Le cri du prolétaire qu’on assassine

Je l’ai pris son boulot de merde !
Le type m’a dit :
C’est ça ou alors plus d’alloc’.
Je l’ai pris oui son CDD à dix sous
Ses 20 heures par semaine
Sans compter les trajets
Les heures d’attente
Et puis celles à pleurer.

Je l’ai pris oui
Parce que le loyer à payer,
Le frigo à remplir
Et la gosse à finir d’élever.

Je suis comme les autres
Tous pareils !
Logée à la même enseigne
Faits comme des rats !
« T’as pas le choix ma fille »
Que je me dis le soir en me couchant.
Et les heures tournent
Et chaque minute de la journée défile.
Quand vient le sommeil enfin
Il est presque temps que je me lève
Et alors tout recommence.

Mais crois moi
Je leur en donne pour leur pognon
A ces cochons !
Ma misère
Elle finira par leur coûter chère.
Un jour de plus, un jour de trop,
C’est certain, je m’en fais la promesse
Je le saboterai leur boulot.
Je sais pas encore quand
Mais je sais déjà comment.

En attendant je m’autorise à rêver
De la révolution,
Et croyez bien que ce jour là
Ce ne sont pas quelques chemises qui voleront,
Ni quelques Porsche qui crameront.

La misère ça attend,
Silencieuse, tête baissée
Rentrée dans les épaules,
Ca se porte comme un fardeau
Ca vous fait le dos rond
Et l’âme docile.
Mais le jour où ça se réveille,
Le jour où ça se gorge de colère,
Où ça sent que foutu pour foutu
Y’a plus rien à perdre,
Alors ce jour là
La misère
Ca vous accroche par le bras
Ca vous traîne dans les ruelles,
Sur les avenues et les boulevards,
La rage en bandoulière
Et ça dévaste tout sur son passage.

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Plus jamais le temps

Dépêche-toi ! Tu vas être en retard à l’école !

Dès le plus jeune âge la vie devient une course contre la montre. Toujours soumis à la loi du temps, il faut aller vite, faire un maximum de gestes en un minimum de temps. Inévitablement la pensée elle aussi se trouve entraînée et écrasée par ce rouleau compresseur. Il faut penser vite et bien. Il faut penser utile et pertinent. Dès le début de sa scolarité l’enfant doit montrer ses aptitudes intellectuelles. Il devra aussi montrer ses capacités physiques, car dans cette société de l’homme parfait sans maux ni faiblesses, on se doit d’être solide, fort, robuste.  Il faut être un enfant qui marche de bonne heure, qui  parle de bonne heure, qui apprend vite, voire plus vite que les autres. Car si l’enfant peut être précoce alors quelle gloire !  Ca fait bien dans une famille un enfant précoce. Ca se montre, ça s’exhibe, ça flatte papa et maman, ça donne l’illusion que « chez nous c’est mieux que chez les autres ».

Et puis le temps passe. L’enfance file vite, trop vite. L’enfant devient adolescent, mais il poursuit inlassablement le maître du temps. Il le poursuit d’autant plus clairement, que le temps s’est fiancé officiellement avec dame compétition. Quand il était encore petit enfant, il devinait bien sa présence, mais elle restait encore en retrait. Maintenant il la sent. Elle est là, prégnante, inévitable. Et ce n’est que le début de sa funeste course après le temps, ce temps qui le mènera, quoiqu’il advienne, à cette mort certaine vers laquelle chacun se précipite, plus vite, à force de marathons effrénés.

La technologie libérera du temps pour l’homme.

La machine en accomplissant certaines tâches jusqu’alors faites de main d’Homme devait nous émanciper. Davantage de travail effectué grâce à l’aide de la technologie devait permettre des gains de productivité, qui pourraient alors se traduire en temps libéré pour l’Homme. Sans doute dans un monde idéal où la cupidité serait absente ceci eût été possible. Mais pas dans nos sociétés. Le temps est alors devenu, plus que jamais, de l’argent. Il s’agit désormais de faire toujours plus en toujours moins de temps. Il faut être performant, rentable, productif. Un ouvrier c’est 120 pièces/minute ! Une caissière de supermarché c’est 20 clients/heure ! Un télé-conseiller c’est 25 clients/jour !  Un administratif c’est 50 dossiers/mois !

L’Homme moderne, rejeté dans le décor froid et hostile de son poste de travail,  n’est plus qu’une machine travaillant sur la machine. Parfois, on lui interdit même de personnaliser son bureau, son atelier, son boxe. Rien ne doit pouvoir venir déconcentrer sa tâche. Courant alors après le temps, cherchant sans cesse à se mettre au diapason d’une machine qui accélère perpétuellement la cadence, par tous les messages qu’elle envoie, l’Homme entre dans une danse macabre. Il y perd le sommeil, la sérénité, la joie de vivre même. Il est obsédé par cette idée qu’il n’a pas le temps, qu’il doit se presser de finir sa tâche pour en démarrer une autre, se presser de déjeuner parce que son travail est là qui l’attend, se dépêcher à sortir du bureau pour ne pas rater le bus, le métro, le train qui le transporte jusqu’à sa maison, parce le travail se concentre désormais dans ces no man’s land aux abords des grandes agglomérations, là où on ne vit pas, là où seules les machines sans âmes vivent entre elles. Et cet Homme, et c’est bien là son drame, a encore une âme. Une âme qui se débat, qui hurle en silence, qui se cogne contre les parois d’un cerveau anesthésié par la souffrance mentale qu’infligent  cette nouvelle organisation du travail, ces nouvelles méthodes de management.

