Quand tu chantais

Il y a ces voix qui se mêlent,

Il y a ta voix surtout,

Ta voix qui résonne encore

Reprend les moulins de mon coeur.

Il y a tes bras aussi

Tes bras qui sont si loin déjà

Et il y a mon coeur

Qui tourne en rond

Qui réclame et s’affole.

Mon coeur comme un tournesol dans sa fleur

Et tu chantes, tu chantes encore

Comme tu chantais autrefois

Pour bercer mes soirées

Pour accompagner d’un filet de voix

Le sommeil qui ne viendrait pas.


 

 

 

Au voyageur absent

Je t’écris ce soir mon amour
Au temps clair
Au temps lourd.
Sous le pont des plaisirs
J’écoute battre le désir,
Celui qu’hier glissait
Dans les torrents enfiévrés
De mes veines assoiffées.
Et ma chair se souvient
Et j’ai encore dans le creux de mes mains
Sur la peau le dos et les seins
Les cicatrices ardentes
De nos caresses impudentes
De nos diablesses luttes lentes.

Je t’écris ce soir mon amour
Au temps clair
Au temps lourd.
J’enrage de te savoir si loin
Quand j’ai tant besoin
De ta bouche et tes yeux et tes reins,
De ton sang criminel se mêlant au mien.
Alors je maudis la chaleur de la nuit
Et la fadeur du matin qui s’enfuit
Sans l’ivresse dernière qui apaise la faim.

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Une confidente singulière

Chaque soir elle revient comme une amie régulière, comme une confidente singulière. Elle revient mettre des couleurs et de la lumière sur la banalité des jours, sur l’ennui et le quotidien, sur la pâleur de l’ordinaire. Et tout à coup, de sa seule présence, elle sublime ce qui l’instant d’avant, n’avait ni saveur, ni odeur, ni plaisir, ni désir, ni rien qui fasse s’emballer le coeur.

Elle, c’est l’heure solitaire. L’heure solitaire du soir qui s’habille de silence et de noir. C’est l’heure qui tombe sur les toits avec la pénombre. C’est l’heure privée sur laquelle plus aucun autre n’a de droit. C’est l’heure insouciante qui s’autorise tout. C’est l’heure qui se prélasse  sans la moindre culpabilité. C’est l’heure lente qui prend, enfin, le temps. Le temps d’éloigner les heures intrépides du jour. Le temps d’écouter le grincement des volets de la grange. Le temps d’observer le chat en pleine toilette. Le temps hypnotique des flammes dans l’âtre. Le temps d’un verre de vin sur un air de jazz. Le temps d’un livre blotti dans un lit de coussins. Le temps de l’oubli. Le temps de tout. Le temps de rien. Cette heure, à nulle autre pareille, c’est l’heure de toutes les langueurs. Et pour elle, pour la vivre encore, ne serait-ce qu’une heure, je donnerais toutes les autres heures.

 

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Ce jour…ou un autre

Je ne suis pas femme à chiffres.
Ces inconnus de passage
Dans les registres et les cahiers,
Dans les courriers et les contrats.
Partout sur mes papiers
Ils sont de parfaits étrangers.
Je les vois sans les regarder,
Leur langage n’est qu’une bouillie
A mon palais
De jouisseur, de fin gourmet.

Je ne suis pas femme à chiffres.
Je ne compte ni les jours ni les semaines
Je laisse les mois comme les années
Dévaler les pentes de l’éternité.

Mes artères et mes viscères ont 40 ans aujourd’hui.
Vous êtes sûr Docteur ?
Et mon âme ? Et mon coeur ?
Je les sens si plein de la même fraîcheur
Qui emplissait hier, le printemps de mes 20 ans.
Oui, bien sûr…bien sûr je vous crois
Une carte d’identité ça ne ment pas
Et puis ma mère est encore là
Pour me dire quel bébé rose et joufflu
Elle tenait dans ses bras
En ce jour d’avril 1976
Dans cette maternité aux vitres étouffantes.

Mais je ne suis pas femme à chiffres
Décidemment non !
Je ne comprends rien à ces signes
Qui s’alignent.

40 ans aujourd’hui…
Vraiment ça n’a pas de sens
Pas de signification
Si ce n’est pour le monde autour de moi
Qui voit dans ces chiffres
Un cap, un seuil, un moment critique,
Un stade ultime
Où l’être bascule vers d’autres abîmes.
Je n’objecte pas, je ne renie rien,
Je ne comprends tout simplement pas.

Je ne suis pas femme à chiffres.
Femme à mots, femme à livres,
Femme à hommes, femme à vivre,
Femme à badinerie, femme à rire,
Femme à colère, femme à folies,
Femme à rêves, femme à désir,
Femme à cris, femme à dire.
Non, décidemment je ne comprends pas
Ces chiffres affichés
Qui devraient me raconter,
Dresser un portrait
Validé, certifié, homologué par des usages
Qui entérinent mon âge.

