Oui, je le veux ! (2)

Les minutes tournaient dans les cadrans échauffés des pendules et des montres de ce mois de juillet. Ils étaient attendus à la mairie d’abord, pour les serments d’usage qui relevaient plus de considérations juridiques et patrimoniales que d’amour, puis à l’église comme il va de soi dans ce milieu là. Une Bentley mulsanne avec chauffeur s’avança. Diane et son père prirent place à l’intérieur. Le cortège de voitures se mit en route derrière eux, tandis qu’Alexandre et sa mère fermaient la marche dans une Jaguar XJ conduite par Lucas, témoin et meilleur ami du marié.

Le maire était un ami de la famille de Diane. Il avait préparé un discours de circonstances aussi convenu qu’ennuyeux. Pendant qu’il enchaînait les phrases sur un ton monocorde, Alexandre ne pouvait s’empêcher de laisser son regard virevolter dans les différents coins et recoins de la maison commune. L’ennui renchérit de plus belle avec la lecture des articles du Code Civil. Article 212 : « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance ». Article 213 : « les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille, ils pourvoient à l’éducation des enfants et préparent leur avenir »…etc…etc ! Puis vint le moment fatidique, celui où on est au pied du mur. A la question cruciale « Mademoiselle Diane, Constance, Victorine de Lantereaud voulez-vous prendre pour époux Monsieur Alexandre, Etienne Tissand ici présent ? », Diane répondit un grand « Oui » sans la moindre fébrilité. Quand le maire se tourna vers Alexandre et lui demanda s’il voulait prendre pour épouse Mademoiselle Diane, Constance, Victorine de Lantereaud ici présente, ce dernier laissa traîner un silence. Le temps d’un battement d’ailes il posa les yeux sur Garance qui se tenait là, près de sa soeur dont elle était le témoin. De ses lèvres à peine entrouvertes un souffle imperceptible semblait couler comme un filet d’eau qui suinte d’un robinet mal fermé. Puis l’instant incertain fut brisé par la réponse sans équivoque d’Alexandre : « Oui, je le veux ! ». Voilà ! Diane était désormais Madame Diane de Lantereaud-Tissand. Oui, elle avait prévenu Alexandre qu’elle ne se départirait point de la particule paternelle, mais qu’en revanche elle lui accolerait le nom de son époux. Quel honneur elle lui faisait en liant ainsi son nom à celui d’une des plus vieilles familles du Médoc !

La cérémonie religieuse était presque aussi soporifique que le mariage civil. Alexandre écoutait le prêtre d’une oreille distraite. Il était certes baptisé, mais cela faisait bien longtemps qu’il avait cessé de croire que l’humanité descendait de deux jeunes gens ayant batifolé à demi-nus dans les jardins d’un paradis imaginaire, qu’un homme-dieu était né d’une vierge et qu’il était ressuscité au troisième jour. Quant aux discours moralisateurs divers et variés de la religion chrétienne – et des autres ! – il lui avait toujours semblé qu’on pouvait avoir une morale sans pour autant croire en un Dieu ou ses messagers. Il suffisait de voir le nombre d’exactions et d’horreurs que certains croyants avaient commis tout au long de l’histoire, pour se convaincre que les religions n’étaient en rien une garantie de bonne conduite. A tous ces serments aussi fragiles que du papier bible Alexandre préférait, et de très loin, les actes. Mais ses parents, comme ceux de celle qui était son épouse depuis maintenant une heure environ, n’auraient pu envisager un mariage sans église. Diane elle-même considérait l’étape religieuse comme une nécessité, une sorte de caution morale. Alexandre s’était donc plié aux désirs de la majorité d’autant plus aisément qu’il ne lui en coûtait pas vraiment, en dehors de l’ennui mortel qu’il savait qu’il éprouverait à subir l’homélie, la lecture des psaumes et la musique d’église qui n’était pas, mais alors pas du tout à son goût.

Heureusement à dix-sept heures trente il déambulait au milieu des invités et des petits fours une coupe de champagne à la main. La mariée lui avait déjà échappé. Elle circulait de groupe en groupe, saluait, embrassait, se laissait congratuler en déchaînant des passions à la mesure de sa beauté. Alexandre observait cette parfaite mise en scène d’un bonheur rangé, conforme aux gens de leur rang. C’est alors que Garance vint à lui :

« Te voilà donc désormais membre de la famille mon cher beau-frère, dit-elle sur un ton qui masquait mal le reproche.
— Oui, tu vois. Finalement je me suis résolu à unir ma destinée à celle de ta sublime soeur, répondit-il avec un sourire sardonique.
— Mais voyons ! Toi-même tu n’y crois pas ! s’exclama t-elle.
— Qui sait…? lâcha t-il songeur. Notre union durera ce qu’elle durera…conclut-il en s’éloignant. »

(à suivre…)

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