Je suis au monde

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis au milieu des Hommes et des arbres.
Je suis la musique à leurs voix qui se mêle.
Je suis endormie et j’attends le soleil.
Je suis le rayon sur ma joue qui s’éveille.
Je suis l’oubli au creux du sommeil.
Je suis le rêve qui éclaire le réel.
Je suis le vent qui se brise.
Je suis sur le lit de l’amour qui attend qu’on le serve.

Je suis au monde étrangère au monde.

Je suis un morceau de chair arraché à l’univers.
Un composite,
Un copeau de bois,
Une larme de nuage,
Un amas de glaise,
Rien qu’un peu de poussière.
Je suis le patient sans espoir,
L’assoiffé qui refuse de boire.
Je suis au bord de la vie, sur le quai des soupirs
Et j’attends des trains qui ne passeront pas.
Je suis l’élan de la vie et le souffle de la mort.
Je suis dans le lit de l’envie et je l’écoute qui dort.

Je suis au monde étrangère au monde.

 

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Le voyage

C’était un beau jour de juin. J’étais en fuite. Depuis plusieurs mois déjà mon esprit prenait souvent la poudre d’escampette. La vie s’abîme sur les rivages du réel. Alors mes rêves prenaient la relève. D’ailleurs je ne vivais plus que par procuration. Dans les livres. Dans les films. Les mélodies. Les photos… les souvenirs. Le cœur ébréché dans tous les coins et les recoins. L’âme désarticulée et juste bonne à servir de pâté aux chiens. J’étais un cargo en pleine mer qui prend l’eau de toutes parts. Je me laissais couler, et le pire c’est que cela m’était indifférent.

Je suis arrivée dans cet hôtel. Il devait être dix-huit heures. Près d’une sortie d’autoroute, il était posé là dans ce décor de béton et de nature souillée, mélangés. L’avantage de ce genre d’endroit c’est que vous êtes tout à fait seul au monde. Vous n’avez même pas à voir le gérant des lieux. Il suffit d’insérer votre carte bancaire dans l’appareil situé à l’entrée et une clef tombe dans un réceptacle. Il ne vous reste alors plus qu’à prendre possession de votre chambre.

J’ai récupéré le petit sac dans le coffre de ma voiture et je suis montée au premier étage de cette drôle de pension. Il doit y avoir à peu près tous les profils ici, ai-je pensé, en poussant la porte de la chambre. Des VRP aux filles de joie en passant par les couples illégitimes et les vacanciers fauchés. Et puis moi. J’ai ouvert mon sac de voyage. Il était à demi vide. Une trousse de toilette, deux tee-shirts et un jean, quelques sous-vêtements, les fleurs du mal de Baudelaire, mon carnet d’écriture, mon lecteur mp3 et deux bouteilles de champagne.

J’avais en tête l’image de cette femme dans son bain froid, le regard éteint mais encore grand ouvert, un filet de brume au coin des lèvres. Je l’avais vue dans quelques films. Ça fait cliché bien sûr. Et puis pas de baignoire ici. Juste une cabine de douche.
J’ai sorti mon lecteur mp3 et une bouteille de champagne. Je suis allée récupérer le gobelet en plastique posé sur le rebord du lavabo dans la salle d’eau. J’ai fait sauter le bouchon et je me suis servie un premier verre. Le champagne était chaud. Ça n’avait pas d’importance. Je cherchais juste l’ivresse. L’ivresse suffisante pour trouver la dernière audace. J’ai mis les écouteurs dans mes oreilles. J’ai cherché La Traviata. Et j’ai bu. J’ai bu presque d’une traite ce premier verre. A mesure que le champagne me brûlait en coulant dans la gorge, les souvenirs s’emmêlaient dans ce désordre qui les rend plus éloquents.

L’appartement était petit mais si joli. Toujours rangé. Un appartement de fille presque aussi rangée. Rien, jamais, qui dépassait. Souvent il sentait bon le jasmin ou le bois de cèdre. Dans la bibliothèque les livres étaient classés par genre. Les poètes et les dramaturges se partageaient les deux premières étagères. Puis les philosophes occupaient le rang en dessous. L’histoire, l’économie, la politique, l’écologie, la sociologie se mélangeaient dans une joyeuse harmonie. Tandis que pêle-mêle, les romans en tous genre, les bons comme les mauvais, s’empilaient sur les derniers rayonnages. Il y en avait toujours deux ou trois, quatre ou cinq qui restaient là, posés sur la table du salon, près du lit sur le plancher. Je les caressais du regard à chaque passage. C’était le temps où toutes les semaines, le samedi, je m’offrais ma bouffée d’oxygène dans les allées de la librairie Saint-Louis. Je n’en ressortais jamais les mains vides.

