Au théâtre ce soir

15 h… j’arrive… 15 h 30 une femme m’invite à la suivre dans une salle où deux autres femmes attendent… l’heure du sacrifice a sonné (avec 30 minutes de retard) ! Je suis stressée, mal dans mes talons, je me sens étrangère à tout leur univers, pas à ma place. Mais qu’est ce que je fous là au 4ème étage de cet immeuble vitré ?! Pourtant je fais bonne figure.

Présentations réciproques d’usage… quelques mots sur mes expériences puis la question tombe : « Comment réagissez-vous face à une charge de travail importante ? » Je reste scotchée. J’hésite un instant. J’ironise ? Je me paye carrément sa tête ? Je mens ? Je réponds par la vérité ? Je n’ai pas le temps d’inventer. Je n’ai pas appris par coeur les réponses toutes faites du guide du parfait candidat. Alors je me lance : « Tout dépend de la charge de travail. Si elle est gérable, ponctuelle, je priorise les tâches. Si elle devient intenable, récurrente, alors je dis stop » dis-je avec un ton aussi ferme que définitif. A partir de cet instant je sais que c’est foutu, et je m’en moque comme de ma première petite culotte !

Les questions s’enchaînent toutes plus vides et formatées les unes que les autres. Si moi je n’ai pas révisé le guide du parfait candidat, elles, ressortent comme des perroquets ce qu’elles ont appris dans leurs cours de management. « Pouvez-vous me citer deux défauts et deux qualités ? » Là encore j’hésite. Si je réponds que je n’ai pas mon pareil pour le fondant au chocolat, que j’écris de jolis poèmes et que j’ai un certain talent pour faire marrer mes amis, est-ce que ça compte ? Et puis merde ! « Je suis quelqu’un de rigoureux, méticuleux. Ca signifie aussi que je suis parfois lente dans l’exécution de certaines tâches ». Boom ! Deuxième mauvaise réponse. Je m’en fou ! De toutes façons ce ne sont pas mes compétences qui les intéressent, c’est mon savoir-être. Elle veulent savoir si je suis un bon petit soldat, robuste mais docile, une bonne petite bête de somme qui avance sans rechigner, sans se plaindre ni protester.

Puis vient la question à mille euros, celle qui finit de m’irriter : « Quel est votre projet professionnel ? » Intérieurement je prends un grand bol d’air, mais la tension est trop forte. Alors je pouffe, et ça sort tout seul comme une vérité qu’on tait sans cesse, mais qu’il fait si bon balancer « Dans un tel contexte économique, avec 5 millions de chômeurs, on n’a pas de projet. On vit au jour le jour. On prends les opportunités quand elles se présentent. Mais des projets… non, on ne fait pas de projets ! » Je tremble un peu. La colère est là, à fleur de lèvres. Les mots me brûlent la langue. Mais non, je n’ajouterai rien. Je ne dirai pas que lorsqu’on n’a rien de mieux à proposer qu’un CDD pour remplacer une salariée qui part en congés mat’, on a la décence de ne pas poser ce genre de question à la con !

L’entretien se poursuit encore une dizaine de minutes. A la fin, la DRH me précise que j’aurai une réponse la semaine prochaine. J’ai envie de rire. Je me retiens. La réponse je la connais déjà. J’ai dit la vérité. Je n’ai pas joué le rôle attendu. Je ne serai pas embauchée !

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La machine à détruire

Je crois que ce qui m’était devenu absolument insupportable, c’était cette soumission de plus en plus évidente à la machine. Je ne pouvais m’y soustraire. Chez moi je décidais. Mais au bureau… au bureau c’était une autre affaire. Des outils de traitement toujours plus complexes, des procédures toujours plus longues, des points de verrouillage à tous les étages, et finalement toujours moins de maîtrise pour celui qui exécute et des sources d’erreurs et de dysfonctionnement démultipliées.

Je me souviens de ce jour où on a mis à ma disposition… où on m’a intimé l’ordre d’utiliser – voilà la formulation exacte – un nouveau logiciel informatique. Jusqu’alors mon travail avait été le fruit de mes propres procédures. J’avais mis en place un certain nombre d’outils, tableaux, graphiques, fichiers, classeurs afin de suivre mes clients, mes dossiers, mes urgences, mes travaux du temps longs – certes de plus en plus anecdotiques – bref j’avais une mission à accomplir, un but à atteindre mais je décidais des moyens pour y parvenir. C’était là ma dernière bulle d’oxygène, la fenêtre de ma cellule, le coin de liberté qui empêche de couler tout à fait. Ce nouvel outil informatique fut livré avec son manuel d’utilisation de 25 pages. L’innovation aurait pu s’arrêter là. Mais il n’en fut rien. Moins de 24 heures après cette livraison on nous adressa un second manuel, de 80 pages celui-là, destiné à énoncer le mode de fonctionnement et d’utilisation d’un autre outil informatique sur lequel devraient être recensés toutes les anomalies et tous  les dysfonctionnements liés à l’utilisation du nouveau logiciel livré la veille. J’ai cru devenir folle ! D’autant plus folle que ces aberrations ne furent vivement dénoncées, au sein de l’entreprise, que par moi, les autres s’étant déjà résignés. Ceci dit la résignation a l’avantage de la conservation, car je sentais bien que je me consumais à petit feu à force de me battre et me débattre. C’est peut-être pour cela qu’en vieillissant on finit par rejoindre les rangs des « conservateurs », ceux qui, las de batailles, on finit par abandonner et s’abandonner au monde tel qu’il va, pour conserver ce qu’il reste de leur être…

Pardon, je m’épanche, je m’allonge, je me renverse. Mais  la feuille blanche est ce déversoir qui s’offre aux émotions pour les empêcher de noyer nos vies.

