L’arbre aux histoires

Il y a des arbres qui racontent des histoires. Près de chez moi il y en a un. Planté dans un jardin. Très précisément dans le jardin de la maison où j’ai passé mon enfance et mon adolescence. Cet arbre c’est un sapin et chaque fois que je passe sur le chemin où j’ai traîné mes pneus de vélo à l’âge où l’avenir est ouvert à tous les possibles, à chaque fois je lève les yeux vers lui et une larme prend naissance au bord de mes cils.

Ce sapin a accueilli les paquets colorés jusqu’au soir de noël. Je ne saurais vous dire de quelle année il s’agissait, mais c’était il y a longtemps. Cette année là j’avais insisté auprès de mes parents pour prendre un sapin avec ses racines et au lendemain des fêtes j’ai choisi son emplacement dans le jardin, là au centre, en face de la maison, bien au centre. Il était alors aussi petit que moi ou peut-être me dépassait-il d’une tête, d’une branche.

Et puis les années ont passé. Les hivers et les étés. Un jour j’ai eu 17 ans et j’ai changé de maison. Le sapin lui est resté. Aujourd’hui il est immense. Il est bien plus haut que la maison qu’il toise de ses branches d’un vert sombre. Du chemin on l’aperçoit de loin derrière les haies et les ronces. Ce sapin il raconte mon histoire, celle de mon enfance, celle de mon adolescence. Il raconte mes soirées d’été dans l’herbe, la musique dans les oreilles, mon premier magnétophone, mes rêveries solitaires sur le chemin, dans les champs de blé qui entouraient la maison, dans le cimetière où je traînais mon goût déjà prononcé pour la solitude. Il raconte mes premiers espoirs, mes premiers chagrins, mes premiers carnets griffonnés. Il raconte mes après-midi dans la grange tout en haut juchée sur les bottes de pailles empilées, cachée pour mieux rêver.

Ce n’est pas aux choses qu’on est attaché, c’est aux liens qu’on entretient avec ces choses, qu’elles soient inanimées ou vivantes. Parce que ces liens sont comme les mailles d’un tricot, une maille qui se défait et c’est le tricot tout entier qui finit par se découdre. La vie ne tient qu’à ces fils qui tissent notre histoire.

 

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La fêlure (extrait)

« De toute évidence, vivre c’est  s’effondrer progressivement. » Ainsi commence la nouvelle de Francis Scott Fitzgerald connue en version originale sous le titre « The Crack-up » ou « La fêlure » dans sa version française.

Nous sommes en 1936. Le succès de « Gatsby le magnifique », paru en 1924, est bien loin déjà. Zelda est malade, obligeant Fitzgerald à faire le tour des cliniques psychiatriques. Miné par l’alcool, les échecs, criblé de dettes et contraint d’écrire des scénarios pour Hollywood qu’il exècre, Fitzgerald nous livre dans cette courte nouvelle les plus belles pages qu’un écrivain puisse écrire… sur l’impossibilité d’écrire. La beauté du désastre est ainsi offerte au lecteur, qui pourra y entrevoir, parfois, des morceaux de sa propre existence fragile.

Au nom du bien

Face à l’inquiétude que je lis chez certains de mes concitoyens qui attendent le 11 mai dans l’angoisse parce que « le peuple français ne serait pas un peuple assez obéissant et attentif »

