La part du solitaire

Ce que cette crise sanitaire éprouve en nous c’est notre patience. Les rescapés seront peut-être celles et ceux qui auront été capables d’attendre un jour de plus, une semaine supplémentaire, un mois encore.

Avant cette crise d’un genre inédit vous étiez-vous jamais posé cette question : combien de temps suis-je capable de tenir sans presque plus de vie sociale ? Sans plus voir ni collègues de travail, ni amis, ni famille, ni passants ? Combien de temps puis-je tenir dans la solitude de mes murs ? Dans la solitude des jours et des nuits ?

Se retrouver seul avec soi-même, n’avoir pour toute compagnie que ses pensées, ses incertitudes et ses questions, voilà qui ne va pas de soi dans un monde de bruit où chacun court à toute heure pour attraper un train ou un bus, pour arriver à l’heure à un rendez-vous ou une réunion, pour s’offrir en représentation. Cette crise est faite pour les solitaires, les vrais. Pas les solitaires malgré eux, ces solitaires improvisés que cette improvisation rend tellement malheureux. Non ! Cette crise est faite pour les solitaires qui tutoient la retraite ou l’exil intérieur. Ceux qui parviennent à se sentir infiniment seul au milieu d’une foule turbulente. Ces solitaires qui aiment leur solitude, la chérissent, la préservent, lui bâtissent un cocon pour mieux la caresser. Ce n’est pas que ces solitaires là n’aiment pas leurs congénères. Encore que… Mais au fond, non. Même si par goût de la provocation, par souci de mythification, ils prennent souvent un malin plaisir à vous faire croire, avec un cynisme emprunté, qu’ils n’aiment personne, en réalité ils sont souvent capables de la plus sincère empathie envers leurs semblables. Non, en vérité ce qu’ils aiment par-dessus tout dans leur solitude organisée, c’est une atmosphère, une ambiance, une résonance, une vibration. Drapé dans la chaleur d’un feu qui brûle dans une cheminée ou un poêle à bois c’est le plus souvent au milieu des nuits noires et silencieuses, ou alors juste troublées par les pulsations d’un saxophone, que le solitaire jouit avec une délectation unique de cet isolement choisi.

Le solitaire est cette espèce d’homme ou de femme qu’une sensibilité exacerbée, qu’une émotivité à fleur de peau, disqualifie immanquablement pour les rudesses de la vie en société. Le solitaire peine à mentir. Faire semblant réclame de sa part des efforts colossaux qu’il ne peut renouveler qu’avec la plus grande parcimonie.  Il se fatigue très vite dans les exercices convenus que toute représentation sociale exige. Il rougit. Il se contient. Il bout. Il fulmine. Il prend le large quand la tension est trop grande et qu’il sent que l’implosion est proche.

Le solitaire c’est cet individu qui envoie valser les convenances avec une désinvolture qui n’appartient qu’à lui. Quand la coupe de la mascarade est pleine, qu’il ne parvient plus à jouer le rôle que la société policée attend de lui, c’est ce personnage déconcertant qui se lève de son siège très calmement et vous lance d’un ton glacial, les yeux dans les yeux, que vous l’emmerdez prodigieusement, que tout ce que vous représentez d’ailleurs l’emmerde au plus haut point et que l’heure est venue pour lui de se tirer. Le solitaire ne supporte la vie en société que par nécessité, parce qu’il faut bien bouffer, et par intermittence. Ses fuites répétées et régulières sont vitales au solitaire. Sans ces temps d’isolement, il se flétrit, se rabougrit, s’aigrit et risque alors de tomber dans une véritable misanthropie. C’est parce que le solitaire connaît ses limites, parce qu’il sait à quel moment il est temps pour lui de prendre la poudre d’escampette, qu’il continue à appartenir au monde des hommes. Quand il est avec vous, véritablement j’entends, vous pouvez considérer que c’est un choix délibéré de sa part, qu’il ne se force en rien et que votre compagnie lui est heureuse. Car ce qui le caractérise entre tout, c’est cette franchise qui lui fait avouer les vérités les plus dures, non par cruauté, mais parce qu’il est tout simplement dans l’impossibilité physique de les dissimuler.

Alors vous comprendrez que pour ce solitaire-là, l’isolement un jour de plus, une semaine supplémentaire ou un mois encore n’est rien. Bien au contraire il y trouve son compte. Ne plus voir les foules, ne plus presser le pas dans des rues, échapper, sans culpabilité aucune, aux traditionnelles cohues dans les boutiques bondées par les obligations consommatrices des fêtes de fin d’année,  ne plus avoir à supporter pour quelques temps bénis encore le petit tyran que l’entreprise a nommé chef de service ou simplement la présence parfois pesante de clients, tout cela pour le solitaire relève d’un vœu mille fois fait et enfin exhaussé. 

Le solitaire ne tire aucune gloire particulière de cette aptitude innée à supporter parfaitement ce qui relève de la torture mentale pour ses congénères qui rêvent de retrouver leur vie d’avant. Il n’en tire ni gloire, ni fierté. Il constate simplement que sa vie n’a guère changé, lui qui a coutume de fuir les mondanités, les invitations, les bars encombrés, les terrasses serrées, les files d’attente, les galeries commerciales et autres temples de la consommation. Ce n’est pas que le solitaire approuve la manière autoritaire et brutale avec laquelle les gouvernements gèrent la crise sanitaire. Au contraire, il s’élève contre toutes les atteintes aux libertés individuelles et collectives par principe, par idéal aussi. Il aime la solitude justement parce qu’il est attaché à la liberté. L’une et l’autre sont sœurs jumelles dans son univers. Il ne se réjouit aucunement de voir les restaurants, les bars, les discothèques – autant d’endroits où il ne met jamais les pieds – fermés. Il n’est pas dupe non plus et se rend bien compte de la manière honteuse avec laquelle la crise est instrumentalisée par le pouvoir politique. Simplement tout cela n’a que peu d’impact sur sa réalité, ce qui ne l’empêche pas d’être solidaire avec ceux dont la réalité est tout autre.

Le solitaire coule ainsi des jours et des nuits heureuses au cœur d’un hiver qui pourrait sembler sans fin à beaucoup, mais qui ressemble pour lui à un cocon douillet où il cultive ses rêves, ses fantaisies, où ses pensées vagabondent ailleurs, loin, très loin de ce qui se passe dehors et ça lui va bien.

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Room in Brooklyn, Edward Hooper, 1932

Seule avec toi

La solitude c’est entendre le crissement des fourchettes

Dans nos assiettes.

La solitude c’est quand tu parles avec la journaliste qui débite les informations

Dans le petit écran alors que je suis là, devant toi.

La solitude c’est ton regard qui évite le mien,

C’est ta main qui ne serre plus jamais la mienne.

La solitude c’est ton pull que j’approche de ma joue

Pour me souvenir de ton odeur.

La solitude c’est ce lit froid dans lequel je me glisse sans toi,

Parce que la télévision est une compagne plus divertissante.

La solitude c’est quand tu me rejoins à 2 heures du matin dans les draps,

Et que plus jamais tu ne me réveilles d’un baiser, d’une caresse.

La solitude c’est quand j’étouffe mes sanglots dans les oreillers

Pour ne pas troubler ton sommeil.

La solitude c’est quand je ne sais pas comment te dire,

Que mon médecin a trouvé une grosseur sur mon sein droit.

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