Mourir n’est rien quand vivre fut tout

Le ronron du quotidien m’exaspère, me rend folle. Folle de rage. J’ai envie de hurler, de pleurer, de courir, de m’enfuir, de sauter dans le vide, d’exploser en plein vol ou de m’enfoncer dans le gouffre de la Terre. J’ai envie d’entendre mon coeur tambouriner, se serrer dans un spasme violent, sentir tout mon corps vivre, vivre vraiment, pas à demi, pas mollement, pas doucettement. Je veux bien même avoir mal s’il le faut. La douleur qui cisaille l’âme plutôt que la tiédeur pâle et insipide qui fait la vie sans relief. Je veux bien plonger tout au fond, me laisser couler jusqu’à m’y perdre et dans les tréfonds de la mélancolie trouver la délivrance. Je veux bien mourir dans un an, dans un mois, une semaine ou un jour mais pas sans avoir vécu, pas sans avoir senti et ressenti dans la chair et par tous les pores de la peau le déchaînement des sens, la frénésie de la vie qui déferle dans les veines tel un courant de boue qui emporte tout sur son passage, déracine les arbres, envole les toits des maisons et couche chaque barrière, chaque pylône, chaque obstacle se dressant sur sa route. Je veux mourir d’avoir trop vécu, mourir d’avoir trop aimé, trop admiré et trop éprouvé toutes les secondes comme si chacune était unique, mourir jeune et en bonne santé, mourir foudroyée par la beauté !… Mourir vivante.


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Le voyage (extrait 1)

Je me souviens. Printemps 2008. Samedi matin. Je suis en terrasse. Je sirote un café. Le soleil est haut, éblouissant. Je suis seule et je suis bien. Je viens d’acheter, au bureau de tabac juste à côté, un journal qui titre « Panique bancaire, croissance en berne. Quand la crise menace… ».

C’est à peine si je me souviens de ce que je faisais l’an dernier à la même date, mais ce samedi du printemps 2008, je ne l’ai jamais oublié. Il faisait beau et chaud. Il était tout juste dix heures du matin. Le marché Saint Pierre battait son plein. Les ménagères se bousculaient devant les étals, passant des bancs de poissons aux vitrines des fromagers. Les pas dans la rue étaient rapides comme une colonie de fourmis. Je les voyais tous s’activer, sortant de chez le boulanger pour entrer chez le boucher. Les gamins rechignaient à donner la main à des parents pressés. Le pavé grouillait de cette civilisation post-industrielle qui achète ses bouquins sur internet et va chercher de l’authentique dans les allées des marchés provinciaux le samedi matin, entre un petit jaune au bistrot et un burger à la sandwicherie du coin. Et j’étais là, au milieu de la fourmilière. Et j’étais des leurs.

Je me souviens encore des inconnus qui m’entouraient alors sur cette terrasse de café. Une femme brune avec une petite fille de cinq ou six ans tout aussi brune. La femme avait demandé un café pour elle et un diabolo fraise pour l’enfant. Un homme, d’un âge déjà avancé, du moins relativement comparé au mien, soixante ans, soixante-cinq peut-être. Une réplique de Robert Redfort au même âge, le même regard bleu transparent, la même peau burinée, la même blondeur. Une allure athlétique. Sous sa chemise entrouverte je percevais le mouvement de ses muscles à chaque respiration. Plongé dans son quotidien, il ne me voyait pas tandis que je l’observais avec minutie ; du bout de ses longs doigts qui agrippaient les pages de son journal, jusqu’à la chair que je pouvais deviner à travers le coton léger de son vêtement. Il était tout simplement hypnotisant !… Et puis rapidement je vis une belle et grande quinquagénaire le rejoindre, s’asseoir à ses côtés et l’embrasser tendrement. Alors je repris la lecture de mon journal. Nous étions à moins de six mois de la chute de Lehman Brothers.

Vers dix heures trente, mon petit noir avalé, la panique bancaire oubliée, je laissai un euro vingt dans la coupelle et je rejoignis la fourmilière. Moi aussi je passai par la boulangerie, puis la boucherie. Je m’arrêtai dans le petit salon de thé qui faisait l’angle de ma rue. J’y achetai ce mélange de thé noir à la bergamote que j’aimais boire les dimanches après-midi, sur ma terrasse quand le soleil était au zénith, ou bien lovée dans le canapé par les journées froides et pluvieuses. Et puis je rentrai.

C’était comme une routine qui ne disait pas son nom, un quotidien réglé semblable à tant d’autres. Rien ne me distinguait de mes congénères. Du lundi au vendredi l’essentiel de mon temps était pris par une activité professionnelle qui m’offrait tout à la fois un salaire, une utilité sociale autant qu’un statut, des relations humaines et, cerise sur le gâteau, la satisfaction de travailler une matière qui attisait mon intérêt, qui stimulait ma curiosité. Je ne réalisais alors absolument rien de ce qu’était ma vie. Tout m’était extraordinairement ordinaire. Je travaillais. Je payais mon loyer et mes impôts. J’avais même contracté un prêt pour m’acheter une voiture. J’étais au comble de la conformité, en phase avec mon époque, avec ce qu’elle attendait de ses sujets.

