Epopée médiatique

Il y a les malheurs propres, les catastrophes civilisées qui méritent leur place en prime time à la télé. Il y a les villes éteintes, les longues rues vidées de tous ces gens si importants qui font l’effervescence des journées. Transports en commun à l’arrêt, zones évacuées, habitations barricadées.  Et toutes ces avenues désertes avec leurs boutiques aux portes closes, rideaux de fer baissés sur du bonheur en boîte, en tube, sous vide ou en carton. My god ! Que c’est triste une ville avant un ouragan !

Il n’est même pas encore là. Quatre jours qu’on l’attend de pied ferme, caméra à l’épaule, micro à la boutonnière. Reporters, envoyés spéciaux et spécieux, tous les objectifs sont braqués sur l’Amérique. Et on l’attend le fou, avec sa sauvagerie, avec ses vents violents, ses pluies et ses déchaînements. Il va nous en donner du spectacle, ça c’est certain. En plus il a bien choisi sa période. Au cœur de la campagne présidentielle. Ciel ! Ce n’est pas un ouragan que tu nous envoies. C’est une épopée. Une épopée médiatique !

Et voilà, c’est le jour du grand cataclysme. L’information du monde entier est sur le pont, aux avants-postes pour affronter le terrible ouragan. Certains vont jusqu’à suivre sa course heure par heure, minute après minute, évènement après évènement. Sandy est là. Sandy a coupé l’électricité sur New York. Sandy a tué un homme dans le Queens. Sandy a emporté une demi-douzaine de cabines de plage. Sandy… Sandy … tour à tour ouragan, cyclone et tempête ! Sandy est partout dans le poste de radio, à chaque flash info, au JT de 13 h, au JT de 20 h, sur chaque chaîne de télé, dans chaque quotidien. Sandy nous a cernés car New York est en danger.

Oui, il y a les malheurs propres des New Yorkais qui sont privés d’électricité depuis hier soir. Il y a les malheurs civilisés qui vont coûter des milliards à l’économie américaine. Et puis à côté des malheurs propres, il y a les misères crasseuses, juste bonnes à faire trois ou quatre lignes au détour d’une colonne, cinq ou six mots à l’heure où dînent les français. Ces misères de pauvres sans grand intérêt car sans milliard, ces misères de déjà miséreux sur qui le sort s’acharne. Ces misères sales qui ont le mauvais goût de défiler dans leurs guenilles déchirées.

Car avant de venir visiter les Etats-Unis, Sandy était dans les Caraïbes. A Cuba l’ouragan a ravagé les cultures de café dans l’Est de l’île. A la Jamaïque ce sont des bananerais qui ont été détruites.  Les Bahamas aussi ont été touchés. Et qui s’en soucie ? Mais c’est à Haïti que le désastre est sans doute le plus préoccupant. Alors que l’île ne s’est pas encore remise du séisme de janvier 2010, de l’ouragan Tomas de novembre de la même année, mais aussi d’une récente sécheresse, Sandy est une nouvelle plaie pour ces hommes, femmes et enfants qui risquent dans les jours, semaines et mois qui viennent de se retrouver confronter à la famine parce que les cultures ont été dévastées, mais aussi au choléra parce que les conditions sanitaires sont si précaires. A Port-au-Prince sur les 370 000 personnes qui occupaient des maisons de fortune depuis le tremblement de terre de 2010, ce sont 18 000 foyers qui se retrouvent aujourd’hui sans abri.

Mais ces peines là, ces souffrances là ne sont pas assez présentables sans doute pour faire l’ouverture du journal télévisé du soir. Il faut croire que c’est plus vendeur, plus accrocheur de montrer les rues plongées dans le noir d’un New York désert où ne circulent plus que quelques américains ou touristes, appareils photo à la main, en mal de sensations et de clichés de ruines trop rares. Après 15 minutes de dégueulement tournant pour l’essentiel autour de coupures d’électricité, drame Ô combien insurmontable comme chacun sait, également de milliards qu’il va en coûter – car même en territoires civilisés les misères sont hiérarchisées et les dégâts économiques pèsent plus lourds que les morts – et 4 jours d’agitation pré-apocalyptique US, le présentateur du JT clôturera l’épisode Sandy par un laconique « rappelons que dans les Caraïbes, la même tempête a fait 76 morts ». Nous n’aurons rien de plus.

 

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Publicités

Une réponse à “Epopée médiatique

  1. Particulièrement sensible à votre critique des médias sur cette affaire, moi dont c’est le métier d’en faire le monitoring pour des clients du domaine des communications et relations publiques. En effet, quel dérapage! Quand le spectacle télévisuel oublie d’être aussi information… durant le JT! Merci de l’avoir dit!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s