Quand tu chantais

Il y a ces voix qui se mêlent,

Il y a ta voix surtout,

Ta voix qui résonne encore

Reprend les moulins de mon coeur.

Il y a tes bras aussi

Tes bras qui sont si loin déjà

Et il y a mon coeur

Qui tourne en rond

Qui réclame et s’affole.

Mon coeur comme un tournesol dans sa fleur

Et tu chantes, tu chantes encore

Comme tu chantais autrefois

Pour bercer mes soirées

Pour accompagner d’un filet de voix

Le sommeil qui ne viendrait pas.


 

 

 

Direction Nation (2)

Ses cheveux avaient blanchi. Ils étaient plus clairsemés aussi. La silhouette était haute, toujours aussi mince, presque maigre désormais. A proximité de la station Stalingrad, il se tourna pour faire face aux portes du métro. Allait-il descendre maintenant ? Non. Il ne faisait que bouger sur lui même pour se dégourdir. Ceci permit à Clara de reconnaître cette cicatrice sur la joue gauche à la base du maxillaire. C’était sa cicatrice à elle. Elle ne l’avait évidemment pas fait exprès ce jour là, quand elle s’était élancée contre lui, qu’il avait trébuché sur le gravier et fini la joue contre l’angle tranchant du barbecue. Ca avait pissé le sang. Fort. Les chairs étaient ouvertes sur plusieurs centimètres. Pourtant, après une visite aux urgences, la tiédeur dominicale avait repris son cours et tout fut très vite oublié.

Comme il lui avait manqué toutes ces années ! Le temps passé semblait être plus court qu’un éclair dans un ciel d’orage, maintenant qu’il était là, à deux enjambées, à un éclat de voix. Mais comment aller jusqu’à lui ? Devait-elle seulement y aller ? Lui qui avait déserté sa vie pendant si longtemps. N’allait-il pas la rejeter ? S’il n’avait pas donné signe de lui depuis quinze ans c’est bien qu’il ne voulait pas la voir. Elle passa une main tremblante dans ses longs cheveux noirs, doux et épais. Elle releva les mèches qui lui tombaient sur le front, ces mèches qu’il avait tant de fois relevées du bout de ses grands doigts minces de guitariste. A cette époque il jouait pour elle, et il lui semblait qu’il ne jouait que pour elle.

Le métro poursuivait sa course lente sur la ligne 2 en direction de Nation et les stations défilaient : Jaurès, Colonel Fabien, Belleville. Mais où se rendait-il ? Et d’ailleurs que faisait-il dans ce Paris qu’il avait quitté quinze années auparavant pour Londres, où un producteur sûr de son talent l’avait attiré pour enregistrer avec les meilleurs musiciens de rock. Elle avait cru qu’elle comptait pour lui plus que sa musique. Comme elle s’était trompée ! Alors que le métro arrivait à hauteur de la station Père Lachaise, il s’approcha de la porte et sa main se posa sur le loquet du wagon. Il sortit de la rame. Elle le suivit. Le boulevard Ménilmontant était encore grouillant. Il traversa et prit la rue du chemin vert. C’était maintenant ou jamais le moment de se décider, de l’aborder ou de le laisser partir, une fois encore. Elle s’accrocha à son sac tandis que son coeur faisait des sauts de coureur d’obstacles. Elle accéléra le pas jusqu’à arriver tout près de lui, et la voix chevrotante, le souffle court, elle l’interpella :

« Papa ! »

Il se retourna. D’abord surpris, incapable de parler, il lui offrit son sourire pour seule réponse.

« Papa, je…, hésita t-elle, ne sachant quoi dire.
— Chut ! dit-il en posant un doigt sur sa bouche. Viens, viens à la maison. On a tant de choses à se raconter… ma fille…ma toute petite fille, s’étrangla t-il de l’émotion plein la voix »

Elle lui écrivait tous les soirs. Depuis toutes ces années, elle lui écrivait des lettres qu’elle n’envoyait pas. Des lettres qui prenaient la poussière et l’odeur âcre du temps dans ses tiroirs. Elle lui écrivait tous les soirs, et ce soir il était enfin là !

