Paroles d’exilé

Mes chers parents,

Je vous écris du fond des abimes de l’amer, où mes rêves d’ailleurs meilleur, de vie libre et prospère, loin du feu de la guerre, ont été engloutis par un coup fatal du sort. J’étais jeune et en pleine santé. Je voulais, comme tant d’autres de par le monde, avoir l’avenir devant moi, prendre ma part du festin, attraper un morceau de bonheur et le garder entre mes mains. Je voulais moi aussi une femme et des enfants, du travail et une maison, une vie semblable à mille autres, comme celles que j’ai vues sur les écrans. Mais surtout, plus que tout, je voulais la paix et le silence que font les armes quand elles ont regagné leurs armoires. Je voulais ne plus avoir peur de mourir demain et dormir du sommeil lourd de l’homme fatigué mais serein. Je voulais vivre, simplement vivre enfin !

Pardonnez-moi mes chers parents ! Pardonnez-moi d’avoir échoué dans mon projet et de n’avoir plus rien à vous donner, qu’un fils mort, qu’un noyé. Jamais l’embarcation de fortune de ces chiens exploiteurs de misère, élevés et nourris par des irresponsables, marchands d’armes, trafiquants de guerres et de vengeurs enragés, n’est arrivée sur les côtes de cette Europe rêvée en déesse Liberté. Nous étions cent…quatre cents…sept cents…nous sommes des milliers sur ces cercueils de la Méditerranée, ne cherchant rien d’autre qu’à atteindre un rivage où le pouls de la vie bat plus fort que celui de la mort. Nous étions des centaines, bien décidés, bien vivants. Et nous voilà désormais sous les ombres noires de la mer, vies saccagées, oubliées dans l’indifférence généralisée.

Pardon mes chers parents ! Pardon de ne vous laisser que l’absence et les larmes…pour un fils parti trop tôt parce qu’il a voulu sauver sa peau.


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Le radeau de la méduse
Le radeau de la Méduse, Géricault (1819)

Partir

Partir
Pour rejoindre un autre rivage,
Commencer un autre voyage.

Partir
Car j’étouffe et j’enrage,
Dans cette ville, cette cage.

Et je suffoque au milieu de ses ruines
Qui se prennent pour des palais.

Partir
S’envoler loin des sinistres présages,
Aller là où reste quelque courage.

Partir
Pour retrouver le pouls lent et vivant
De la Vie qui jubile.

Vois là mon cœur qui cherche un signe,
Vois là ma main qui le dessine.

Partir
S’arracher à la course intrépide
De ces îles d’acier à l’avenir vide.

Partir
Pour sauver les années…
Ces années qui restent à vivre.

 

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Sur le sentier fleuri

Je suis partie en exil

Et je vous ai laissé les bruits de la ville.

J’ai déserté les routes goudronnées

Je leur ai préféré les chemins de terre accidentés.

J’ai fui la course intrépide du citadin conditionné

Et j’ai retrouvé la lenteur du pays où je suis née.

 

J’ai été lâche peut-être

Je suis partie sans même vous laisser une lettre.

Comme un animal blessé

Je suis allée là-bas me cacher

Et dans les foins, sur l’herbe

Dans les près

Je me suis couchée

La tête au clair soleil de mars

L’esprit déjà tourné vers avril

J’ai plongé dans un rêve

Les yeux grands ouverts.

 

Et maintenant je guette

Heureuse, le chant de la fauvette

Et je souris au rayon chaud qui glisse sur ma fossette.

Le chat se prélasse sur la pierre

Et le lézard danse dans le lierre.

Le pêcher est rose à toutes ses extrémités

Et des fleurs virevolte le pollen

En poussière dorée.

 

Je suis partie en exil

Loin des bruits de la ville

A la campagne

Dans un pays de Cocagne.

 

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