Le Canal

J’étais devenue un animal sauvage. Je me cachais comme une bête traquée. Quand je sortais je rasais les murs, j’avançais d’un pas rapide, la tête baissée. Je ne voulais croiser aucun regard. Qu’ils fussent de mépris ou de pitié, tous me brûlaient la peau comme un condamné au bûcher le jour de son exécution. D’ailleurs j’avais pris l’habitude de sortir de ma mansarde aux premières heures du jour ou le soir, tard, bien après le dîner. Souvent j’allais déambuler le long du canal. Il était froid. Il était sale. Il était seul. Il était triste. Il serpentait par la ville en charriant tous les immondices de la journée. Comme moi.

Je me saoulais dans le reflet de ses eaux boueuses. J’y voyais défiler tout mon passé. Ce que j’avais été. Ce que je ne serai plus jamais. Ce que j’avais perdu. Ce en quoi j’avais cru. Toutes mes illusions et mes désillusions, toutes mes naïvetés, toutes mes tentatives et tous mes échecs étaient là. Tous mes souvenirs aussi. Oui, mes souvenirs flottaient, là, comme des cadavres qu’on a oubliés de ramasser, là, à la surface du canal. 60 ans d’une histoire qui n’intéresse personne gisait là dans les ondes noires. Et tous ces souvenirs emmêlés, enchevêtrés dans un désordre négligé, tous ces souvenirs n’avaient pas pris une ride, quand mon visage était outragé par des sillons aussi longs que laids. Tout était là, intact, devant mes yeux. Sa belle figure, un peu pâle, un peu mélancolique, si jeune, avec ce regard immense dégradé de brun et d’ocre. Tout était là dans la chaleur de ses mains qui m’aimaient alors. Tout était là, oui, dans un passé plus vivant que la rudesse répugnante du présent.

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

 

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Le flacon et l’ivresse

Je lève mon verre

A toutes les illusions déçues

A nos amours déchues

Et même à nos histoires de cul !

 

Je bois à la santé

Des cœurs trop froids

Des sacrifices comme seul désarroi

Des bras qui s’offrent sur la croix.

 

Je lève mon verre

A tous les imbéciles heureux mais désespérés

Aux femmes délaissées

Aux hommes désolés.

 

Je bois à la santé

Des nuits pécheresses

Au flacon, à la tristesse

A celle qui reste après l’ivresse.

 

Je lève mon verre

A toutes les colères

Celles qui font l’âme légère

Les belles, les étrangères.

 

Je bois à la santé

Des fantômes qui oublient

Des visages qui n’ont pas vieilli

De cette vie en sursis.

 

Je lève mon verre

Aux flots de larmes

Aux espoirs qui suivent les drames

A l’incertitude, ton charme.

 

Je bois à la santé

Des erreurs qu’on reproduira

Des douleurs qu’on cajolera

Des chaleurs qu’on recherchera.

 

Je lève mon verre

A tout ce que la vie

A de plus sale et de plus beau aussi.

A toutes nos histoires

De chair et de guerre

A nos amours éphémères

A nos débauches ordinaires

A nos rencontres singulières

A toutes nos chimères,

 

Je bois et je lève mon verre !

 

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