Je regardais les infos du soir et même si je me révoltais souvent devant l’injustice qu’on me servait sous cellophane entre le plat et le dessert, j’étais une enfant sage qui s’en retournait bien vite à son quotidien une fois le poste de télé éteint. Je n’étais pas résignée, non. Pour être résignée encore aurait-il fallu qu’un jour seulement j’aie été réellement, concrètement, cruellement atteinte dans mon être, dans ma chair, dans mon intégrité. Or jusqu’ici, la vie, même si elle m’avait donné quelques coups, s’était montrée plutôt douce et généreuse à mon endroit.

Je coulais des jours paisibles. Pas forcément heureux, mais paisibles. C’était le calme des jours éteints, l’indifférence tranquille qui habille les mois et les semaines. C’était l’insouciance de l’être qui ne se préoccupe pas du lendemain, qui ne craint pas plus l’avenir qu’il ne l’espère. J’étais ainsi. Une âme au milieu de tant d’autres qui avance dans la vie avec toute la crédulité qu’elle tient de la normalité de son statut, de son état, de son quotidien semblable à mille autres.

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Telle une ombre

Se soustraire aux regards
N’être plus rien
Pas même je.

Passer à pas silencieux
Inconnu, anonyme
Et n’en frôler pas un cil.

Comme la feuille tombée de son arbre
Flotter au gré du courant
A la surface du canal.

Etre là à défaut d’être ailleurs
N’en éprouver ni regret
Ni quiétude.

Etre là
Lever la tête
Et regarder passer les oiseaux.

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Quand tu chantais

Il y a ces voix qui se mêlent,

Il y a ta voix surtout,

Ta voix qui résonne encore

Reprend les moulins de mon coeur.

Il y a tes bras aussi

Tes bras qui sont si loin déjà

Et il y a mon coeur

Qui tourne en rond

Qui réclame et s’affole.

Mon coeur comme un tournesol dans sa fleur

Et tu chantes, tu chantes encore

Comme tu chantais autrefois

Pour bercer mes soirées

Pour accompagner d’un filet de voix

Le sommeil qui ne viendrait pas.


 

 

 

Au voyageur absent

Je t’écris ce soir mon amour
Au temps clair
Au temps lourd.
Sous le pont des plaisirs
J’écoute battre le désir,
Celui qu’hier glissait
Dans les torrents enfiévrés
De mes veines assoiffées.
Et ma chair se souvient
Et j’ai encore dans le creux de mes mains
Sur la peau le dos et les seins
Les cicatrices ardentes
De nos caresses impudentes
De nos diablesses luttes lentes.

Je t’écris ce soir mon amour
Au temps clair
Au temps lourd.
J’enrage de te savoir si loin
Quand j’ai tant besoin
De ta bouche et tes yeux et tes reins,
De ton sang criminel se mêlant au mien.
Alors je maudis la chaleur de la nuit
Et la fadeur du matin qui s’enfuit
Sans l’ivresse dernière qui apaise la faim.

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Aphorismes et autres sentences (10)

L’enfance c’est cet ailleurs qui ne ment pas,

Ce terreau où toutes les pousses, fleurs et mauvaises herbes,

ont pris racine un jour.

***

Il leur faut des tombes pour se recueillir.

Je n’ai qu’un cimetière : mes souvenirs.

***

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1788…2017

Ainsi va la République des droits de l’homme et du citoyen, de la nuit du 4 août, de Jaurès, du Conseil National de la Résistance et du Front populaire. Cette République à l’agonie où ministres et parlementaires se goinfrent d’argent public à coup d’emplois familiaux et fictifs, à coup de lois votées pour leur seul avantage ! Cette République où le smic est à 1153 € nets/mois, le seuil de pauvreté à 1008€ nets/mois. Cette République en faillite dixit Monsieur Fillon qui distribue les emplois et les millions de nos taxes et impôts à son épouse et ses enfants, se fait offrir par de riches amis des costumes à 13 000 € pièce (soit l’équivalent d’une année de salaire pour un smicard). Cette République où Monsieur Le Roux embauche ses filles mineures de 15 et 16 ans au poste d’attaché parlementaire en guise de « job d’été » et n’y trouve rien à redire. Cette République qui laisse ses enfants mourir dans les rues d’hiver en été. Cette République qui prend aux pauvres parce qu’elle ne réclame plus rien aux riches. Cette République qui fait la chasse aux allocataires de RSA ou d’APL qui vivotent avec quelques centaines d’euros pendant qu’elle laisse filer des milliards dans l’optimisation et la fraude fiscale. Cette République qui condamne à de la prison ferme un jeune SDF pour un paquet de pâtes volé et laisse en liberté des multirécidivistes en col blanc coupables de blanchiment de fraude fiscale ou de détournement de fonds publics.  Cette République si douce avec les puissants et sans pitié avec les faibles. Cette République où pour faire valoir ses droits, juste ses droits, il faut encore être suffisamment aisé pour s’offrir les services d’un avocat ou suffisamment indigent pour prétendre à l’aide juridictionnelle. Cette République qui ne mérite même plus de porter la majuscule. Cette république qui n’a pas grand chose à envier à la monarchie absolue de l’ancien régime. Cette république, voyez-vous… cette république n’est plus la mienne. Je ne le reconnais ni de près, ni de loin. Cette république je l’abhorre.

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la république

L’allégorie de la République du monument aux morts de Chabanais (Charente).