme je les déteste ! Et comme je les envie !

(…)

J’ai si souvent l’impression de n’être qu’une âme qui vit dans un corps dont elle est locataire, un corps qui ne serait rien sans elle. Et ce corps que je traîne avec moi, qui encombre l’espace partout où il passe, fait mine de se faire tout petit, et n’y parvient jamais. Combien de fois ce corps a-t-il fait de l’ombre à mon âme ? Et ces hommes qui traversent ma vie comme on fait escale dans un aéroport, que voient-ils, que savent-ils de celle qui leur ouvre les bras et voudrait les retenir ? Pour une nuit de plus. Pour une semaine encore. Pour une année peut-être…

(…)

Et nos étreintes sont sauvages. Et nos baisers n’en finissent pas de s’allonger. Et nos peaux se goûtent, se mélangent, se font mal. La violence de nos nuits est à l’image de mes jours timides. Elles se maquillent, se barbouillent de nos sueurs collées. Au milieu des râles et des griffures, des gémissements et des morsures, du déchainement de mon corps possédé par je ne sais quel démon, je distribue avec une douceur qui prend des accents hérétiques, des caresses de femme plus tendre qu’une mère couvrant son enfant.

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