Fenêtre sur octobre

Il y a ces couleurs fabuleuses
Ces ocres et ces ors
Ces rouges feu
Ces rouilles ferreux
Ces verts hasardeux
Isolés, insolites
Et puis il y a ces pluies
Ces pluies de feuilles
Qui inondent le ciel.

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Chemin boisé en automne
« Chemin boisé en automne » de Hans Andersen Brendekilde, peintre danois (1857-1942)

Je suis au monde

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis au milieu des Hommes et des arbres. Je suis la musique à leurs voix qui se mêlent. Je suis endormie dans les herbes hautes à attendre le soleil. Je suis le rayon sur ma joue qui s’éveille. Je suis l’oubli au creux du sommeil. Je suis le rêve qui éclaire le réel. Je suis le vent qui se brise sur les vitres sales de mon âme livide. Je suis sur le lit de l’amour qui attend qu’on le serve.

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis un morceau de chair, un bout de matière arraché à l’univers. Je suis un composite, un copeau de bois, une larme de nuage, un amas de glaise et de poussière. Je suis le patient sans espoir, l’assoiffé qui refuse de boire. Je suis au bord de la vie, sur le quai des soupirs et j’attends des trains qui passent au loin. Je suis l’élan de la vie et le souffle de la mort. Je suis dans le lit de l’envie et je l’écoute qui dort.

Je suis au monde étrangère au monde.

 

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Le rossignol a chanté ce soir

J’écoute le silence. Oui, le silence. Ce vide immense empli de mille sons. Assise à mon bureau, de la fenêtre me parvient le chant mélangé des oiseaux. Je reconnais celui du rossignol à nul autre pareil, avec ce cliquetis dans la gorge, ce pincement de langue qui joue les musiques les plus belles.

Imagine t-on, un seul instant, un monde sans oiseaux, un monde sans leur chant délicieux. Il nous est si coutumier ce chant, que trop souvent nous oublions cet enchantement qui habille nos jardins, allument nos villes sales, ensoleillent nos vies trop pâles. Et nous passons notre chemin, distraits, absorbés par nos affaires quotidiennes ou un iPod sur les oreilles, sourds aux bruits du monde. Mais demain… si demain les oiseaux, las de chanter pour des fous et des idiots. Oui, si demain les oiseaux entraient en résistance et qu’ils se mettent à faire silence. Si demain ces cliquetis de gorge, ces pincements de langue, ces notes harmonieuses n’étaient plus. Ah ! Comme alors la tristesse s’abattrait sur nos jours déjà monotones. Ah ! Comme le silence serait un vide immense… banalement et simplement immense.

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Tourne le monde…tourne dans l’autre sens

Lui, il était là, assis sur un banc. Se désolant, mais consentant à la course du monde. Il faut bien qu’il tourne pensait-il.  Il faut bien qu’il tourne de toute façon. Certes, il ne tourne pas rond. Mais il tourne n’est-ce pas là son moindre mal ? Contentons nous d’accompagner le mouvement. Il faut être réaliste. Il tourne le monde et nous sommes vivants, n’est-ce pas tout ce qui compte ?

Il ne rêvait presque jamais. Ses nuits avaient le calme triste de déserts sans oasis. Ses jours avaient le désir éteint d’un vieillard fatigué qui attend la mort. Il ne croyait en rien. Il n’espérait rien. Il traversait sa vie comme on traverse un hall de gare pour prendre un autre train. Il était rarement mécontent. Il était rarement content. Il aimait tout, un peu vaguement. Il ne détestait jamais rien qu’avec le même flottement.

Elle, elle passait là, devant son corps lourd, alangui et résigné. Devant son visage gris sans expression, elle passait là avec ses 20 ans, avec ses 30 ans, ou peut-être ses 40 ans. Elle passait là avec le cœur encore palpitant. Elle hurlait, vociférait. Elle crachait et se mouchait dans les haillons de son époque qu’elle détestait. Le monde ne tourne pas rond gueulait-elle à qui voulait l’entendre et même à qui ne voulait pas. Qu’attendons-nous pour inventer un autre mouvement, une autre rotation pour que les Hommes, enfin, vivent vraiment ?

La colère suait dans tous ses mots. Elle rêvait les yeux ouverts et refusait de courber le dos. Elle avait l’insolence de ses illusions. La force cynique de ses batailles perdues. La rage haute des guerres qu’on continue. Elle riait bien fort souvent. Elle aimait éperdument et tout aussi fréquemment. Elle avait la mine rose des fleurs en bouton et la volonté noble des vieux paysans.