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Aphorismes et autres sentences (4)

Ce qui ronge, ce n’est pas la désespérance,

Ce sont ces infimes lueurs d’espoir qui percent à travers l’épaisse nuit du désespoir.

***

Mes désespérances ne sont plus vaines

Depuis ce jour où elles ont brisé mes chaînes.

***

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Je suis la petite aiguille

Les heures tournent. Les minutes engloutissent les heures et la petite aiguille meurt à force d’être pressée, coursée par la grande. Chronos m’a abandonnée et me voilà désormais carcasse au soleil, brûlée.

Je suis la petite aiguille et je suis en train de mourir. Pendant trop d’années j’ai été pourchassée par tout un tas de grandes aiguilles. Elles ont chronométré le temps que je passais à rédiger un courrier, à recevoir un client, à mener un entretien téléphonique, et même à pisser. Chaque geste était statistique. Une pause café était un temps mort car improductif, un échange complice et rieur était un acte délictuel et je devenais voleuse officielle en soustrayant à l’entreprise ma force de travail. Sacrifiée sur l’autel de la rentabilité je n’ai plus été qu’un rapport coût/bénéfice, et peu à peu, au fil des mois, je suis devenue cette machine défectueuse que vous voyez là, grise et triste.  J’ai perdu mes mots, mes gestes, mes idées, ma pensée, ma réalité. Le temps passant, me dévorant, me privant de ma part du festin, je suis devenue la petite aiguille qui se tort, qui trotte moins vite… qui ne trotte plus.

 

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Chronique d’un non recrutement annoncé

La pièce était grande. Il s’agissait en fait d’une salle de réunion. Ils étaient trois, assis là en face de moi. La responsable des ressources humaines était une jeune femme au front large et fier. Le directeur adjoint, lui, un petit homme chauve à la mine plaisante. Quant au directeur financier, il avait un regard bleu glacé et sa mâchoire carrée semblait déjà dire « de toi, je ne vais faire qu’une bouchée ! ».

Et voilà. C’était parti pour trente, quarante, cinquante minutes d’un entretien aux allures d’interrogatoire. Après les banalités d’usage, résumant ce qu’il est coutume de nommer « parcours professionnel », vint l’heure de sonder mon « moi » profond. Oui, désormais les recruteurs se lancent à l’assaut de leurs candidats à l’emploi comme un psy se met en quête du « moi », du « ça » et du « surmoi » de son patient. Enfin, ils tentent une bien pâle et pitoyable imitation de cette plongée en eaux troubles. Et c’est en vérité, il me faut bien vous l’avouer, le moment que je préfère.

La responsable des ressources humaines ouvrit le feu :

«  Comment vous imaginez-vous dans cinq ans ? me demanda t-elle.

— Dans cinq ans… ? Hum…je pense que je serai enceinte de mon troisième enfant répondis-je. »

Interloquée, elle ajouta :

—Ah… à ce propos… vous avez déjà des enfants peut-être ?

—Absolument pas non. Mais je compte bien me mettre à l’ouvrage dès cette année. »

Là, il me sembla qu’elle était à deux doigts de s’étouffer. Le petit homme chauve lui, me regardait avec un air amusé.

« Bien, reprit-elle. Je…je suis un peu surprise. Poursuivons ! Pourriez-vous me citer trois défauts et trois qualités  ?

—Commençons par les qualités, c’est plus positif. Eh bien, voilà la première. Je suis quelqu’un de positif. Je suis également très spontanée et intègre. Quant à mes défauts, on me dit imprévisible, assez indisciplinée et parfois un peu trop franche. »

A cet instant c’est le directeur financier que je vis changer de couleur passant du vert pâle au blanc transparent.

« Ce sont des défauts assez… comment pourrait-on dire… ? hésita t-elle

—Chiants ! Ce sont des défauts assez chiants pourrait-on dire répondis-je avec cette franchise qui me caractérise. ».

Un long silence plana alors au-dessus de nos têtes. Silence au terme duquel elle reprit l’entretien avec un détachement significatif. Cinq minutes plus tard j’étais dehors, déambulant sous les arbres qui bordaient l’allée et desquels s’envolaient en bouquets odorants les pétales blancs de cette fin de printemps.

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Quand les maçons construisaient des maisons

Il fut un temps, qui est désormais révolu et lointain, où pour trouver un emploi il fallait avoir un savoir-faire. Le maçon devait être capable de maçonner, l’administratif d’administrer, le vendeur de vendre, le soignant de soigner, l’enseignant d’enseigner.

