Indifférence…

Indifférence…

Toi, ma si parfaite, ma si complète indifférence.

Toi, mon étrange amie, tu me donnes la main

Assassines mes matins et rends grâce à la nuit.

Indifférence…

Toi, ma si belle, ma si fraternelle indifférence.

Toi qui habilles de tes oripeaux de glace

Ma trop sensible peau, ma pauvre carcasse.

Indifférence…

Toi, ma fidèle, ma lune de fiel, mon éternelle,

Mon indifférence,

Je remercie le ciel de ta présence.

Hier je luttais à grand feu, à bruit d’espérance.

Mais le monde m’est devenu cette bouillie rance

Cette cour des miracles où la peste et les rats

Dînent à la table des rentiers et des notables.

Désormais, te voilà avec moi,

Et je glisse ma tête fatiguée dans tes bras.

Indifférence…

Ton manteau râpé, troué, aux manches élimées,

Tu m’enveloppes de ta bienheureuse bienveillance

Mon indifférence…

Tout glisse, et c’est vidée,

Le cœur battant par réflexe sans autre tentative

Sans plus de sensation, que là je dérive

Sur les eaux sales et puantes de ton indifférence.

 

Je ne sens plus rien.

Le sang coule

Les poumons se déploient

Les membres se délient

Mais je ne sens plus rien.

Le visage ne dit plus rien.

La bouche s’immobilise

Plus aucun son

Plus de rire

Ni même un sourire.

Je ne sens plus rien.

J’ai le cœur qui bat

Mais plus jamais il ne se débat.

J’ai le ventricule gauche contre le ventricule droit

Mais ce n’est que  flux et reflux

Qui passent… indifférents

Et tout mon être d’hier trépasse.

Je ne sens plus rien.

La douleur est morte

Comme l’amour, comme la haine

Comme la peur, comme la peine.

Je ne sens plus rien.

Je suis délivrée… enfin !

 

 

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Lettre à l’enfant

Mon enfant, mon tout petit,

Toi qui vis là, quelque part, au fond de moi, je suis venue te demander pardon. Je n’ai pas eu la force, parce que je n’y ai pas cru. Je n’ai pas cru à ton avenir. Je n’ai pas cru que la société qui m’a vu naître pourrait demain t’offrir une vie autonome, heureuse et libre. Une vie qui donne envie de vivre.

Tu ne connaîtras pas le chant des oiseaux dans les chênes centenaires, les pêchers qui laissent s’enfuir au vent léger leurs pétales en poussière de neige, et le tilleul en fleurs. Tu ne verras pas l’arc en ciel sur les champs de blé après les pluies d’avril. Tu n’entendras pas la brisure du vent dans les volets les soirs de tempête. Tu ne sentiras pas la mouillure des embruns les après-midis  de janvier sur les bords de mer. Tu n’écouteras pas les Nocturnes de Chopin et les Fugues de Bach, la Traviata de Verdi et la Tosca de Puccini. Tu ne sentiras jamais le corps qui tremble quand l’orchestre entame l’ouverture de Carmen. Tu ne gouteras pas les nuits d’ivresse, que seule la chaleur des peaux embrase d’impudiques caresses. Tu ne sauras pas la fureur d’un poème de Rimbaud, ni la déchirure troublante d’une nouvelle de Zweig. Tu n’auras pas le loisir d’apprendre à jouer du violon ou de la harpe, à courir sur un ancien chemin de halage ou à chercher des champignons dans les sous-bois. Tu ne vivras rien de tout cela, mon enfant, mon tout petit, car j’ai fermé mon ventre à la vie.

Mais tu ne connaîtras pas non plus ce que c’est d’être humilié chaque jour d’une vie pour gagner le droit de vivre justement, de se nourrir, de se loger, de se chauffer, de se soigner. Tu ne sauras pas tous ces maux qui guettent aux portes de l’avenir : la précarité énergétique, la guerre de l’eau, les émeutes de la faim, le chômage, la misère, le triomphe sanglant de l’argent, la déshumanisation de tout ce qui a fait l’Homme hier et le fera machine sans âme demain, la guerre de tous contre tous. Tu ne verras pas le monde devenir cette marchandise infecte bradée aux moins offrants, aux voleurs en cols blancs qui assassinent en toute impunité, qui exterminent sans plus jamais être inquiétés. Tu ne seras jamais cet esclave moderne réduit à mendier puis mourir, ou à se soumettre pour quelques miettes. Tu ne souffriras pas de perdre une à une, plante après plante, espèce animale après espèce animale, goutte après goutte, toutes les beautés qui ont fait la Vie sur Terre et qui sont l’objet désormais de toutes les convoitises, de toutes les destructions massives.

Pardonne-moi mon enfant. Pardonne-moi mon tout petit de te garder dans mon ventre. Mais souviens-toi que c’est parce que je t’aime, que je ne veux pas te faire venir sur cette Terre, que les Hommes sont en train de transformer en enfer.

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