Des jours et des nuits

Ne rien prendre pour acquis,
Jamais !
Savoir,
Toujours !
Que d’un instant à l’autre
Tout votre monde peut s’écrouler.
Ne compter sur rien ni personne.
N’être attaché à rien
Ou du moins,
S’entraîner chaque jour à vivre
Comme si tout pouvait disparaître
Demain.

Prendre le bien
En sachant clairement
Qu’il est passager clandestin.
A chaque coup se relever,
Comprendre que ce ne sera pas le dernier.
Regarder la flaque au sol
Et s’en moquer.
Tourner les talons
Faire un trait sur le passé.

Ne rien prendre pour conquis,
Jamais !
Savoir,
Toujours !
Que l’amour naît au hasard
Des printemps favorables.
Un hiver plus rude qu’à l’accoutumé
Et le voilà emporté
Dans la froidure du blizzard.

Prendre le temps comme il vient
S’attendre à tout mais n’espérer rien !
Imaginer le pire
Et se laisser surprendre par le meilleur.
Etre frivole et léger
A toute heure.
Savoir que la vie n’est que prêtée
Par un dieu malin,
Par un esprit farceur.

Ne rien prendre pour donné,
Jamais !
S’acclimater
Chaque jour
A celui qui sera le dernier.
Et comme Epicure à Mécénée
Se répéter que la mort n’est rien
Car, quand elle y sera
Nous s’y serons point.

Ce jour…ou un autre

Je ne suis pas femme à chiffres.
Ces inconnus de passage
Dans les registres et les cahiers,
Dans les courriers et les contrats.
Partout sur mes papiers
Ils sont de parfaits étrangers.
Je les vois sans les regarder,
Leur langage n’est qu’une bouillie
A mon palais
De jouisseur, de fin gourmet.

Je ne suis pas femme à chiffres.
Je ne compte ni les jours ni les semaines
Je laisse les mois comme les années
Dévaler les pentes de l’éternité.

Mes artères et mes viscères ont 40 ans aujourd’hui.
Vous êtes sûr Docteur ?
Et mon âme ? Et mon coeur ?
Je les sens si plein de la même fraîcheur
Qui emplissait hier, le printemps de mes 20 ans.
Oui, bien sûr…bien sûr je vous crois
Une carte d’identité ça ne ment pas
Et puis ma mère est encore là
Pour me dire quel bébé rose et joufflu
Elle tenait dans ses bras
En ce jour d’avril 1976
Dans cette maternité aux vitres étouffantes.

Mais je ne suis pas femme à chiffres
Décidemment non !
Je ne comprends rien à ces signes
Qui s’alignent.

40 ans aujourd’hui…
Vraiment ça n’a pas de sens
Pas de signification
Si ce n’est pour le monde autour de moi
Qui voit dans ces chiffres
Un cap, un seuil, un moment critique,
Un stade ultime
Où l’être bascule vers d’autres abîmes.
Je n’objecte pas, je ne renie rien,
Je ne comprends tout simplement pas.

Je ne suis pas femme à chiffres.
Femme à mots, femme à livres,
Femme à hommes, femme à vivre,
Femme à badinerie, femme à rire,
Femme à colère, femme à folies,
Femme à rêves, femme à désir,
Femme à cris, femme à dire.
Non, décidemment je ne comprends pas
Ces chiffres affichés
Qui devraient me raconter,
Dresser un portrait
Validé, certifié, homologué par des usages
Qui entérinent mon âge.

Mais comment vous dire alors
Que c’est le même pouls
Qui tambourine sous la peau,
Le même bouillon
Qui crapahute dans les veines ?
Comment vous dire encore
Que c’est le même éblouissement qui cogne
Face à une mer d’étoiles dans un ciel de juillet,
La même lave qui bat
Sous les paupières assiégées
Par le spectacle du monde animal et végétal,
Que le ballet des oiseaux est toujours le premier,
Que le soleil de mai est chaque fois nouveau ?
Comme vous dire aussi
Que les révoltes sont intactes,
Les exaspérations toujours vivaces,
Et les envies de chambardement évidemment tenaces ?

Je ne suis pas femme à chiffres
Décidemment !
Mais fêtons ensemble mes 40 ans
Puisque tel est votre plaisir.
Et que le vin coule à flot,
Et que les fruits gros et juteux éclaboussent nos jeux,
Et que l’insolence soit notre maître mot,
Et que la passion soit notre seul flambeau
Comme au jour de nos 10, de nos 20, de nos 30…
Comme à chaque jour nouveau
Sur la vie ensommeillée de rêves
Qui se lève.

