Direction Nation (1)

Elle lui écrivait tous les soirs, à l’heure où les bureaux se vident, où les lumières s’éteignent, à l’heure où chacun va attraper son bus, son métro, son train, reprendre son auto. Elle lui écrivait tous les soirs à l’heure où revient la vie, celle qui appartient vraiment et tout à fait à son auteur. Cette vie intérieure que les longues journées passées au bureau rendent tout à la fois plus précieuse, mais plus fragile aussi. Elle lui écrivait oui, comme on se raccroche au monde des vivants. Comme on s’agrippe au premier de cordée parce que le vide sous les pieds se précise et qu’on se sent glisser. Elle lui écrivait comme ça, tous les soirs de la semaine.

Elle lui écrivait ses banalités de la journées, ses scènes de ménage avec la responsable de projets, ses accès de panique quand le téléphone sonnait, et sonnait encore, sans discontinuer, pendant des heures, ne lui laissant pas même le répit d’une pause café. Elle lui écrivait ses pensées errantes, ses rêveries d’ailleurs comme des regrets cachés qu’on ne dit jamais, des espoirs oubliés au fond de l’enfance. Parfois, au détour d’une phrase, aux confins d’un aveu trop intime, une larme se formait au coin de l’œil et roulait, sans un bruit, sans même un plissement de paupière. Elle l’écrasait du revers de la main et reprenait le fil de son récit. Et c’est comme ça que se finissait chacune de ses journées, du lundi au vendredi, tout en haut de cette tour de vitres et d’acier.

Puis, sur les coups de vingt heures, elle faisait comme les autres. Elle claquait la porte du bureau, prenait l’ascenseur pour descendre les quinze étages qui la séparaient de la terre ferme, saluait le gardien qui ne manquait jamais de l’interpeler, toujours avec le même sourire bienveillant, toujours avec la même remarque de reproche paternel :
 » Vous finissez encore bien tard ce soir, Mademoiselle Lautant ! »
Et elle de lui répondre, comme une enfant sage :
 » Vous avez raison Monsieur Gibon. Mais, que voulez-vous…? Passez une bonne soirée. A demain
— A demain. »

Elle s’engouffrait dans la bouche de métro, ligne 1 jusqu’à Charles de Gaulle – Etoile puis ligne 2 jusqu’à Place Clichy. En hiver, elle aimait profiter des lumières de la ville, même s’il faisait froid, même s’il pleuvait, même s’il neigeait. Elle aimait la nuit. Elle aimait Paris. Elle aimait Paris la nuit. Alors elle déambulait, faisait le tour de la place, s’avançait sur l’avenue de Clichy, puis revenait sur ses pas. Là, elle décidait souvent de s’arrêter à la brasserie Wepler pour y dîner d’une soupe de poisson et d’un gâteau « Opéra » sauce café. Autant que possible, elle aimait s’asseoir près des larges baies vitrées. Elle regardait passer les inconnus qui se pressaient sous la pluie, dans le froid. Où allaient-ils comme ça ? Certains rentraient chez eux, retrouver leur foyer, femme et enfants. D’autres faisaient un détour par l’appartement de leur maîtresse. D’autres encore allaient rejoindre le chien ou le chat, paisiblement assoupi sur le tapis du salon ou le palier de la porte. Mais tous étaient des ombres dans la nuit.

Tous, à l’exception de cette silhouette qu’elle venait d’apercevoir alors qu’elle était en train de finir son gâteau « Opéra ». Elle jeta sa cuillère sur le bord de l’assiette et se précipita vers le comptoir pour régler l’addition. Quand elle sortit de la brasserie, la silhouette était en train de disparaître dans la station Place Clichy. Elle se hâta, atteignit le guichet et vit le profil si familier prendre le chemin de la ligne 2 en direction de Nation. Elle courut, le rattrapa sans être vue et entra dans le même wagon, une porte plus loin. La silhouette lui tournait le dos, la tête penchée en avant, comme plongée dans un livre ou une revue. Une seconde. Il fallut une seconde aux souvenirs pour envahir l’instant. Même si la brume était épaisse sur cette mémoire enfouie, même si une quinzaine d’années étaient passées depuis leur dernière rencontre, la douleur, elle, était restée intacte.