Au contraire je nous trouve particulièrement obéissants. Voilà deux mois qu’on nous terrorise avec un nouveau virus (qu’autorités politiques, sanitaires et médiatiques ont d’abord traité avec la plus grande légèreté nous parlant même de grippette), virus dont je ne remets pas en cause la dangerosité. Du jour au lendemain on a enfermé chez eux 67 millions de français, tout en continuant à les faire bosser dans leurs usines, leurs entrepôts, leurs ateliers ou à la maison pour ceux qui peuvent télétravailler, car contrairement au message qu’on essaie de faire passer, 64% des salariés travaillent pendant cette période de confinement. On a réussi à contraindre les gens à ne sortir de chez eux que pour aller bosser, chercher à manger, se soigner ou faire une heure de marche à pied autour de leur pâté de maison, le tout muni d’un laissez-passer !  On les a engueulés, on les a verbalisés,  ici parce qu’ils se posaient sur un banc quelques minutes, là parce qu’elle revenait de la pharmacie avec un test de grossesse, ailleurs parce qu’elle se postait tous les jours quelques instants devant la fenêtre de son vieux mari accueilli en Ehpad pour lui faire un sourire de loin, là-bas parce qu’elle avait osé faire un détour par le front de mer en rentrant des courses pour respirer les embruns quelques minutes à travers la vitre entrouverte de sa voiture ;  on les a empêchés de rendre visite à leurs vieux parents même mourants, on les a empêchés d’enterrer dignement leurs morts (!!), on les a empêchés de flâner sur les plages immenses de l’atlantique ou du nord, d’aller en forêt (sans doute les endroits où on peut le plus se tenir à distance physique les uns des autres), on leur a interdit de se promener seuls à vélo par les chemins déserts de campagne (déserts même hors crise sanitaire), on les a infantilisés en leur disant que s’ils n’étaient pas assez sages ils n’auraient pas le droit de sortir le 11 mai, on les a pris pour des cons en leur disant que le masque ne servait à rien, puis qu’il était contre-productif voire dangereux, qu’ils ne sauraient pas s’en servir, puis qu’il était préférable de sortir masquer, qu’enfin il était obligatoire de porter un masque !

On les a soumis comme jamais depuis la fin de la seconde guerre mondiale et ils ont obéi ! Nous avons obéi ! Même les forces de l’ordre ont reconnu que dans leur grande majorité les français avaient  respecté le confinement. Environ un million de verbalisations ont été dressées pour 67 millions de français enfermés, soit 0,01 % de contraventions à l’interdit.

Ce qui m’effraie le plus, et pourtant comme beaucoup de français, moi aussi j’ai été terrorisée et je le suis encore à l’idée de me retrouver dans un service de réanimation (d’ailleurs je vous le dis en passant mes amis, je laisse mon intubation à un autre s’il m’arrive malheur. Je ne veux pas être intubée !), ce qui m’effraie donc ce n’est pas la désobéissance de mes concitoyens, ce qui m’effraie c’est notre extraordinaire aptitude à la soumission et la vitesse avec laquelle, nous, en tant que communauté humaine, avons intériorisé et respecté les ordres. Voilà ce qui m’effraie pour l’avenir, plus encore je crois, qu’une hypothétique deuxième vague.

Cela m’effraie d’autant plus que l’état d’urgence sanitaire vient d’être prolongé jusqu’au 24 juillet. Hier état d’urgence faisant suite aux attentats, état d’urgence devenu permanent pendant deux années, avant que le pouvoir ne décide d’introduire dans le droit commun une partie des dispositions extraordinaires de cet état d’urgence, maintenant état d’urgence sanitaire, demain fichage des malades testés positifs au covid-19, rémunération des médecins généralistes pour alimenter ce fichier de suivi des malades et de leurs contacts, des brigades d’anges gardiens pour (sur)veiller ces malades et leur entourage.

Que notre santé préoccupe autant le pouvoir, voilà qui me préoccupe. C’est toujours au nom du bien, c’est toujours pour notre bien, qu’on nous enferme, qu’on nous enlève nos libertés.

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Il est temps de se tirer !

Et si j’arrêtais tout, maintenant ? Si je ne programmais plus mon réveil pour le matin suivant, si je cessais de sortir du lit pour aller m’employer chez des gens qui sont aussi enrégimentés que des patrons de banque ou des vendeurs de yachts !

La retraite c’était une porte de sortie. La libération après des années d’enfermement. L’entreprise est une taule. On vous dit où, quand et comment faire, comme on apprend à un animal à chier dans sa caisse et pas à côté. Mais cette porte de sortie là, comme toutes les autres, est en train de se refermer. L’avenir qui nous est promis : continuer à s’user la santé au boulot, au milieu d’organisations du travail destructrices, injustes, autocratiques, absurdes, inintelligentes, jusqu’à en crever. Dans ces conditions à quoi bon continuer ? Pourquoi collaborer un jour de plus à une organisation économique et sociale qui n’est là que pour servir quelques intérêts privés et n’a rien à offrir à l’immense majorité des gens ordinaires ? Quitte à calancher d’un cancer à 65 ans juste avant de prendre sa retraite, ou dans l’indigence à 75 ans par un été caniculaire, autant déserter maintenant, tant qu’il est encore temps, tant que la vitalité habite nos corps et nos âmes.