FIN

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Concerto n°2

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste
Il y avait toi et la musique…

Et le piano d’Hélène Grimaud
Et de Rachmaninov le concerto.

T’en souviens-tu maintenant ?
De la chambre vide
De la chambre triste
Et du piano d’Hélène Grimaud ?

Les envolées des violons
Les croches trébuchant
Envahissant nos ventres et nos tympans.

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre tout à coup pleine
Cueillie par la grâce sereine
D’une flûte traversière qui se lève
D’une clarinette qui lui emboîte la note.

T’en souviens-tu maintenant ?
Du concerto pour piano
Et du mouvement numéro deux
Dans cette mansarde qui me servait de chambre
Dans ce Paris trop grand
Dans ce Paris trop froid ?

De toi et moi il n’est rien resté
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste.
Pas un souvenir gravé
Sur une photographie
Ou un morceau de papier,
Pas un livre que tu m’aurais dédicacé
Pas un poème qu’à ta gloire j’aurais composé.

Mais le piano d’Hélène Grimaud
Rachmaninov et son concerto,
Les plaintes ensorcelantes des cordes
Les rivières mélancoliques des vents
Mille fois depuis cette chambre vide
Depuis cette chambre triste
Mille fois sont venues me visiter.

De toi je n’ai rien gardé
Que la vague froideur d’un mois de janvier
Dans un Paris qui m’était étranger
Où telle une orpheline tu m’avais trouvée.

Mais du piano d’Hélène Grimaud
De Rachmaninov et son concerto
De cet adagio qui s’offre comme un cadeau
Coule de l’oreille aux entrailles
Embrassant toutes les failles,
De cette musique comme une magie
Qui s’empare du coeur
Pour habiter l’être jusqu’au fond de l’âme,
De cette divine liqueur plus enivrante
Que les vins les plus doux ;
J’ai gardé intact toute l’émotion
Que je redécouvre chaque fois
Comme une première nuit d’amour
Quand la nôtre est depuis longtemps évanouie
Dans la brume glacée d’un ailleurs englouti.

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Je suis au monde

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis au milieu des Hommes et des arbres. Je suis la musique à leurs voix qui se mêlent. Je suis endormie dans les herbes hautes à attendre le soleil. Je suis le rayon sur ma joue qui s’éveille. Je suis l’oubli au creux du sommeil. Je suis le rêve qui éclaire le réel. Je suis le vent qui se brise sur les vitres sales de mon âme livide. Je suis sur le lit de l’amour qui attend qu’on le serve.

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis un morceau de chair, un bout de matière arraché à l’univers. Je suis un composite, un copeau de bois, une larme de nuage, un amas de glaise et de poussière. Je suis le patient sans espoir, l’assoiffé qui refuse de boire. Je suis au bord de la vie, sur le quai des soupirs et j’attends des trains qui passent au loin. Je suis l’élan de la vie et le souffle de la mort. Je suis dans le lit de l’envie et je l’écoute qui dort.

Je suis au monde étrangère au monde.

 

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Le rossignol a chanté ce soir

J’écoute le silence. Oui, le silence. Ce vide immense empli de mille sons. Assise à mon bureau, de la fenêtre me parvient le chant mélangé des oiseaux. Je reconnais celui du rossignol à nul autre pareil, avec ce cliquetis dans la gorge, ce pincement de langue qui joue les musiques les plus belles.

Imagine t-on, un seul instant, un monde sans oiseaux, un monde sans leur chant délicieux. Il nous est si coutumier ce chant, que trop souvent nous oublions cet enchantement qui habille nos jardins, allument nos villes sales, ensoleillent nos vies trop pâles. Et nous passons notre chemin, distraits, absorbés par nos affaires quotidiennes ou un iPod sur les oreilles, sourds aux bruits du monde. Mais demain… si demain les oiseaux, las de chanter pour des fous et des idiots. Oui, si demain les oiseaux entraient en résistance et qu’ils se mettent à faire silence. Si demain ces cliquetis de gorge, ces pincements de langue, ces notes harmonieuses n’étaient plus. Ah ! Comme alors la tristesse s’abattrait sur nos jours déjà monotones. Ah ! Comme le silence serait un vide immense… banalement et simplement immense.