…à suivre…

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A l’orée des nuits

Allongée sur un lit de dentelles et d’épines
Sous la lune éphémère de nos joies libertines
L’onde lente bleu-grise de nos soirées légères
Glisse sur son corps qui se tort et se serre.
Mains furieuses avides et voyageuses sur ses collines
J’implore le baiser de la vénéneuse amante divine
Et me voilà esclave à genoux devant Messaline.

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charlotte wolter en messaline makart hans
Charlotte Wolter en Messaline, Hans Makart (1875)

Concerto n°2

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste
Il y avait toi et la musique…

Et le piano d’Hélène Grimaud
Et de Rachmaninov le concerto.

T’en souviens-tu maintenant ?
De la chambre vide
De la chambre triste
Et du piano d’Hélène Grimaud ?

Les envolées des violons
Les croches trébuchant
Envahissant nos ventres et nos tympans.

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre tout à coup pleine
Cueillie par la grâce sereine
Une flûte traversière s’éveille
Une clarinette lui emboîte la note.

T’en souviens-tu maintenant ?
Du concerto pour piano
Et du mouvement numéro deux
Dans cette mansarde qui me servait de chambre
Dans ce Paris trop grand
Dans ce Paris trop froid.

De toi et moi il n’est rien resté
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste.
Pas un souvenir gravé
Pas une photographie
Pas un morceau de papier
Pas un livre que tu m’aurais dédicacé
Pas un poème qu’à ta gloire j’aurais composé.

Mais le piano d’Hélène Grimaud
Rachmaninov et son concerto.
Les plaintes ensorcelantes des cordes
Les rivières mélancoliques des vents
Mille fois depuis cette chambre vide
Depuis cette chambre triste
Mille fois sont venues me visiter.

De toi je n’ai rien gardé
Que la vague froideur d’un mois de janvier
Dans un Paris qui m’était étranger
Où telle une orpheline tu m’avais trouvée.

Mais du piano d’Hélène Grimaud
De Rachmaninov et son concerto
De cet adagio comme un cadeau
Coulant de l’oreille aux entrailles
Embrassant toutes les failles,
De cette musique comme une magie
Qui s’empare du coeur
Pour envahir l’être jusqu’au fond de l’âme,
De cette divine liqueur plus enivrante
Que les vins les plus doux
J’ai gardé intact toute l’émotion
Que je redécouvre chaque fois
Comme une première nuit d’amour
Quand la nôtre est depuis longtemps évanouie
Dans la brume glacée d’un ailleurs englouti.

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L’anniversaire (4)

Le grincement à peine audible de la porte me ramena à la réalité de ma situation. A demi nue sur ce lit dans une chambre d’hôtel somptueuse quelqu’un venait d’entrer et de refermer derrière lui. Un vent glacé me traversa le corps. Une sueur brûlante lui succéda. Je distinguais à peine le pas qui s’avançait vers moi. Un pas lent et feutré, presque sourd, qui glissait sur le parquet avec la légèreté d’un danseur étoile du Bolchoï. Tant et si bien qu’il m’était impossible de savoir s’il s’agissait ou non du pas de mon mari. L’hésitation me gagnait. Qui était là derrière le rideau sombre de ce morceau de tissu qui cachait ma vue ? Qui avançait vers mon corps offert sur ce lit ? La tension était à son comble, parsemant mon corps de raideurs aigües. Je n’entendais même pas le son d’une respiration tant la mienne était essoufflée. Il approchait. Il était là à une main de ma peau.

