Sans-grade mais pas sans arme

C’est au détour de mes pérégrinations numériques que je suis tombée sur cet article évoquant la future loi sur le travail : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/02/12/20002-20160212ARTFIG00158-la-loi-travail-devrait-instaurer-le-droit-a-la-deconnexion.php . Là, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai bouilli, explosé, tempêté, éructé, vitupéré. Et c’est donc avec ma tempérance légendaire que j’ai écrit les lignes que voilà…

Arrêtez de faire des heures supplémentaires ! Arrêtez de donner le meilleur de vous-même ! Faites le bilan. Ca vous a rapporté quoi jusqu’à présent ? 30 € brut d’augmentation l’année dernière ? Vous serez licencié, vous aussi, comme n’importe quel autre, le jour où l’on n’aura plus besoin de vous ! Vous n’êtes qu’un outil de production, pas plus, pas moins. A y regarder de plus près, vous êtes peut-être un peu moins qu’un outil de production. Vous avez besoin de dormir, de manger, de pisser ! Pire ! Vous voulez du temps pour votre mari, votre femme, vos enfants, vos parents, vos amis. Vous voulez aller à la mer le dimanche après-midi, pique-niquer au bord de l’eau, jouer au ballon, courir, danser, aller au théâtre, au cinéma le samedi soir, et vous voulez des vacances au mois de juillet. Oui, vous valez moins qu’un outil de production. Vous êtes moins qu’un outil de production. Alors arrêtez de vouloir être plus que lui. Arrêtez de vous sentir investi de je ne sais quelle mission. Cessez de donner votre enthousiasme, votre volonté et votre santé à une entreprise (au sens premier du terme : projet) qui n’est pas la vôtre.

Nous sommes tous des pions. Au fond nous le savons mais notre orgueil refuse de se le rappeler trop souvent. L’emploi, que je refuse d’appeler travail – le travail crée, invente, modèle, modifie le réel, l’emploi se contente d’appliquer des procédures écrites par d’autres ; le travail met en œuvre un savoir-faire, l’emploi se contente de visiter des compétences – l’emploi donc est devenu notre seul horizon. Et nous sommes prisonniers de lui parce que chaque souffle de vie est suspendu au salaire qui nous sera versé en contrepartie du temps que nous aurons accepté de lui abandonner. Mais, tout prisonnier que nous soyons, nous ne sommes pas pour autant totalement impuissants. Notre arme principale ? L’inertie. Cette magique mollesse, cette apathie savamment instrumentalisée, cette indifférence à la force insoupçonnée. Faire, mais à son rythme. Etre, mais lentement. Dire, mais vaguement. Notre arme seconde ? Le zèle. Prenez l’adversaire à revers. Renvoyez le à ses absurdités. Appliquez les normes, mais jusqu’au bout. Respectez les règles, mais à la virgule. Vous verrez que très vite le réel s’enrayera car le réel n’a que faire des théories fumeuses et des injonctions à la con !

Certes les droits des salariés ne cessent de reculer depuis 20 ans, et la loi en préparation les fera reculer une fois de plus. Mais le Code du travail est encore debout (il trône fièrement sur les étagères de la bibliothèque entre les livres des Editions La Fabrique et ceux du Passager clandestin), et ce Code est notre bien le plus précieux. Lisez le. Il vous dira vos droits. Il vous dira aussi ce que votre adversaire ne peut pas…

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La machine à détruire

Je crois que ce qui m’était devenu absolument insupportable, c’était cette soumission de plus en plus évidente à la machine. Je ne pouvais m’y soustraire. Chez moi je décidais. Mais au bureau… au bureau c’était une autre affaire. Des outils de traitement toujours plus complexes, des procédures toujours plus longues, des points de verrouillage à tous les étages, et finalement toujours moins de maîtrise pour celui qui exécute et des sources d’erreurs et de dysfonctionnement démultipliées.

Je me souviens de ce jour où on a mis à ma disposition… où on m’a intimé l’ordre d’utiliser – voilà la formulation exacte – un nouveau logiciel informatique. Jusqu’alors mon travail avait été le fruit de mes propres procédures. J’avais mis en place un certain nombre d’outils, tableaux, graphiques, fichiers, classeurs afin de suivre mes clients, mes dossiers, mes urgences, mes travaux du temps longs – certes de plus en plus anecdotiques – bref j’avais une mission à accomplir, un but à atteindre mais je décidais des moyens pour y parvenir. C’était là ma dernière bulle d’oxygène, la fenêtre de ma cellule, le coin de liberté qui empêche de couler tout à fait. Ce nouvel outil informatique fut livré avec son manuel d’utilisation de 25 pages. L’innovation aurait pu s’arrêter là. Mais il n’en fut rien. Moins de 24 heures après cette livraison on nous adressa un second manuel, de 80 pages celui-là, destiné à énoncer le mode de fonctionnement et d’utilisation d’un autre outil informatique sur lequel devraient être recensés toutes les anomalies et tous  les dysfonctionnements liés à l’utilisation du nouveau logiciel livré la veille. J’ai cru devenir folle ! D’autant plus folle que ces aberrations ne furent vivement dénoncées, au sein de l’entreprise, que par moi, les autres s’étant déjà résignés. Ceci dit la résignation a l’avantage de la conservation, car je sentais bien que je me consumais à petit feu à force de me battre et me débattre. C’est peut-être pour cela qu’en vieillissant on finit par rejoindre les rangs des « conservateurs », ceux qui, las de batailles, on finit par abandonner et s’abandonner au monde tel qu’il va, pour conserver ce qu’il reste de leur être…

Pardon, je m’épanche, je m’allonge, je me renverse. Mais  la feuille blanche est ce déversoir qui s’offre aux émotions pour les empêcher de noyer nos vies.

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Un lexomil et ça repart !

Quand j’ai lu cette information ce matin « augmentation de la consommation d’anxiolytiques de 18% depuis les attentats de Charlie Hebdo » j’ai cru que j’avais la berlue.

Je comprends que mes concitoyens aient été choqués par les événements récents. D’ailleurs n’est-ce pas un réflexe sain que d’éprouver de l’horreur face à un tel massacre ? N’est-ce pas une preuve d’humanité à l’heure où on s’interroge parfois sur ce qu’il nous reste d’humanité  ? Faut-il donc médicaliser, psychiatriser des réactions humaines ? Et puis j’ai entendu cette femme médecin s’exprimer sur une antenne radio. Ses patients, expliquait-elle, viennent la voir depuis une semaine parce que ce qui s’est passé ces derniers jours les a perturbés, stressés, a provoqué des troubles du sommeil. Or, ils n’ont pas le temps pour la peur, la peine, le trouble, l’effroi face à l’atrocité. Ils n’ont pas le temps de se reposer sur leurs lauriers, ou plutôt si, il faut qu’ils puissent se reposer justement, parce que le boulot, demain il y a le boulot. Alors demain il faut être en forme. Parce que le corps qui marchait dimanche dans les rues de France n’est finalement qu’une machine, qu’un outil de production, et qu’il coûte de l’argent quand il tombe en panne. Ce corps il faut le booster, le doper pour qu’il réponde présent et cela quelles que soient les circonstances.

Elle en est aussi là notre humanité. Elle s’est émue, elle s’est rassemblée, elle a pleuré ses morts le temps d’une journée. Mais saura t-elle aller au delà du choc émotionnel ? Saura t-elle user de sa raison pour remettre en question toutes ces petites choses qui la transforment un peu plus chaque jour en une mécanique froide et impersonnelle, que des événements d’une exceptionnelle gravité ramènent à la vie le temps de quelques heures ?

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