Mais comment vous dire alors
Que c’est le même pouls
Qui tambourine sous la peau,
Le même bouillon
Qui crapahute dans les veines ?
Comment vous dire encore
Que c’est le même éblouissement qui cogne
Face à une mer d’étoiles dans un ciel de juillet,
La même lave qui bat
Sous les paupières assiégées
Par le spectacle du monde animal et végétal,
Que le ballet des oiseaux est toujours le premier,
Que le soleil de mai est chaque fois nouveau ?
Comme vous dire aussi
Que les révoltes sont intactes,
Les exaspérations toujours vivaces,
Et les envies de chambardement évidemment tenaces ?

Je ne suis pas femme à chiffres
Décidemment !
Mais fêtons ensemble mes 40 ans
Puisque tel est votre plaisir.
Et que le vin coule à flot,
Et que les fruits gros et juteux éclaboussent nos jeux,
Et que l’insolence soit notre maître mot,
Et que la passion soit notre seul flambeau
Comme au jour de nos 10, de nos 20, de nos 30…
Comme à chaque jour nouveau
Sur la vie ensommeillée de rêves
Qui se lève.

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Direction Nation (2)

Ses cheveux avaient blanchi. Ils étaient plus clairsemés aussi. La silhouette était haute, toujours aussi mince, presque maigre désormais. A proximité de la station Stalingrad, il se tourna pour faire face aux portes du métro. Allait-il descendre maintenant ? Non. Il ne faisait que bouger sur lui même pour se dégourdir. Ceci permit à Clara de reconnaître cette cicatrice sur la joue gauche à la base du maxillaire. C’était sa cicatrice à elle. Elle ne l’avait évidemment pas fait exprès ce jour là, quand elle s’était élancée contre lui, qu’il avait trébuché sur le gravier et fini la joue contre l’angle tranchant du barbecue. Ca avait pissé le sang. Fort. Les chairs étaient ouvertes sur plusieurs centimètres. Pourtant, après une visite aux urgences, la tiédeur dominicale avait repris son cours et tout fut très vite oublié.

Comme il lui avait manqué toutes ces années ! Le temps passé semblait être plus court qu’un éclair dans un ciel d’orage, maintenant qu’il était là, à deux enjambées, à un éclat de voix. Mais comment aller jusqu’à lui ? Devait-elle seulement y aller ? Lui qui avait déserté sa vie pendant si longtemps. N’allait-il pas la rejeter ? S’il n’avait pas donné signe de lui depuis quinze ans c’est bien qu’il ne voulait pas la voir. Elle passa une main tremblante dans ses longs cheveux noirs, doux et épais. Elle releva les mèches qui lui tombaient sur le front, ces mèches qu’il avait tant de fois relevées du bout de ses grands doigts minces de guitariste. A cette époque il jouait pour elle, et il lui semblait qu’il ne jouait que pour elle.

Le métro poursuivait sa course lente sur la ligne 2 en direction de Nation et les stations défilaient : Jaurès, Colonel Fabien, Belleville. Mais où se rendait-il ? Et d’ailleurs que faisait-il dans ce Paris qu’il avait quitté quinze années auparavant pour Londres, où un producteur sûr de son talent l’avait attiré pour enregistrer avec les meilleurs musiciens de rock. Elle avait cru qu’elle comptait pour lui plus que sa musique. Comme elle s’était trompée ! Alors que le métro arrivait à hauteur de la station Père Lachaise, il s’approcha de la porte et sa main se posa sur le loquet du wagon. Il sortit de la rame. Elle le suivit. Le boulevard Ménilmontant était encore grouillant. Il traversa et prit la rue du chemin vert. C’était maintenant ou jamais le moment de se décider, de l’aborder ou de le laisser partir, une fois encore. Elle s’accrocha à son sac tandis que son coeur faisait des sauts de coureur d’obstacles. Elle accéléra le pas jusqu’à arriver tout près de lui, et la voix chevrotante, le souffle court, elle l’interpella :

« Papa ! »

Il se retourna. D’abord surpris, incapable de parler, il lui offrit son sourire pour seule réponse.

« Papa, je…, hésita t-elle, ne sachant quoi dire.
— Chut ! dit-il en posant un doigt sur sa bouche. Viens, viens à la maison. On a tant de choses à se raconter… ma fille…ma toute petite fille, s’étrangla t-il de l’émotion plein la voix »

Elle lui écrivait tous les soirs. Depuis toutes ces années, elle lui écrivait des lettres qu’elle n’envoyait pas. Des lettres qui prenaient la poussière et l’odeur âcre du temps dans ses tiroirs. Elle lui écrivait tous les soirs, et ce soir il était enfin là !