Il y avait eu ces vacances en Andalousie. Quel été ! Les bleus de la mer et du ciel comme une aquarelle s’harmonisaient au gré des jeux de lumière. Les nuits et les jours s’inversaient. Les siestes sous le soleil. Les extases sous les grenadiers. Le goût sucré des melons. La chaleur suffocante. Tes bras, ma prison.

Et puis la vie qui reprend son triste cour. La monotonie qui revient avec son lot d’incompréhension et de disputes, avec ses jours sombres et tes envies qui prenaient le large. Tes retours de plus en plus tardifs le soir, tes déjeuners de plus en plus fréquents. Tes baisers distraits et tes caresses froides. C’est ainsi que finissent les amours clinquantes qu’on n’a pas pris le temps de construire. Ces amours trop fougueuses pour être honnêtes. Ces amours qui vous font les nuits furieuses et les séparations sans substance.

Le chat m’attendait devant la porte d’entrée tous les soirs. Sans doute guettait-il mes pas dans l’escalier de ce petit immeuble de centre-ville. Il était dix-huit heures, dix-neuf heures. Je lançais ma serviette sur le canapé. Toutes les soirées se ressemblaient. Le dîner. La télé. Et puis minuit sonnait. L’heure d’aller se coucher parce que demain tout recommencerait. C’était simple et répétitif. C’était sans aléas ni surprise. Un peu convenu, un peu fade, un peu attendu. Mais c’était ma vie.

Et je suis là aujourd’hui, dans cet hôtel sordide avec dehors le bruit des voitures et des camions. Je suis là oui, devant mon verre vide, avec mon mal de vivre pour seule compagnie. Et alors ? Je vais faire quoi maintenant ? Sortir ma lame de rasoir ? Me trancher les veines et me vider sur le sol encore gras du passage du voyageur d’hier ? Ridicule ! Pitoyable ! C’est vrai, je suis venue ici avec cette idée en tête. Un beau suicide ! Une mort qui a de la gueule, comme au cinéma. Un beau cadavre chaud au milieu des bouteilles et des verres. Le souvenir d’une vie, là, gisant par terre, dans une mélasse rouge et collante. Et puis ces quelques mots crachés sur une feuille de papier oubliée sur le bord du lit, sans la moindre négligence, évidemment. Ces quelques mots oui : « Je ne vous aime plus. Peut-être même ne vous ai-je jamais aimé ». C’est quoi ces lettres de suicidés qui puent les bons sentiments ? Ces lettres qui s’époumonent qu’elles aiment bien fort, oh oui ! si fort ! Ces lettres qui demandent pardon pour ce départ anticipé. Ces lettres qui réclament compréhension et indulgence pour ce dernier geste. Ces lettres qui n’assument pas le choix de leur auteur.

Mais je suis là, dans cet hôtel minable avec ses rideaux jaunes à fleurs mauves. Un gobelet en plastique entre les mains et une bouteille de champagne bon marché posée sur une table de chevet en contreplaqué. Dans le genre théâtral on repassera ! Et puis ça avait l’air si simple quand je me faisais le film, le soir dans ma chambre, entre un sanglot et un verre de blanc. Mais là, dans la médiocrité de ce décor étranger, tout change.
Je relève la manche de mon tee-shirt. La peau est blanche. Si blanche ! Et les veines presque invisibles. Sans doute le ruissellement du sang, un sang rouge, éclatant, viendrait-il égayer cette pâleur. Je me ressers du champagne. Verdi joue toujours.

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Tourne le monde…tourne dans l’autre sens

Lui, il était là, assis sur un banc. Se désolant, mais consentant à la course du monde. Il faut bien qu’il tourne pensait-il.  Il faut bien qu’il tourne de toute façon. Certes, il ne tourne pas rond. Mais il tourne n’est-ce pas là son moindre mal ? Contentons nous d’accompagner le mouvement. Il faut être réaliste. Il tourne le monde et nous sommes vivants, n’est-ce pas tout ce qui compte ?