Déserter. Laisser derrière soi. Prendre la poudre d’escampette. Refuser. Se retirer. Parce que finalement dans ce monde à l’agonie qui est en train de crever et qui nous entraîne dans sa chute, toutes les portes sont fermées à double tours. Toutes sauf une qui laisse filtrer un peu de lumière : celle de la désertion, de la fuite, du refus.

C’est l’éternelle question : combat-on mieux une organisation en étant à l’intérieur ou à l’extérieur. Longtemps j’ai pensé, sans être totalement convaincue, qu’on était plus efficace dedans que dehors. C’était peut-être vrai quand les règles du jeu nous laissaient imaginer que le combat était loyal et quand l’adversaire croyait lui aussi à cette fable. Alors on négociait des miettes et elles nous contentaient… à moitié. Mais il n’est plus temps de négocier les conditions du servage.  Il est temps de se tirer ! Il est temps de combattre, mais depuis le dehors !

 

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Les ressources (in)humaines

Le déni des directions des ressources (in)humaines est désespérant. L’aveuglement qui les caractérise mériterait d’entrer en analyse, au sens psychanalytique, tant il est déroutant.

Ce qui me frappe de plus en plus ces derniers mois – je l’avais déjà noté mais il me semble que cela prend une ampleur significative désormais – ce sont ces phénomènes de retrait, d’abandon, de désertion. De désertion oui, le terme me semble approprié. Les bons petits soldats du Capital désertent. Beaucoup tombent sur le champs de bataille, épuisés. D’autres n’attendent pas de tomber, ils désertent. Dans tous les secteurs (privé, public), dans tous les métiers, on voit de plus en plus de travailleurs qui partent, certains sans même avoir de plan B.

Il y a ceux qui fuient d’abord en pensée. Leur corps est là à la peine, à la tâche, mais leur esprit est déjà ailleurs. Ils ont déposé leur intelligence au vestiaire, ils la reprendront ce soir en quittant les bureaux ou les ateliers. De toutes façons l’organisation du travail a déjà tout prévu, tout prescrit. Elle ne leur demande pas de penser mais d’exécuter des procédures, de remplir des fiches, des lignes, des cases, de suivre les instructions des machines ; car dans ce monde là ce n’est plus le travailleur qui pilote la machine, c’est la machine qui pilote le travailleur.

Et puis il y a ceux qui prennent la poudre d’escampette, physiquement. A bout, ils s’enfuient, ils disparaissent comme ces hommes et ces femmes qui par milliers chaque année se volatilisent ; ils disparaissent pour tout un secteur d’activité qui ne les retrouvera plus jamais. Ils sont définitivement perdus pour des pans entiers de l’économie privée ou publique. Ils jettent l’éponge, larguent les amarres, partent en rase campagne (et pas qu’au sens figuré), et surtout ils ne reviendront plus parce qu’ils partent totalement écœurés, de cet écœurement qui vient clore des années de résistance vaine. Voilà le bilan des ressources (in)humaines. Voilà l’oeuvre d’un des collaborateurs les plus zélés du Capital ; ce Capital qui se tire une balle dans le pied. Il épuise les ressources humaines comme il épuise les ressources naturelles et un jour les ressources viennent à manquer, à manquer réellement, à manquer pour de bon.

Les ressourcent (in)humaines fabriquent des déserteurs par centaines, par milliers. Demain ils seront des millions.

 

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Je me souviens

Je me souviens. Printemps 2008. Samedi matin. Je suis en terrasse. Je sirote un café. Le soleil est haut, éblouissant. Je suis seule et je suis bien. Je viens d’acheter, au bureau de tabac juste à côté, un journal qui titre « Panique bancaire, croissance en berne. Quand la crise menace… ».

C’est à peine si je me souviens de ce que je faisais l’an dernier à la même date, mais ce samedi du printemps 2008, je ne l’ai jamais oublié. Il faisait beau et chaud. Il était tout juste dix heures du matin. Le marché Saint Pierre battait son plein. Les ménagères se bousculaient passant des étals de poissons aux vitrines des fromagers. Les pas dans la rue étaient rapides comme une colonie de fourmis. Je les voyais tous s’activer, sortant de chez le boulanger pour entrer chez le boucher. Les gamins rechignaient à donner la main à des parents pressés. Le pavé grouillait de cette civilisation post-industrielle qui achète ses bouquins sur internet et va chercher de l’authentique dans les allées des marchés le samedi matin, entre un petit jaune au bistrot et un burger à la sandwicherie du coin. Et j’étais là, au milieu de la fourmilière. Et j’étais des leurs.

