L’enfant qui ne viendra pas

Quand je vois un enfant, aucune envie de maternité n’assaille mes entrailles où jamais rien n’a poussé. Non ! Quand je vois un enfant je pense à nos vies d’esclaves, à nos jours aliénés par la production et la consommation. Quand je vois un enfant je pense à l’avenir qu’il n’aura pas, au bonheur qu’il cherchera dans les décombres d’un monde qui sombre. Quand je vois un enfant je sais que j’ai eu raison de garder le mien, au chaud, dans un coin de mon esprit, là où il peut encore faire beau même quand au dehors tout s’habille de gris.

 

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Un enfant si mon patron le veut bien

Ce matin là, Béatrice, employée de bureau, avait un nœud au ventre. Ce n’était pas tant le petit être d’à peine trois mois qui grandissait dans son antre qui lui causait ce désagrément, que l’annonce de cette nouvelle qu’elle s’apprêtait à faire à Madame Dupont-Frind. Quand Mathilde, sa collègue, avait fait part de sa grossesse à la patronne, cette dernière avait accueilli la nouvelle très fraîchement. C’était son deuxième enfant. Elle avait déjà un petit garçon de 2 ans, et Madame Dupont-Frind avait cru bon de lui demander :

« Et vous comptez en faire combien comme ça ? Non parce qu’au rythme d’un marmot tous les deux ans, j’ai plus qu’à fermer boutique moi ! »

Mathilde n’avait rien répliqué à cette invective qui lui avait glacé le sang.

Le plus surprenant dans tout cela c’est que Madame Dupont-Frind était l’heureuse maman de trois enfants de 17, 15, et 7 ans. Mais il est vrai que ce n’était jamais la femme, encore moins la mère qui s’adressait à ses salariées. Non, c’était toujours la patronne, la propriétaire, celle qui détient le capital et l’accumule en exploitant le travail d’autrui, qui parlait à ses subalternes.

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Lettre à l’enfant

Mon enfant, mon tout petit,

Toi qui vis là, quelque part, au fond de moi, je suis venue te demander pardon. Je n’ai pas eu la force, parce que je n’y ai pas cru. Je n’ai pas cru à ton avenir. Je n’ai pas cru que la société qui m’a vu naître pourrait demain t’offrir une vie autonome, heureuse et libre. Une vie qui donne envie de vivre.

Tu ne connaîtras pas le chant des oiseaux dans les chênes centenaires, les pêchers qui laissent s’enfuir au vent léger leurs pétales en poussière de neige, et le tilleul en fleurs. Tu ne verras pas l’arc en ciel sur les champs de blé après les pluies d’avril. Tu n’entendras pas la brisure du vent dans les volets les soirs de tempête. Tu ne sentiras pas la mouillure des embruns les après-midis  de janvier sur les bords de mer. Tu n’écouteras pas les Nocturnes de Chopin et les Fugues de Bach, la Traviata de Verdi et la Tosca de Puccini. Tu ne sentiras jamais le corps qui tremble quand l’orchestre entame l’ouverture de Carmen. Tu ne gouteras pas les nuits d’ivresse, que seule la chaleur des peaux embrase d’impudiques caresses. Tu ne sauras pas la fureur d’un poème de Rimbaud, ni la déchirure troublante d’une nouvelle de Zweig. Tu n’auras pas le loisir d’apprendre à jouer du violon ou de la harpe, à courir sur un ancien chemin de halage ou à chercher des champignons dans les sous-bois. Tu ne vivras rien de tout cela, mon enfant, mon tout petit, car j’ai fermé mon ventre à la vie.

Mais tu ne connaîtras pas non plus ce que c’est d’être humilié chaque jour d’une vie pour gagner le droit de vivre justement, de se nourrir, de se loger, de se chauffer, de se soigner. Tu ne sauras pas tous ces maux qui guettent aux portes de l’avenir : la précarité énergétique, la guerre de l’eau, les émeutes de la faim, le chômage, la misère, le triomphe sanglant de l’argent, la déshumanisation de tout ce qui a fait l’Homme hier et le fera machine sans âme demain, la guerre de tous contre tous. Tu ne verras pas le monde devenir cette marchandise infecte bradée aux moins offrants, aux voleurs en cols blancs qui assassinent en toute impunité, qui exterminent sans plus jamais être inquiétés. Tu ne seras jamais cet esclave moderne réduit à mendier puis mourir, ou à se soumettre pour quelques miettes. Tu ne souffriras pas de perdre une à une, plante après plante, espèce animale après espèce animale, goutte après goutte, toutes les beautés qui ont fait la Vie sur Terre et qui sont l’objet désormais de toutes les convoitises, de toutes les destructions massives.

Pardonne-moi mon enfant. Pardonne-moi mon tout petit de te garder dans mon ventre. Mais souviens-toi que c’est parce que je t’aime, que je ne veux pas te faire venir sur cette Terre, que les Hommes sont en train de transformer en enfer.

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Je ne donnerai pas un enfant au monde

Je ne donnerai pas un enfant au monde. Ce n’est pas que je ne t’aime pas mon cher amour. Ce n’est pas que je ne veuille pas voir dans cet autre que nous un morceau de toi. Ce n’est pas que je fuie je ne sais quelle responsabilité. Ce n’est pas que je sois l’égoïste que disent certains. Non, ce n’est rien de tout cela, mon amour. Mais qu’irais-je donc donner un enfant à ce monde ? Lui donner un esclave de plus ? Une âme à avilir ? Une vie à asservir ? Un futur de plus à détruire ? Un animal juste bon à consommer du berceau au cercueil ? Une bête traquée à chaque heure, de la maternelle à l’hospice ?

Non, je ne donnerai pas un enfant au monde. Je lui garderai sa dignité à cet enfant qui ne viendra pas. Je le préserverai de la folie des Hommes, de la misère qu’ils versent sur les routes à chaque seconde. Je le bercerai du chant fier de la liberté. Je lui raconterai l’histoire de ses ancêtres, résistants à toute heure, combattant l’oppression sans répit, là-bas à l’autre bout de ce monde et ici. Je lui inventerai cette société pacifiée et juste dont on nous prive. Je le ferai libre et vivant.

Non, je ne donnerai pas un enfant au monde. Je n’ouvrirai pas ma chair, je ne verserai pas mon sang pour que cette bête immonde s’empiffre et tire profit de ma matrice féconde !

 

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Elle e(s)t moi

Je pourrais vous parler

De ses yeux

Quand ils me regardaient,

De nos jeux

Quand le cœur nous prenait.

Je pourrais vous conter

Ses chagrins

Quand le soir tombait,

Nos matins

Quand elle se réveillait.

Je pourrais vous narrer

Sa voix

Quand elle chantait,

Nos émois

Quand elle me réclamait.

Je pourrais vous confier

Ses déclarations

Quand on nous a séparées,

Nos émotions

Quand parfois on se retrouvait.

Je pourrais vous confesser

Ma douleur

D’intéri-mère évincée,

Ma fureur

De femme blessée.

 

Mais de tout cela je ne parlerai pas

Car elle et moi demain, on se reverra.

(à l’enfant qui n’était pas à moi, que j’ai aimé, que j’aime, et que je retrouverai)

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