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Paroles d’exilé

Mes chers parents,

Je vous écris du fond des abimes de l’amer, où mes rêves d’ailleurs meilleur, de vie libre et prospère, loin du feu de la guerre, ont été engloutis par un coup fatal du sort. J’étais jeune et en pleine santé. Je voulais, comme tant d’autres de par le monde, avoir l’avenir devant moi, prendre ma part du festin, attraper un morceau de bonheur et le garder entre mes mains. Je voulais moi aussi une femme et des enfants, du travail et une maison, une vie semblable à mille autres, comme celles que j’ai vues sur les écrans. Mais surtout, plus que tout, je voulais la paix et le silence que font les armes quand elles ont regagné leurs armoires. Je voulais ne plus avoir peur de mourir demain et dormir du sommeil lourd de l’homme fatigué mais serein. Je voulais vivre, simplement vivre enfin !

Pardonnez-moi mes chers parents ! Pardonnez-moi d’avoir échoué dans mon projet et de n’avoir plus rien à vous donner, qu’un fils mort, qu’un noyé. Jamais l’embarcation de fortune de ces chiens exploiteurs de misère, élevés et nourris par des irresponsables, marchands d’armes, trafiquants de guerres et de vengeurs enragés, n’est arrivée sur les côtes de cette Europe rêvée en déesse Liberté. Nous étions cent…quatre cents…sept cents…nous sommes des milliers sur ces cercueils de la Méditerranée, ne cherchant rien d’autre qu’à atteindre un rivage où le pouls de la vie bat plus fort que celui de la mort. Nous étions des centaines, bien décidés, bien vivants. Et nous voilà désormais sous les ombres noires de la mer, vies saccagées, oubliées dans l’indifférence généralisée.

Pardon mes chers parents ! Pardon de ne vous laisser que l’absence et les larmes…pour un fils parti trop tôt parce qu’il a voulu sauver sa peau.


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Le radeau de la méduse
Le radeau de la Méduse, Géricault (1819)

Aphorismes et autres sentences (8)

Je cherche de moins en moins à plaire,
Mais de plus en plus à être.

***

Il y a les hommes qu’on espère.
Il y a les hommes qu’on trouve.
Et il arrive parfois que ce soient les mêmes.

***

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Je suis au monde

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis au milieu des Hommes et des arbres. Je suis la musique à leurs voix qui se mêlent. Je suis endormie dans les herbes hautes à attendre le soleil. Je suis le rayon sur ma joue qui s’éveille. Je suis l’oubli au creux du sommeil. Je suis le rêve qui éclaire le réel. Je suis le vent qui se brise sur les vitres sales de mon âme livide. Je suis sur le lit de l’amour qui attend qu’on le serve.

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis un morceau de chair, un bout de matière arraché à l’univers. Je suis un composite, un copeau de bois, une larme de nuage, un amas de glaise et de poussière. Je suis le patient sans espoir, l’assoiffé qui refuse de boire. Je suis au bord de la vie, sur le quai des soupirs et j’attends des trains qui passent au loin. Je suis l’élan de la vie et le souffle de la mort. Je suis dans le lit de l’envie et je l’écoute qui dort.

Je suis au monde étrangère au monde.

 

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Le rossignol a chanté ce soir

J’écoute le silence. Oui, le silence. Ce vide immense empli de mille sons. Assise à mon bureau, de la fenêtre me parvient le chant mélangé des oiseaux. Je reconnais celui du rossignol à nul autre pareil, avec ce cliquetis dans la gorge, ce pincement de langue qui joue les musiques les plus belles.

Imagine t-on, un seul instant, un monde sans oiseaux, un monde sans leur chant délicieux. Il nous est si coutumier ce chant, que trop souvent nous oublions cet enchantement qui habille nos jardins, allument nos villes sales, ensoleillent nos vies trop pâles. Et nous passons notre chemin, distraits, absorbés par nos affaires quotidiennes ou un iPod sur les oreilles, sourds aux bruits du monde. Mais demain… si demain les oiseaux, las de chanter pour des fous et des idiots. Oui, si demain les oiseaux entraient en résistance et qu’ils se mettent à faire silence. Si demain ces cliquetis de gorge, ces pincements de langue, ces notes harmonieuses n’étaient plus. Ah ! Comme alors la tristesse s’abattrait sur nos jours déjà monotones. Ah ! Comme le silence serait un vide immense… banalement et simplement immense.

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Partir

Partir
Pour rejoindre un autre rivage,
Commencer un autre voyage.

Partir
Car j’étouffe et j’enrage,
Dans cette ville, cette cage.

Et je suffoque au milieu de ses ruines
Qui se prennent pour des palais.

Partir
S’envoler loin des sinistres présages,
Aller là où reste quelque courage.

Partir
Pour retrouver le pouls lent et vivant
De la Vie qui jubile.

Vois là mon cœur qui cherche un signe,
Vois là ma main qui le dessine.

Partir
S’arracher à la course intrépide
De ces îles d’acier à l’avenir vide.

Partir
Pour sauver les années…
Ces années qui restent à vivre.

 

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