Chronique d’un non recrutement annoncé

La pièce était grande. Il s’agissait en fait d’une salle de réunion. Ils étaient trois, assis là en face de moi. La responsable des ressources humaines était une jeune femme au front large et fier. Le directeur adjoint, lui, un petit homme chauve à la mine plaisante. Quant au directeur financier, il avait un regard bleu glacé et sa mâchoire carrée semblait déjà dire « de toi, je ne vais faire qu’une bouchée ! ».

Et voilà. C’était parti pour trente, quarante, cinquante minutes d’un entretien aux allures d’interrogatoire. Après les banalités d’usage, résumant ce qu’il est coutume de nommer « parcours professionnel », vint l’heure de sonder mon « moi » profond. Oui, désormais les recruteurs se lancent à l’assaut de leurs candidats à l’emploi comme un psy se met en quête du « moi », du « ça » et du « surmoi » de son patient. Enfin, ils tentent une bien pâle et pitoyable imitation de cette plongée en eaux troubles. Et c’est en vérité, il me faut bien vous l’avouer, le moment que je préfère.

La responsable des ressources humaines ouvrit le feu :

«  Comment vous imaginez-vous dans cinq ans ? me demanda t-elle.

— Dans cinq ans… ? Hum…je pense que je serai enceinte de mon troisième enfant répondis-je. »

Interloquée, elle ajouta :

—Ah… à ce propos… vous avez déjà des enfants peut-être ?

—Absolument pas non. Mais je compte bien me mettre à l’ouvrage dès cette année. »

Là, il me sembla qu’elle était à deux doigts de s’étouffer. Le petit homme chauve lui, me regardait avec un air amusé.

« Bien, reprit-elle. Je…je suis un peu surprise. Poursuivons ! Pourriez-vous me citer trois défauts et trois qualités  ?

—Commençons par les qualités, c’est plus positif. Eh bien, voilà la première. Je suis quelqu’un de positif. Je suis également très spontanée et intègre. Quant à mes défauts, on me dit imprévisible, assez indisciplinée et parfois un peu trop franche. »

A cet instant c’est le directeur financier que je vis changer de couleur passant du vert pâle au blanc transparent.

« Ce sont des défauts assez… comment pourrait-on dire… ? hésita t-elle

—Chiants ! Ce sont des défauts assez chiants pourrait-on dire répondis-je avec cette franchise qui me caractérise. ».

Un long silence plana alors au-dessus de nos têtes. Silence au terme duquel elle reprit l’entretien avec un détachement significatif. Cinq minutes plus tard j’étais dehors, déambulant sous les arbres qui bordaient l’allée et desquels s’envolaient en bouquets odorants les pétales blancs de cette fin de printemps.

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Quand les maçons construisaient des maisons

Il fut un temps, qui est désormais révolu et lointain, où pour trouver un emploi il fallait avoir un savoir-faire. Le maçon devait être capable de maçonner, l’administratif d’administrer, le vendeur de vendre, le soignant de soigner, l’enseignant d’enseigner.

Puis vint le temps où le candidat idéal se devait d’être motivé, dynamique et rigoureux. Les postulants à l’emploi se faisant de plus en plus nombreux on posa comme principe que les maçons qui se présentaient lors d’un entretien d’embauche savaient maçonner, que les administratifs savaient administrer, les vendeurs vendre et ainsi de suite. Aussi fallait-il déterminer d’autres critères de sélection. Et ce fut le fameux triptyque : motivé, dynamique et rigoureux. Naquirent ainsi les tests psychotechniques et autres entretiens à rallonge pour sonder la personnalité du candidat salarié. Le but inavoué de cette plongée dans la vie psychique des individus étant surtout de savoir lequel était le plus docile, le plus susceptible d’être converti à la politique maison de l’entreprise et le plus capable d’écraser concurrences et voisins indésirables pour faire gagner la main qui le nourrissait.

Mais depuis trente ans, les temps ne cessent de changer, et les changements de s’accélérer. Ainsi le triptyque devint-il vite obsolète. Aux yeux des recruteurs il manquait désormais cruellement d’originalité. Oui, parce qu’il faut que vous sachiez que dans cette nouvelle société il ne suffit plus de posséder des savoir-faire pour travailler. Il ne suffit pas non plus de mettre en avant une personnalité.  Tout ceci est dépassé ! Aujourd’hui il faut être original. Mais attention qui dit original ne dit pas anticonformiste. Non, surtout pas. Il faut suivre la ligne, ne pas dévier d’un centimètre. Il faut être innovant mais pas révolutionnaire. Il faut savoir faire preuve d’initiative mais rester à sa place. Il faut avoir du caractère mais se coucher devant l’autorité. Bref, il faut être totalement schizophrène !