Quand il fut assez près, je concentrai tout mon odorat à attraper du bout des narines, les effluves mélangés d’embruns et de terre chaude qui s’échappaient de mon mystérieux visiteur. Mon sang se figea dans mes veines, juste un instant. Ce n’était pas le parfum de mon cher Benjamin. Les battements dans ma poitrine redoublèrent. Ma main se leva, se dirigea vers le morceau de toile sur mes yeux. Mais avant que j’ai pu l’atteindre je sentis une main grande, large et ferme bloquer mon poignet. Si les effluves n’étaient pas celles de mon adoré, cette main là avec sa force douce pouvait très bien être celle qui me caressait chaque nuit depuis des années. Je me sentais totalement impuissante, apeurée et fiévreuse, intriguée et désorientée. J’avais besoin d’un signe, d’une certitude.

Son souffle d’abord, puis ses lèvres sur ma joue, sur le bord de ma bouche et je le reconnus. Enfin ! Le doute n’était plus permis. Je laissais échapper son prénom dans un murmure languissant :

« Benjamin…

— Oui ma belle. »

Alors ses mains se mirent à divaguer sur mon corps, de mes épaules à mes cuisses, en revenant sur mon ventre et mes seins.

(retrouvez les épisodes 1, 2 et 3 dans la catégorie « Les billets roses »)

 

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La coupe d’Eros

Tes nuits coulent dans mes jours
Et je me perds dans tes abîmes,
Je ne suis plus qu’un trouble
Qu’une rumeur qui flotte sur ma vie.

Tes étreintes inondent tous les écrans de ma mémoire,
Et ton corps se dessine dans chaque ligne de ma main.

De ruelles désertes en faubourgs étouffés,
De chambres ordinaires en couches improvisées,
Mon ventre n’a de cesse de réclamer
La chaleur leste de tes ardeurs
Qui laissent aphones mes pudeurs.

Ô mon ivresse ! Goûte la main qui souffle sur tes braises
Et savoure la caresse lente qui te baise.
Ô ma fièvre ! Laisse la peau te dévorer jusqu’à tes chairs transpirées
Et bois jusqu’à la lie le plaisir de ces nuits dévergondées.

Le matin viendra bien assez tôt
Pour rendre nos amours fatiguées à la faveur du jour nouveau.

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L’amant des Batignolles (5)

La nuit me sembla plus courte mais aussi vive qu’un éclair dans un ciel d’orage. Ivresse, ardeur, fureur même. Il n’y eut en moi aucune hésitation, aucune fausse pudeur, aucune pudeur tout simplement. Je m’étais livrée, le corps à l’abandon, à ses caresses savantes, à ses baisers indécents. Au petit matin, à l’heure où Paris n’est encore qu’une rumeur naissante, je m’éveillais nue contre sa peau, le visage enfoui dans son épaule. Je n’osais bouger de peur de le voir ouvrir les yeux et s’en aller. Je restai donc ainsi, un long moment, la respiration lente et silencieuse, pour le garder encore. Au bout de quelques minutes il finit par se réveiller avec un sourire heureux. Il baissa le regard vers ma bouche et s’en empara avec cette insolence qui me devenait presque coutumière maintenant.

« Quelle heure est-il ? demanda t-il

-A peine 7 h répondis-je en priant pour qu’il trouve l’heure si précoce qu’il décide de rester dans mes draps.

-Il faut que je me dépêche.

-Mais pourquoi ? Il est si tôt. Reste encore un peu. J’ai envie que tu restes. François. S’il te plait.

-Ce n’est pas que je ne veux pas Léa, c’est que je ne peux pas déclara t-il sur un ton ferme.

-C’est samedi. Tu m’as dit que tu ne travaillais pas le samedi.

-Léa… soupira t-il »

L’intonation avec laquelle il venait de prononcer mon prénom avait déjà des airs de confession. Je me mis tout à coup à être envahie par le sentiment désagréable qui passe dans l’épine dorsale quand on sent qu’on a été trompé. M’aurait-il donc menti ? Mais pourquoi ? Immédiatement, une seule idée colonisa tout mon esprit. Il était marié. Une femme, des enfants l’attendaient. Il m’avait menti. Il avait une femme !