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

    

 

Laissez-moi la musique

Laissez-moi le souffle des feuilles qui glissent sur le pavé mouillé,

Le cliquetis des mâts et le froissement du vent sur les voiles bien rangées.

Laissez-moi le roulement pudique de l’eau qui vient mourir sur le rivage,

Le cri discret des oiseaux qui fuient vers d’autres paysages.

Laissez-moi la colère de la tempête sur mes fenêtres fermées,

Le gémissement hurlant du ciel les soirs brûlants d’été.

 

Laissez-moi ce vieux poste de radio qui gueule sur les infos,

Cette cassette abimée qui chante ce qu’il me reste des Beatles.

Laissez-moi Mozart, et puis Nougaro, Piaf et la chaleur de Billie Holiday,

Les ringardises aussi qui me disent combien hier il faisait beau.

Laissez-moi la musique bien forte du soir au matin,

Dans la chambre, la cuisine et la salle de bains.

Laissez-moi mes chansons, mes notes et tous mes refrains,

Ceux qui ont habillé mes larmes en toute saison.

Laissez-moi le grésillement réconfortant des hauts parleurs vieillissants,

Le battement tonitruant du cœur quand les notes emplissent tout l’espace.

Laissez-moi la musique qui fait mal et celle qui sourit,

Les mélodies qui viennent flirter avec ma mélancolie.

Laissez-moi les compositeurs, les solistes et les sopranos,

Laissez-moi les rockers, le jazz et le tango.

Laissez-moi tous les musiciens d’hier, aujourd’hui et demain,

Les magiciens qui tanguent sur mon âme, ma haine ou ma ferveur.

 

Prenez tout, tout ce que vous voudrez des jours qui crachent et toussent.

Prenez tout ce qu’il me reste de couleur,

Ce qui existe encore de morceaux dans mes cahiers déchirés.

Prenez tout, tout ce qui peut vous rapporter quelques sous,

Cherchez, fouillez au fond de mes armoires, sous le lit, dans les draps,

Regardez jusqu’au fond de mes mains.

Prenez tout ! Mais laissez-moi le vieux poste de radio,

Les cassettes usées et les CD qui résonnent encore haut et fort.

Laissez-moi l’électrophone et les vinyles aux pochettes déchirées.

Laissez-moi les chansons que je hurle à plein cœur,

Les accords et les notes qui dorment dans mes nuits.

Laissez-moi la musique !

Et puis sortez ! Sortez et fermez bien la porte !

 

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Soirée à l’opéra

Et Bordeaux dressait son théâtre devant mes yeux réjouis

Avant que de contenter ma mélomanie.

Bordeaux, entends-tu mon cœur qui galope sa chevauchée ?

Entends-tu mon âme qui implore ta mélopée ?

 

Et Bordeaux était pour un soir lumineuse cité,

Ville promise, conquête, mon adorée,

Versant sur mes pas ses joyaux, émeraudes et diamants,

Bordeaux et son ciel s’ouvrant tel un océan

Pour m’offrir des heures longues suspendues d’éternité.

 

Et Bordeaux était un moment merveilleux.

De ces moments si doux et sucrés

Qui reviennent vous visiter les soirs d’été.

De ces moments qui laissent l’âme légère, le cœur heureux,

L’oreille comblée.

De ces moments où chaque sens s’éveille à toute la beauté.

 

Et Bordeaux, au creux de toi, enserrée dans tes bras, j’ai vibré

Comme les cordes tendues des violons qui jouaient.

De cour en jardin, de parterre en balcon,

Dans tes allées, dans ton palais,

Ensorcelée, je me suis abandonnée.

 

Et Bordeaux, tu habilles mon souvenir désormais.

 

http://www.opera-bordeaux.com/multimedia/retrospective-de-la-saison-2011-12-51.html

 

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.