Je comprends mieux maintenant cette information lue ce matin dans la presse. Selon un récent rapport de l’OCDE (organisation de coopération et de développement économique) un travailleur sur cinq souffre de troubles mentaux tels que l’angoisse ou la dépression. Evidemment, passer ses journées à être tout et son contraire c’est psychiquement épuisant.

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Chômeuse à vendre

Chronique d’un recrutement

Cela faisait bien vingt minutes que nous évoquions mon parcours professionnel. Je tentais avec plus ou moins de réussite de mettre de la cohérence là où il n’y avait que dispersion. Un CDD par ci, un autre par là. Une mission d’intérim ici, six mois de chômage là. Non je ne suis pas instable. C’est le marché du travail qui l’est, et je m’adapte à lui. Je ne fais plus de projets depuis bien longtemps déjà. Il paraît que vivre c’est vivre l’instant présent. Alors dans ce cas je vis pleinement puisque je ne sais jamais de quoi demain sera fait.

Dès que je suis entrée elle m’a dévisagée et scrutée de la tête aux pieds comme on jauge une volaille sur le marché. Ma jupe était-elle bien assortie à mon chemisier ? Mes chaussures étaient-elles suffisamment cirées ? Mon rouge à lèvres s’accordait-il à ma tenue ? Bref, est-ce que je présentais bien ? J’ai toujours le sentiment d’être en représentation quand je passe un entretien d’embauche. Je pèse chaque mot, mesure chaque geste. Je mens en toute conscience, impunément. De toute façon nous savons, elle et moi, que nous jouons, que nous nous donnons la réplique. Je sais qu’il y a des mots qu’on ne dit pas. Et elle sait que ces mots là je les connais. Chercheur d’un emploi ça devient un métier, et plus on a cherché, plus on est rôdé.

Oui, je suis une chercheuse d’emploi. Chercheuse et non demandeuse. En effet, je ne demande rien moi. Je cherche un emploi parce qu’il faut bien payer le loyer et les factures, et puis manger aussi. Voilà bien longtemps que j’ai fait le deuil d’un travail aimé. D’ailleurs si je l’aimais je ne l’appellerais pas travail, mais passion, loisir, plaisir. Et puis je suis bien consciente que nombre d’activités humaines indispensables à la vie en société n’ont rien de réjouissant. Sinon j’imagine que nous serions tous astronautes, danseuses étoiles, clowns ou auteurs de BD. Mais de là à ce que l’inadéquation entre les aspirations personnelles et les activités professionnelles soit à ce point !

Alors voilà je cherche. Je cherche et je vends quelques aptitudes intellectuelles et physiques  pour quelques milliers d’Euros. Et comme nous sommes très nombreux à chercher et à nous vendre j’accepte de faire le dos rond. J’accepte toutes ces petites humiliations qui, renouvelées et mises bout à bout, ont parfois raison de ma raison. La première de ces humiliations c’est certainement cette infantilisation dont sont friands les recruteurs. Je me souviens, quand j’étais petite fille je rêvais d’être grande, parce que je pensais que les grands avaient le pouvoir sur leur vie, qu’ils étaient libres de faire ce qui leur plaisait, quand ça leur plaisait.  En fait, je réalise aujourd’hui que les contraintes de l’enfance ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend une fois adultes.

Elle finit par me demander mes prétentions, prenant soin de me préciser que, compte tenu de la conjoncture, il est peu probable que l’entreprise souhaite aller au-delà de la rémunération qu’elle a pris soin d’indiquer dans l’annonce. C’est une façon polie de me rappeler que si j’en demande plus, il y aura bien une autre candidate pour accepter ce que l’offre propose, et qu’en réalité la seule bonne réponse est contenue dans l’annonce. Je m’incline. Que puis-je faire d’autre de toute façon ? J’ai besoin de ce travail. Elle m’explique enfin que je serai recontactée la semaine prochaine certainement pour rencontrer le directeur de l’entreprise. Et nous recommencerons la même scène, les mêmes répliques. Je porterai peut-être la même jupe et le même chemisier. J’aurai sans doute la même paire de chaussures. Et j’aurai bien sûr le même sourire aimable et présentable.

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