Je me souviens encore des inconnus qui m’entouraient alors sur cette terrasse de café. Une femme brune avec une petite fille de cinq ou six ans tout aussi brune. La femme avait demandé un café pour elle et un diabolo fraise pour l’enfant. Un homme, d’un âge déjà avancé, du moins relativement comparé au mien. Soixante ans.  Soixante-cinq peut-être. Le sosie de Robert Redfort au même âge, le même regard bleu, la même peau burinée, la même blondeur. Une allure athlétique. Sous sa chemise entrouverte je percevais le mouvement de ses muscles à chaque respiration. Plongé dans son quotidien, il ne me voyait pas tandis que je l’observais avec minutie. Du bout de ses longs doigts qui agrippaient les pages de son journal, jusqu’à la chair que je pouvais deviner à travers le coton léger de son vêtement. J’étais hypnotisée… Et puis rapidement je vis une belle et grande quinquagénaire le rejoindre, s’asseoir à ses côtés et l’embrasser tendrement. Alors je repris la lecture de mon magazine. Nous étions à moins de six mois de la chute de Lehman Brothers.

Vers dix heures trente, mon petit noir avalé, la panique bancaire oubliée, je laissai un euro dix dans la coupelle et je rejoignis la fourmilière. Moi aussi je passai par la boulangerie, puis la boucherie. Je m’arrêtai dans le petit salon de thé qui faisait l’angle de ma rue. J’y achetai ce mélange de thé noir à la bergamote que j’aimais boire les dimanches après-midi, sur ma terrasse quand le soleil était au zénith, ou bien lovée dans le canapé par les journées froides et pluvieuses. Et puis je rentrai.

C’était comme une routine qui ne disait pas son nom, un quotidien réglé semblable à tant d’autres. Rien ne me distinguait de mes congénères. Du lundi au vendredi l’essentiel de mon temps était pris par une activité professionnelle qui m’offrait tout à la fois un salaire, une utilité sociale autant qu’un statut, des relations humaines et, cerise sur le gâteau, la satisfaction de travailler une matière qui attisait mon intérêt, stimulait ma curiosité. Je ne réalisais alors absolument rien de ce qu’était ma vie. Tout m’était extraordinairement ordinaire. Je travaillais. Je payais mon loyer et mes impôts. J’avais même contracté un prêt pour m’acheter une voiture. J’étais au comble de la conformité, en phase avec mon époque, avec ce qu’elle attendait de ses sujets.

Je regardais les infos du soir et même si je me révoltais souvent devant l’injustice qu’on me servait sous cellophane entre le plat et le dessert, j’étais une enfant sage qui s’en retournait bien vite à son quotidien une fois le poste de télé éteint. Je n’étais pas résignée, non. Pour être résignée encore aurait-il fallu qu’un jour seulement j’aie été réellement, concrètement, cruellement atteinte dans mon être, dans ma chair, dans mon intégrité. Or jusqu’ici la vie, même si elle m’avait donné quelques coups, s’était montrée plutôt douce et généreuse à mon endroit.

Je coulais des jours paisibles. Pas forcément heureux, mais paisibles. C’était le calme des jours éteints, l’indifférence tranquille qui habille les mois et les semaines. C’était l’insouciance de l’être qui ne se préoccupe pas du lendemain, qui ne craint pas plus l’avenir qu’il ne l’espère. J’étais ainsi. Une âme au milieu de tant d’autres qui avance dans la vie avec toute la crédulité qu’elle tient de la normalité de son statut, de son état, de son quotidien semblable à mille autres.

Je me souviens. Printemps 2008. Samedi matin. Nous étions à moins de six mois de la chute de Lehman Brothers. A moins de dix-huit mois de mon licenciement.

Ce matin d’août 2019 la presse titrait « La crise est-elle pour demain ? Va-t-on vers une nouvelle crise économique et financière majeure ? »

 

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