« François ! m’exclamai-je. Explique-toi ! Pourquoi dois-tu partir comme ça, si vite ? Tu m’as menti, c’est ça hein ? Tu m’as menti ! Tu es marié ! Réponds ! ordonnai-je violemment.

-Oui, oui je t’ai menti. Je suis désolé. Léa, je t’en prie ne pleure pas dit-il en essuyant les larmes qui couvraient déjà mon visage.

-Je te déteste ! Et moi qui pensais que tu étais différent. Mais quelle idiote je suis !

-Je t’ai menti, c’est vrai. Mais…

-Mais quoi ? criai-je encore. Quoi ? Quelle excuse ridicule et pathétique vas-tu trouver ?

-Léa, en fait oui, je suis différent. Malheureusement je suis différent. Léa… je suis prêtre lâcha t-il, et je dois partir parce que tout à l’heure je dois célébrer un mariage »

L’aveu m’apparut si brutal, si incongru et si inconcevable que je redoublai de sanglots tout en le frappant à la poitrine. Comment ? Comment avait-il osé ? Comment avait-il pu me faire l’amour à deux reprises avec autant de fougue alors que tout ce qu’il était le lui interdisait ? Et comment allais-je faire maintenant ? Maintenant que je n’avais plus qu’une envie, qu’un seul désir, prêtre ou pas prêtre il n’était pour moi qu’un homme ; et j’avais le désir de l’avoir près de moi encore, et toutes les nuits.

FIN

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L’amant des Batignolles (4)

J’avais toujours une bouteille de vin au cas où. Et bien sûr, il y avait du thé, du café, et même des infusions de tilleul et de menthe, de verveine et d’agrumes. Mais à tout avouer, je n’avais guère en tête l’idée de boissons apaisantes. Tout à l’inverse, c’est bien de breuvages enivrants dont je rêvais. C’est alors que je me perdais dans l’inventaire de mon appartement, que François me saisit par la main pour m’entraîner dans une ruelle perpendiculaire à la rue Legendre. Et là sans le moindre préavis, sans la plus petite demande d’autorisation il m’embrassa avec gourmandise. Sa bouche avait la saveur sucrée du pain d’épice. Quand il desserra enfin son étreinte, il me fixa droit dans les yeux et avec une assurance pleine d’insolence me dit :

« Voilà bien deux heures que je crevais d’envie de faire ça ! »

Je le regardais l’air hébété, les lèvres encore frémissantes. Pourtant mes yeux parvenaient enfin à plonger dans les siens sans s’y perdre. Je me saoulais dans ces vagues aux reflets d’or et de terre brune. Semblant décidé à ne me laisser aucun répit, il se pencha de nouveau vers moi pour m’embrasser encore, avant de laisser filer dans un soupir :

« On est loin de chez toi ?

-Non, laissais-je glisser en reprenant mon souffle ».

Nous étions en effet à 300 mètres à peine de ma rue. Nous pressâmes le pas. Finie la flânerie du soir d’été qui s’éternise. Nous voulions l’intimité d’une alcôve. La fièvre des amants qui se découvrent. L’excitation de la première fois, celle qu’on ne retrouve jamais plus. Une fois la porte de mon immeuble claquée derrière nous, il m’attira à lui comme il l’avait fait quelques minutes plus tôt dans la ruelle. Je trébuchai. Il me rattrapa en fléchissant les jambes et c’est finalement à genoux au pied de l’escalier que nous laissâmes nos bouches seules maîtresses de l’instant.

Le jasmin avait en effet laissé ses vapeurs odorantes dans le salon. Je proposai à François de s’asseoir, et obéissant aux règles les plus fades de la bienséance je lui demandai ce qu’il voulait boire. Thé, café, vin.