Plus jamais le temps.

L’Homme se retrouve broyé dans ce tourbillon qui l’entraîne toujours plus vite, et il n’a plus jamais le temps. Plus le temps de regarder grandir ses enfants. Plus le temps de voir que la femme (l’homme) qui vit à ses côtés est toujours belle (beau) même enveloppé(e) dans sa vie de marathonien(ne). Plus le temps de lire. Plus le temps de s’instruire. Plus jamais le temps de s’arrêter pour observer la vie.  Plus le temps d’aimer les mille et une beautés que l’univers qui l’entoure offre à tous ses sens ; un chant d’oiseau, une nuit noire d’encre sans nuage, le parfum de la terre mouillée après la pluie, la douceur d’une fraise des bois, la chaleur d’un animal qui vient se blottir. Plus jamais l’homme n’a le temps d’être en osmose avec son environnement. Plus jamais l’Homme n’a le temps d’être un Homme.

Et il court, il court toujours plus vite, vers l’inéluctable, vers la fin, vers sa mort. Il court, il court après le temps sans jamais rattraper celui qu’il a perdu à force de courses aussi vaines qu’effrénées. Il alimente ce circuit fermé qui le mène à sa chute. Et il meurt, l’Homme, cet animal si intelligent capable d’asservir, pense t-il, toutes les autres espèces vivantes de la nature, quand c’est lui-même qu’il asservi au métal froid de la machine, à l’acier glacé des hommes qui ne sont déjà plus des humains. Oui, il meurt, l’Homme, sans jamais avoir vécu.

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Signe extérieur de richesse

Il arriva dans la station avec son bolide, pressé, stressé, l’air irrité.  Oui, il devait être de ces hommes qui portent leur fierté seulement quand elle est agacée. J’ignore combien de chevaux rugissaient sous le capot,  mais le petit écusson clinquant à l’arrière et à l’avant du véhicule, valait à lui seul signe extérieur de richesse.

Il descendit pour faire le plein du monstre. Avec son costume noir et ses chaussures soigneusement cirées, il semblait tout droit sorti des vapeurs d’un pressing. J’étais à côté de lui remplissant le réservoir de cette amas de taule et de plastique qui me transporte depuis 5 ans d’un point A à un point B.  Il m’amusait l’homme dans son habit de cadre, plus tout à fait jeune mais dynamique à n’en pas douter. Il regardait sa montre (une Rolex peut-être, pensais-je un sourire  au coin de lèvres). Le client le précédant n’était pas encore passé en caisse. Aussi, l’homme aux affaires sérieuses ne pouvait-il pas remplir son réservoir du liquide précieux. Il trépignait, s’impatientait, soufflait, pestait dans sa colère silencieuse. Un rendez-vous peut-être l’attendait. Un rendez-vous évidemment de la plus haute importance. Ces hommes sérieux n’ont que des rendez-vous importants. Leurs activités sont importantes. Leur temps est important. Leur vie n’est qu’une succession de moments tous plus importants les uns que les autres.  Il jeta un œil vers moi, un œil de jais teinté de jalousie parce que mon réservoir se remplissait tandis que le sien restait désespérément vide, et de tristesse, parce qu’il sentait bien que sa jalousie était grotesque. Finalement la pompe à essence se mit à couler de son côté. Un sourire de soulagement se dessina sur sa figure froide et figée.

Alors que je m’apprêtais à refermer le bouchon de mon réservoir, je m’aperçus qu’il était en train d’en faire autant. Déjà ? Mais le plein de ce veau vrombissant devait bien nécessiter au moins 60 litres de carburant ! Je levai les yeux vers l’écran qui affiche le prix de la transaction et avec une surprise amusée y  lus : 24,30 Euros.

Finalement sa montre n’était peut-être qu’une simple babiole au bracelet en faux cuir achetée pour quelques euros sur un marché.

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La vie n’a pas de prix

Ne vous a-t-on jamais dit, alors que vous étiez au bord du précipice, un pied dans le vide, l’autre encore planté dans la terre… « Mais voyons ! La vie n’a pas de prix ! ». C’est justement parce que la vie n’a pas de prix qu’elle est tellement maltraitée.

Parce qu’en ce bas monde, il faut que tout affiche un prix. Regardez vous ! Vous êtes votre maison, votre voiture. Pire encore ! Vous êtes la marque de votre portable, de vos chaussures, du coiffeur qui a coupé vos cheveux. Vous êtes ce que votre compte en banque compte de billets. Vous n’avez de valeur que celle des biens que vous possédez. Vous n’êtes que ce que vous possédez. Alors quand vous ne possédez rien, ou si peu que cela revient à rien,  vous n’êtes rien. Et votre vie n’a pas de prix !

Au nom de la bonne conscience judéo-chrétienne on organise des campagnes de prévention du suicide. Mais au nom de la sacro-sainte loi du marché, on accepte que des hommes et des femmes, acculés par les dettes, l’absence de moyens de subsistance, accablés par l’indigence de leur vie d’esclave, sans espoir de salut, choisissent de mettre fin à leurs jours de douleur. Au nom d’un modèle économique qui fait la fortune si démesurée, qu’elle n’a plus de prix, de quelques hommes, on détourne les yeux quand des millions d’autres hommes perdent leur vie. Au nom de forces supérieures et impalpables, au nom de cette main invisible qui s’abat sur nos destins et nous balance de droite à gauche, de gauche à droite, tels des pantins, on se résigne à l’intolérable.

Non, la vie n’a pas de prix, car si elle en avait un, personne n’oserait la traiter ainsi.

 

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