Alors elle se mit à déclamer à la face du monde tournant n’importe comment, ces mots, que ce jour là, j’ai pris soin de noter au crayon noir sur les pages blanches de mon âme qui passait là :

« Ô ma chère humanité,

Toi qui es capable des pires beautés et des plus sublimes horreurs, laisse-moi t’aimer. Laisse-moi glisser sur toi le regard innocent de l’enfance. Laisse-moi crédule habitée par mille espérances. Laisse-moi voir tes visages radieux où se mêlent tour à tour l’éclair brillant du talent et l’émotion vive de l’amour naissant. Ces voiles doux et transparents accrochés aux façades des femmes et des enfants. Ces velours épais et caressants posés aux fronts fiers et larges des hommes grands.  Ô oui ma chère humanité, toi que j’aime autant de fois que tu me donnes d’occasion pour te haïr, pour me frapper le cœur et encore maudire tes folies qui blessent  mes jours et mes nuits, et fatiguent mes ardeurs aussi.

Regarde ! Vois la vie tout autour de toi ! De l’oiseau qui picore trois miettes au bout de ton doigt à l’eau qui court par les champs, les sentiers et les bois. Regarde !  Ô ma chère humanité ! Vois la lumière à nulle autre pareille dans ses reflets d’ardoise irisée, qui descend sur la campagne de novembre. Goûte la moiteur tendre du soir de l’automne sur les plaines qui attendent décembre. Et inverse ! Inverse la course mortelle du temps qui te dévore le présent et l’avenir ! Et tords ! Tords les aiguilles des cadrans qui finiront par te faire mourir ! Lève-toi Ô ma chère humanité ! Lève-toi car le destin n’est pas écrit, il reste là entre tes mains ! ».

 

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L’allée des peupliers

Il y a ce bord de rivière frais de vert qui se transforme en rizière aux pluies abondantes.  Il y a ces peupliers qui s’élancent, guerriers naufragés des temps nouveaux, vers un ciel bleu de blanc. Il y a la terre encore mouillée de l’averse passée et le goût sur la langue de la menthe coupée. Et il y a ce chemin…

Ce chemin qui serpente au milieu des cubes de béton. De chaque côté, des grillages délimitent les parcelles des heureux possesseurs de parpaings. Il y a les merles moqueurs qui ne se moquent plus de rien, depuis que les machines ont détruit leurs habitats pour d’autres toits. Il y a les blés aux têtes de miel,  presque incongrus, qui jaillissent dans ce cimetière moderne. Il y a cette femme qui me voit sur le chemin, promenant ma carcasse éphémère dans les sillons de la terre, et qui m’enjoint de quitter dans l’instant ce qu’elle nomme « SA propriété ».  Je n’irai pas voir l’eau là-bas, qui coule au bout du chemin, qui se faufile au milieu de ce décor carcéral. Je n’irai pas parler avec les vieux peupliers qui jadis accompagnaient les rêveries de mon enfance fleurie. Je n’irai plus jamais sur ce bord de rivière frais de vert qui m’a vu grandir et m’a fait telle que je suis.

La tête basse, le regard perdu dans mes souliers qui caressent une dernière fois cette terre volée à la communauté, je m’en retourne triste, des larmes au coin du cœur. Et là, enserrée, prisonnière entre sol et béton. Oui, là dans cet enfer elle a poussé la graine de peuplier. Comment a-t-elle réussi à prendre racine dans ce paysage désaffecté ? Nul ne le sait. Mais qu’importe ! Elle est là. Elle respire. Elle cherche la lumière. Elle se bat. Elle est l’espoir qui nous garde en vie.

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Sur le sentier fleuri

Je suis partie en exil

Et je vous ai laissé les bruits de la ville.

J’ai déserté les routes goudronnées

Je leur ai préféré les chemins de terre accidentés.

J’ai fui la course intrépide du citadin conditionné

Et j’ai retrouvé la lenteur du pays où je suis née.

 

J’ai été lâche peut-être

Je suis partie sans même vous laisser une lettre.

Comme un animal blessé

Je suis allée là-bas me cacher

Et dans les foins, sur l’herbe

Dans les près

Je me suis couchée

La tête au clair soleil de mars

L’esprit déjà tourné vers avril

J’ai plongé dans un rêve

Les yeux grands ouverts.

 

Et maintenant je guette

Heureuse, le chant de la fauvette

Et je souris au rayon chaud qui glisse sur ma fossette.

Le chat se prélasse sur la pierre

Et le lézard danse dans le lierre.

Le pêcher est rose à toutes ses extrémités

Et des fleurs virevolte le pollen

En poussière dorée.

 

Je suis partie en exil

Loin des bruits de la ville

A la campagne

Dans un pays de Cocagne.

 

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