Lettre d’une inconnue (extrait)

De toutes les nouvelles de Stefan Zweig, celle-ci est sans conteste la plus troublante, la plus touchante, la plus vibrante.

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Une confidente singulière

Chaque soir elle revient comme une amie régulière, comme une confidente singulière. Elle revient mettre des couleurs et de la lumière sur la banalité des jours, sur l’ennui et le quotidien, sur la pâleur de l’ordinaire. Et tout à coup, de sa seule présence, elle sublime ce qui l’instant d’avant, n’avait ni saveur, ni odeur, ni plaisir, ni désir, ni rien qui fasse s’emballer le coeur.

Elle, c’est l’heure solitaire. L’heure solitaire du soir qui s’habille de silence et de noir. C’est l’heure qui tombe sur les toits avec la pénombre. C’est l’heure privée sur laquelle plus aucun autre n’a de droit. C’est l’heure insouciante qui s’autorise tout. C’est l’heure qui se prélasse  sans la moindre culpabilité. C’est l’heure lente qui prend, enfin, le temps. Le temps d’éloigner les heures intrépides du jour. Le temps d’écouter le grincement des volets de la grange. Le temps d’observer le chat en pleine toilette. Le temps hypnotique des flammes dans l’âtre. Le temps d’un verre de vin sur un air de jazz. Le temps d’un livre blotti dans un lit de coussins. Le temps de l’oubli. Le temps de tout. Le temps de rien. Cette heure, à nulle autre pareille, c’est l’heure de toutes les langueurs. Et pour elle, pour la vivre encore, ne serait-ce qu’une heure, je donnerais toutes les autres heures.

 

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Le Canal

J’étais devenue un animal sauvage. Je me cachais comme une bête traquée. Quand je sortais je rasais les murs, j’avançais d’un pas rapide, la tête baissée. Je ne voulais croiser aucun regard. Qu’ils fussent de mépris ou de pitié, tous me brûlaient la peau comme un condamné au bûcher le jour de son exécution. D’ailleurs j’avais pris l’habitude de sortir de ma mansarde aux premières heures du jour ou le soir, tard, bien après le dîner. Souvent j’allais déambuler le long du canal. Il était froid. Il était sale. Il était seul. Il était triste. Il serpentait par la ville en charriant tous les immondices de la journée. Comme moi.

Je me saoulais dans le reflet de ses eaux boueuses. J’y voyais défiler tout mon passé. Ce que j’avais été. Ce que je ne serai plus jamais. Ce que j’avais perdu. Ce en quoi j’avais cru. Toutes mes illusions et mes désillusions, toutes mes naïvetés, toutes mes tentatives et tous mes échecs étaient là. Tous mes souvenirs aussi. Oui, mes souvenirs flottaient, là, comme des cadavres qu’on a oubliés de ramasser, là, à la surface du canal. 60 ans d’une histoire qui n’intéresse personne gisait là dans les ondes noires. Et tous ces souvenirs emmêlés, enchevêtrés dans un désordre négligé, tous ces souvenirs n’avaient pas pris une ride, quand mon visage était outragé par des sillons aussi longs que laids. Tout était là, intact, devant mes yeux. Sa belle figure, un peu pâle, un peu mélancolique, si jeune, avec ce regard immense dégradé de brun et d’ocre. Tout était là dans la chaleur de ses mains qui m’aimaient alors. Tout était là, oui, dans un passé plus vivant que la rudesse répugnante du présent.

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Des jours et des nuits

Ne rien prendre pour acquis,
Jamais !
Savoir,
Toujours !
Que d’un instant à l’autre
Tout votre monde peut s’écrouler.
Ne compter sur rien ni personne.
N’être attaché à rien
Ou du moins,
S’entraîner chaque jour à vivre
Comme si tout pouvait disparaître
Demain.

Prendre le bien
En sachant clairement
Qu’il est passager clandestin.
A chaque coup se relever,
Comprendre que ce ne sera pas le dernier.
Regarder la flaque au sol
Et s’en moquer.
Tourner les talons
Faire un trait sur le passé.

Ne rien prendre pour conquis,
Jamais !
Savoir,
Toujours !
Que l’amour naît au hasard
Des printemps favorables.
Un hiver plus rude qu’à l’accoutumé
Et le voilà emporté
Dans la froidure du blizzard.

Prendre le temps comme il vient
S’attendre à tout mais n’espérer rien !
Imaginer le pire
Et se laisser surprendre par le meilleur.
Etre frivole et léger
A toute heure.
Savoir que la vie n’est que prêtée
Par un dieu malin,
Par un esprit farceur.

Ne rien prendre pour donné,
Jamais !
S’acclimater
Chaque jour
A celui qui sera le dernier.
Et comme Epicure à Mécénée
Se répéter que la mort n’est rien
Car, quand elle y sera
Nous s’y serons point.

Plus le temps passe

Des souvenirs par dizaines
Hantent mon esprit.
Des paysages de l’enfance,
Des champs de blé ou longues plaines,
Des rivages d’été aux tapis de garance
C’est là, au fond de la mémoire
Sur ces rives embrumées et lointaines,
Que naviguent les âmes noires
Qui se cognent et se plaignent.

Des souvenirs par dizaines
Et du passé la mélodie me revient
Comme un écho se fracasse de paroi en paroi.
Des éclats de miroirs par centaines
Petits morceaux de nous, de toi, de moi,
Instants volés à des fragments de mémoire,
Douceur passée de nos frêles corps endormis
Dans les hautes herbes du soir
Sous les cerisiers au soleil de minuit.

C’est là tu vois,
Au bord… tout au bord,
Au coin des yeux,
A la cime des cils qu’elle dort,
La nostalgie,
Cette vieille amie.

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A la naissance du néant

Mon siècle a fait faillite,
Et j’ai la maladresse des cœurs abimés,
La dureté des âmes cabossées,
Le désespoir des enfances violées,
La tristesse des jardins abandonnés.
J’ai le ventricule gauche contre le ventricule droit
Qui bat,
Et chaque jour j’ignore pourquoi.

J’ai laissé le passé
Au soleil lourd
Sous les bottes des armées.
J’ai le sang qui boue, grouille et clapote
Comme une lave trop chaude.
J’ai le sang mélangé des plages de l’Atlantique…
D’Oléron à Donostia.

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