Puis vint le temps où le candidat idéal se devait d’être motivé, dynamique et rigoureux. Les postulants à l’emploi se faisant de plus en plus nombreux on posa comme principe que les maçons qui se présentaient lors d’un entretien d’embauche savaient maçonner, que les administratifs savaient administrer, les vendeurs vendre et ainsi de suite. Aussi fallait-il déterminer d’autres critères de sélection. Et ce fut le fameux triptyque : motivé, dynamique et rigoureux. Naquirent ainsi les tests psychotechniques et autres entretiens à rallonge pour sonder la personnalité du candidat salarié. Le but inavoué de cette plongée dans la vie psychique des individus étant surtout de savoir lequel était le plus docile, le plus susceptible d’être converti à la politique maison de l’entreprise et le plus capable d’écraser concurrences et voisins indésirables pour faire gagner la main qui le nourrissait.

Mais depuis trente ans, les temps ne cessent de changer, et les changements de s’accélérer. Ainsi le triptyque devint-il vite obsolète. Aux yeux des recruteurs il manquait désormais cruellement d’originalité. Oui, parce qu’il faut que vous sachiez que dans cette nouvelle société il ne suffit plus de posséder des savoir-faire pour travailler. Il ne suffit pas non plus de mettre en avant une personnalité.  Tout ceci est dépassé ! Aujourd’hui il faut être original. Mais attention qui dit original ne dit pas anticonformiste. Non, surtout pas. Il faut suivre la ligne, ne pas dévier d’un centimètre. Il faut être innovant mais pas révolutionnaire. Il faut savoir faire preuve d’initiative mais rester à sa place. Il faut avoir du caractère mais se coucher devant l’autorité. Bref, il faut être totalement schizophrène !

Je comprends mieux maintenant cette information lue ce matin dans la presse. Selon un récent rapport de l’OCDE (organisation de coopération et de développement économique) un travailleur sur cinq souffre de troubles mentaux tels que l’angoisse ou la dépression. Evidemment, passer ses journées à être tout et son contraire c’est psychiquement épuisant.

Droits d’auteur enregistrés, CopyrightDepot.com sous le numéro 00050762

http://www.copyrightdepot.com/cd30/00050762.htm

Tous en scène !

(Lettre à Madame la Directrice des Ressources Humaines)

Madame,

Je suis au regret de vous faire savoir que j’ai décidé de ne pas poursuivre notre collaboration et de mettre un terme au contrat de travail que nous avons signé le 12 juin dernier.

Il me semblait intéressant de vous faire connaître les raisons qui ont motivé ma décision, même si je suis parfaitement lucide sur le fait qu’elles resteront inaccessibles à votre logique. En réalité je n’ai jamais été convaincue par le poste que vous me proposiez. Mais je vous rassure, ni plus, ni moins convaincue que par n’importe quel autre emploi salarié. Car il faut que je vous dise. Je déteste le salariat tel qu’il s’exerce dans votre société capitaliste. J’exècre le monde de l’entreprise libérale du XXIème siècle, ses objectifs financiers et son organisation. Je ne supporte pas la segmentation des tâches qu’elle impose pour enlever au salarié toute prise sur son travail. Je vomis la concurrence qu’elle instaure entre ses employés, cherchant de cette manière une accélération du profit. Je pensais être capable de m’en foutre, de faire comme tout le monde et me dire que de toute façon je n’avais pas le choix. Il faut bien gagner sa vie. Mais que voulez-vous, je n’y parviens pas pour la simple et bonne raison que j’ai la conscience pleine et entière de ne pas gagner ma vie, mais de la perdre derrière vos murs gris et insipides qui reniflent l’odeur de cette société capitaliste que je rejette, que je conteste, que j’ai en horreur !

Vous êtes vous-même l’archétype à peine caricatural de cette société de la concurrence et du profit qui se prend tellement au sérieux. Vous croyez que votre vie vaut plus que celle des autres parce que vous avez l’illusion de posséder un pouvoir, celui de choisir qui aura le droit de perdre 5 jours par semaine dans les locaux de votre boîte – petite ou grande, mais sombre boîte – toutes les semaines de sa vie jusqu’à cette hypothétique et misérable retraite ! Mais vous ne valez pas plus que nous. Vous êtes comme nous tous, un peu de chair et de sang, avec peut-être un peu d’âme en moins. Votre suffisance et votre autorité surfaite confinent au ridicule ! Vous avez été parfaite dans le rôle de la DRH fraîchement émoulue et sortie de son master avec vos airs de pitbull.  Et pourtant vous avez été bien incapable de démasquer ma haine et mon mépris pour tout ce qui alimente de près ou de loin le système que vous servez. Je crois que vous vous êtes plantée dans votre recrutement. Vous avez sans doute oublié que jauger l’autre est une science tout à fait inexacte, que tous vos manuels de management et vos interrogatoires factices peuvent être déjoués par qui sait jouer. Car un entretien d’embauche n’est rien d’autre qu’un moment de théâtre parfois digne des plus hilarantes comédies.

Et voilà venue l’heure où le rideau tombe.