« Je n’ai pas soif. C’est toi que je veux, dit-il avec cette assurance qui le caractérisait. »

Je ne cherchai même pas à répliquer. J’attrapai la main qu’il me tendait et me réfugiai dans ses bras. D’ailleurs il était maintenant minuit. N’était-ce pas l’heure permise pour tous les crimes ?

à suivre…

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L’amant des Batignolles (3)

« Bonsoir. Vous êtes bien Léa ? ».

La chaleur enivrante qui venait de sortir de ces cordes vocales là me fit l’effet d’un coup de canon un jour de trêve. Je levai la tête et découvris le visage de François. Un deuxième coup de canon fut alors tiré. La bouche sèche, les lèvres à demi tremblantes et le verbe déstructuré, j’osais un :

« Oui… Oui, je suis Léa. Nous avions rendez-vous à 20 h 00 ».

Et aussitôt je pensais :

« Mais quelle idiote tu es ma fille ! Il sait bien qu’il a rendez-vous avec toi, ici, à 20 h 00 ! Tu es en train de passer pour une cruche ! ».

D’une voix tout à la fois douce et assurée il annonça :

« Oui, pardonnez-moi je suis un peu en retard. J’ai été retenu au travail. 

-Non, non, ce n’est pas grave. Je viens d’arriver » m’entendis-je mentir.

-Bien, alors je vous propose qu’on aille dîner, puisque c’est ce que nous avions prévu. J’ai réservé chez l’italien, là, en face.

-Oui, oui, très bien. » répondis-je avec le même air ébahi que mon « non, non ».

« Décidément, pensais-je, cet homme va vraiment finir par croire qu’il a rendez-vous avec la reine des connes ! ».

Finalement, une fois installée dans l’ambiance chaleureuse du restaurant, et un verre de chianti dégusté, je me déridai et m’ouvris à cet inconnu au regard presque insoutenable. Ne parvenant que difficilement à le regarder dans les yeux, je préférais ne plus quitter sa bouche et c’était pur délice. D’abord parce que son dessin si précis était une invitation à l’embrassement. Ensuite, parce que les sons qu’elle m’envoyait étaient chauds comme un désert de sable, ensorcelant comme les incantations d’un mystique. Je buvais ses paroles comme une brebis égarée se laissant guider par la voix du prêcheur.

Le dîner avançait et je me sentais de plus en plus à l’aise en sa compagnie. De plus en plus séduite aussi, car si sa mine était attirante, son esprit l’était tout autant. Sa culture m’apparaissait sans limite. Sa connaissance des lettres françaises, de la philosophie, mais aussi de l’histoire me laissait tout à la fois admirative et un brin complexée. Je l’écoutais me conter ses lectures, ses rencontres, ses recherches, ses découvertes. Tout un univers riche et sensible. Trop riche d’ailleurs. Trop sensible aussi pour un simple visiteur médical peut-être. Mais, après tout, un métier ça reste un gagne-pain. Et puis que m’importait ce qu’il faisait de toute façon. C’est ce qu’il était, ce qu’il me montrait, me disait, me renvoyait qui me plaisait. Pire me chavirait les sens.

Le dessert arriva. Puis le café. Je n’avais pas envie que le moment s’achevât. J’en voulais encore. Encore de ses mots. Encore de sa présence. Encore de ce regard ocre qui me laissait muette idiote. Je voulais qu’il restât avec moi, que le restaurant gardât ses portes ouvertes et ses lumières tamisées. Je le voulais toute la nuit, et plus encore je crois.