FIN

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Direction Nation (1)

Elle lui écrivait tous les soirs, à l’heure où les bureaux se vident, où les lumières s’éteignent, à l’heure où chacun va attraper son bus, son métro, son train, reprendre son auto. Elle lui écrivait tous les soirs à l’heure où revient la vie, celle qui appartient vraiment et tout à fait à son auteur. Cette vie intérieure que les longues journées passées au bureau rendent tout à la fois plus précieuse, mais plus fragile aussi. Elle lui écrivait oui, comme on se raccroche au monde des vivants. Comme on s’agrippe au premier de cordée parce que le vide sous les pieds se précise et qu’on se sent glisser. Elle lui écrivait comme ça, tous les soirs de la semaine.

Elle lui écrivait ses banalités de la journées, ses scènes de ménage avec la responsable de projets, ses accès de panique quand le téléphone sonnait, et sonnait encore, sans discontinuer, pendant des heures, ne lui laissant pas même le répit d’une pause café. Elle lui écrivait ses pensées errantes, ses rêveries d’ailleurs comme des regrets cachés qu’on ne dit jamais, des espoirs oubliés au fond de l’enfance. Parfois, au détour d’une phrase, aux confins d’un aveu trop intime, une larme se formait au coin de l’œil et roulait, sans un bruit, sans même un plissement de paupière. Elle l’écrasait du revers de la main et reprenait le fil de son récit. Et c’est comme ça que se finissait chacune de ses journées, du lundi au vendredi, tout en haut de cette tour de vitres et d’acier.

Puis, sur les coups de vingt heures, elle faisait comme les autres. Elle claquait la porte du bureau, prenait l’ascenseur pour descendre les quinze étages qui la séparaient de la terre ferme, saluait le gardien qui ne manquait jamais de l’interpeler, toujours avec le même sourire bienveillant, toujours avec la même remarque de reproche paternel :
 » Vous finissez encore bien tard ce soir, Mademoiselle Lautant ! »
Et elle de lui répondre, comme une enfant sage :
 » Vous avez raison Monsieur Gibon. Mais, que voulez-vous…? Passez une bonne soirée. A demain
— A demain. »

Elle s’engouffrait dans la bouche de métro, ligne 1 jusqu’à Charles de Gaulle – Etoile puis ligne 2 jusqu’à Place Clichy. En hiver, elle aimait profiter des lumières de la ville, même s’il faisait froid, même s’il pleuvait, même s’il neigeait. Elle aimait la nuit. Elle aimait Paris. Elle aimait Paris la nuit. Alors elle déambulait, faisait le tour de la place, s’avançait sur l’avenue de Clichy, puis revenait sur ses pas. Là, elle décidait souvent de s’arrêter à la brasserie Wepler pour y dîner d’une soupe de poisson et d’un gâteau « Opéra » sauce café. Autant que possible, elle aimait s’asseoir près des larges baies vitrées. Elle regardait passer les inconnus qui se pressaient sous la pluie, dans le froid. Où allaient-ils comme ça ? Certains rentraient chez eux, retrouver leur foyer, femme et enfants. D’autres faisaient un détour par l’appartement de leur maîtresse. D’autres encore allaient rejoindre le chien ou le chat, paisiblement assoupi sur le tapis du salon ou le palier de la porte. Mais tous étaient des ombres dans la nuit.

Tous, à l’exception de cette silhouette qu’elle venait d’apercevoir alors qu’elle était en train de finir son gâteau « Opéra ». Elle jeta sa cuillère sur le bord de l’assiette et se précipita vers le comptoir pour régler l’addition. Quand elle sortit de la brasserie, la silhouette était en train de disparaître dans la station Place Clichy. Elle se hâta, atteignit le guichet et vit le profil si familier prendre le chemin de la ligne 2 en direction de Nation. Elle courut, le rattrapa sans être vue et entra dans le même wagon, une porte plus loin. La silhouette lui tournait le dos, la tête penchée en avant, comme plongée dans un livre ou une revue. Une seconde. Il fallut une seconde aux souvenirs pour envahir l’instant. Même si la brume était épaisse sur cette mémoire enfouie, même si une quinzaine d’années étaient passées depuis leur dernière rencontre, la douleur, elle, était restée intacte.

…à suivre…

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A l’orée des nuits

Allongée sur un lit de dentelles et d’épines
Sous la lune éphémère de nos joies libertines
L’onde lente bleu-grise de nos soirées légères
Glisse sur son corps qui se tort et se serre.
Mains furieuses avides et voyageuses sur ses collines
J’implore le baiser de la vénéneuse amante divine
Et me voilà esclave à genoux devant Messaline.

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charlotte wolter en messaline makart hans
Charlotte Wolter en Messaline, Hans Makart (1875)