Il ne rêvait presque jamais. Ses nuits avaient le calme triste de déserts sans oasis. Ses jours avaient le désir éteint d’un vieillard fatigué qui attend la mort. Il ne croyait en rien. Il n’espérait rien. Il traversait sa vie comme on traverse un hall de gare pour prendre un autre train. Il était rarement mécontent. Il était rarement content. Il aimait tout, un peu vaguement. Il ne détestait jamais rien qu’avec le même flottement.

Elle, elle passait là, devant son corps lourd, alangui et résigné. Devant son visage gris sans expression, elle passait là avec ses 20 ans, avec ses 30 ans, ou peut-être ses 40 ans. Elle passait là avec le cœur encore palpitant. Elle hurlait, vociférait. Elle crachait et se mouchait dans les haillons de son époque qu’elle détestait. Le monde ne tourne pas rond gueulait-elle à qui voulait l’entendre et même à qui ne voulait pas. Qu’attendons-nous pour inventer un autre mouvement, une autre rotation pour que les Hommes, enfin, vivent vraiment ?

La colère suait dans tous ses mots. Elle rêvait les yeux ouverts et refusait de courber le dos. Elle avait l’insolence de ses illusions. La force cynique de ses batailles perdues. La rage haute des guerres qu’on continue. Elle riait bien fort souvent. Elle aimait éperdument et tout aussi fréquemment. Elle avait la mine rose des fleurs en bouton et la volonté noble des vieux paysans.

Alors elle se mit à déclamer à la face du monde tournant n’importe comment, ces mots, que ce jour là, j’ai pris soin de noter au crayon noir sur les pages blanches de mon âme qui passait là :

« Ô ma chère humanité,

Toi qui es capable des pires beautés et des plus sublimes horreurs, laisse-moi t’aimer. Laisse-moi glisser sur toi le regard innocent de l’enfance. Laisse-moi crédule habitée par mille espérances. Laisse-moi voir tes visages radieux où se mêlent tour à tour l’éclair brillant du talent et l’émotion vive de l’amour naissant. Ces voiles doux et transparents accrochés aux façades des femmes et des enfants. Ces velours épais et caressants posés aux fronts fiers et larges des hommes grands.  Ô oui ma chère humanité, toi que j’aime autant de fois que tu me donnes d’occasion pour te haïr, pour me frapper le cœur et encore maudire tes folies qui blessent  mes jours et mes nuits, et fatiguent mes ardeurs aussi.

Regarde ! Vois la vie tout autour de toi ! De l’oiseau qui picore trois miettes au bout de ton doigt à l’eau qui court par les champs, les sentiers et les bois. Regarde !  Ô ma chère humanité ! Vois la lumière à nulle autre pareille dans ses reflets d’ardoise irisée, qui descend sur la campagne de novembre. Goûte la moiteur tendre du soir de l’automne sur les plaines qui attendent décembre. Et inverse ! Inverse la course mortelle du temps qui te dévore le présent et l’avenir ! Et tords ! Tords les aiguilles des cadrans qui finiront par te faire mourir ! Lève-toi Ô ma chère humanité ! Lève-toi car le destin n’est pas écrit, il reste là entre tes mains ! ».

 

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Je ne donnerai pas un enfant au monde

Je ne donnerai pas un enfant au monde. Ce n’est pas que je ne t’aime pas mon cher amour. Ce n’est pas que je ne veuille pas voir dans cet autre que nous un morceau de toi. Ce n’est pas que je fuie je ne sais quelle responsabilité. Ce n’est pas que je sois l’égoïste que disent certains. Non, ce n’est rien de tout cela, mon amour. Mais qu’irais-je donc donner un enfant à ce monde ? Lui donner un esclave de plus ? Une âme à avilir ? Une vie à asservir ? Un futur de plus à détruire ? Un animal juste bon à consommer du berceau au cercueil ? Une bête traquée à chaque heure, de la maternelle à l’hospice ?

Non, je ne donnerai pas un enfant au monde. Je lui garderai sa dignité à cet enfant qui ne viendra pas. Je le préserverai de la folie des Hommes, de la misère qu’ils versent sur les routes à chaque seconde. Je le bercerai du chant fier de la liberté. Je lui raconterai l’histoire de ses ancêtres, résistants à toute heure, combattant l’oppression sans répit, là-bas à l’autre bout de ce monde et ici. Je lui inventerai cette société pacifiée et juste dont on nous prive. Je le ferai libre et vivant.

Non, je ne donnerai pas un enfant au monde. Je n’ouvrirai pas ma chair, je ne verserai pas mon sang pour que cette bête immonde s’empiffre et tire profit de ma matrice féconde !

 

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