Le vin et le trouble avaient rosi mes joues. Eclaté mes pupilles aussi. J’étais comme une adolescente amoureuse et cela ne pouvait pas lui avoir échappé. Nous commandâmes un deuxième café. J’en conclus qu’il souhaitait prolonger l’instant en ma compagnie. A 23 h, il décida du départ :

« Je propose que nous allions prendre l’air et marcher un peu. Qu’en dis-tu ? me demanda t-il

-Oui, répondis-je avec une étincelle dans le sourire. »

Le square des Batignolles était fermé. Nous passâmes devant ses grilles pour rejoindre la place qui, autrefois, portait le même nom. Là se dressait l’église Sainte Marie des Batignolles. Nous la contournâmes pour nous engager dans la rue Legendre. Nous marchions l’un à côté de l’autre. Nos mains s’effleuraient parfois, quand dans un mouvement de balancier le bras s’élance vers l’avant, puis revient à sa place. A chaque fois, je retenais ma respiration. A chaque fois, c’était un réflexe incontrôlable. Il me parlait encore, et toujours je l’écoutais religieusement. Je rebondissais toutefois de mieux en mieux sur ses taquineries, et lui montrais que moi aussi j’avais lu les grands auteurs. Inexorablement nous nous rapprochions de ma garçonnière, grande comme une maison de poupée. Je commençais à nous imaginer dans l’intimité chaude de mon territoire. Je refaisais le tour de mon appartement, en silence, sur l’écran de ma mémoire. Oui, le canapé-lit était bien replié et en ordre. Non, aucun vêtement, aucun sous-vêtement, mieux, aucun pyjama ne traînait sur une chaise ou dans la salle de bain. La salle de bains justement. Elle était propre et devait encore sentir le jasmin du bâtonnet d’encens que j’avais fait brûler avant de partir. Le même parfum devait encore flotter dans le salon.

… à suivre…

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Le songe d’une nuit

Ce soir, me promenant dans le jardin,

J’ai aperçu, près du bosquet aux amarantes,

Tout de vert vêtu, un lutin.

Éclairé par la lune, dans ses mains élégantes

Brillait le flacon gardien des temps.

« Si tu reviens me voir dans la brume matinale,

« Près du doux parfum des fleurs poivrées,

« Je te livrerai le secret de l’épreuve fatale,

« Et au funeste destin tu pourras échapper. »

 

Dans le ballet des ombres de mon alcôve velours,

Je caresse la divine promesse de cette nuit.

Et dans la cruelle froideur de l’attente du jour,

J’imagine l’insolente tentation de l’éternelle vie.

 

Au creux de la vague douce de mes draps de satin,

Une langueur me tire des bras de Morphée.

Et dans un excès de mollesse je crois voir le matin,

La flamme fauve de l’aurore, limpide clarté.

 

Mais la lune est encore là, haute dans un ciel blanc,

Elle dessine son large disque d’opale irisée.

Elle navigue, bateau solitaire, dans ce bel océan,

Elle savoure la plainte impatiente de mon âme tourmentée.

 

Je m’abandonne un peu aux ténèbres de la nuit,

Je laisse mon corps céder à cette étrange volupté.

Car l’aube sera bientôt là, me tirant de mon rêve de vie,

Alors il faut goûter encore, avec délice, mon doux secret.

 

Soudain j’entends l’alouette, messagère du jour.

Elle apporte avec elle les lumières de l’été.

Elle m’enlève aux murmures d’un sommeil trop court,

Elle m’arrache aux rivages où la nuit m’a égarée.

 

Les pieds nus j’avance, hésitante, dans la verte rosée.

Le soleil maquille de rouge le vaste horizon.

Mais aucun lutin pour me donner les clés de l’éternité.

Il n’était qu’un songe échappé de mon imagination.

 

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Mon bel amant

Ma douceur, mon éphémère,

Mon amour, ma chimère ,

 

Tes mains sur ma peau

Et j’ai taquiné non pas l’Everest

Mais bien les sommets de l’ivresse.

Et à mon oreille tes mots

Glissés par une bouche si douce,

Que dans mon sang coule encore

Le feu enivrant de tes murmures éloquents.

Et tandis que d’extase je soupire

Avant que de m’évanouir

Dans tes bras

Qui me rattrapent encore une fois

Pour m’aimer de nouveau,

La nuit n’en finit pas

De nous offrir

Ses voiles et ses dentelles

Ses intrigues charnelles

Pour le plus beau plaisir

De nos envies sensuelles…

 

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