La machine à détruire

Je crois que ce qui m’était devenu absolument insupportable, c’était cette soumission de plus en plus évidente à la machine. Je ne pouvais m’y soustraire. Chez moi je décidais. Mais au bureau… au bureau c’était une autre affaire. Des outils de traitement toujours plus complexes, des procédures toujours plus longues, des points de verrouillage à tous les étages, et finalement toujours moins de maîtrise pour celui qui exécute et des sources d’erreurs et de dysfonctionnement démultipliées.

Je me souviens de ce jour où on a mis à ma disposition… où on m’a intimé l’ordre d’utiliser – voilà la formulation exacte – un nouveau logiciel informatique. Jusqu’alors mon travail avait été le fruit de mes propres procédures. J’avais mis en place un certain nombre d’outils, tableaux, graphiques, fichiers, classeurs afin de suivre mes clients, mes dossiers, mes urgences, mes travaux du temps longs – certes de plus en plus anecdotiques – bref j’avais une mission à accomplir, un but à atteindre mais je décidais des moyens pour y parvenir. C’était là ma dernière bulle d’oxygène, la fenêtre de ma cellule, le coin de liberté qui empêche de couler tout à fait. Ce nouvel outil informatique fut livré avec son manuel d’utilisation de 25 pages. L’innovation aurait pu s’arrêter là. Mais il n’en fut rien. Moins de 24 heures après cette livraison on nous adressa un second manuel, de 80 pages celui-là, destiné à énoncer le mode de fonctionnement et d’utilisation d’un autre outil informatique sur lequel devraient être recensés toutes les anomalies et tous  les dysfonctionnements liés à l’utilisation du nouveau logiciel livré la veille. J’ai cru devenir folle ! D’autant plus folle que ces aberrations ne furent vivement dénoncées, au sein de l’entreprise, que par moi, les autres s’étant déjà résignés. Ceci dit la résignation a l’avantage de la conservation, car je sentais bien que je me consumais à petit feu à force de me battre et me débattre. C’est peut-être pour cela qu’en vieillissant on finit par rejoindre les rangs des « conservateurs », ceux qui, las de batailles, on finit par abandonner et s’abandonner au monde tel qu’il va, pour conserver ce qu’il reste de leur être…

Pardon, je m’épanche, je m’allonge, je me renverse. Mais  la feuille blanche est ce déversoir qui s’offre aux émotions pour les empêcher de noyer nos vies.

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Aphorismes et autres sentences (4)

Ce qui ronge, ce n’est pas la désespérance,

Ce sont ces infimes lueurs d’espoir qui percent à travers l’épaisse nuit du désespoir.

***

Mes désespérances ne sont plus vaines

Depuis ce jour où elles ont brisé mes chaînes.

***

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Vivre 3 heures par jour

7 h le réveil retentit. Douche, petit déjeuner au pas de charge. S’habiller, se coiffer puis filer vers la voiture. 50 minutes sur les routes de campagne encore blanchies par les premières gelées de décembre, au son des infos, toutes plus futiles les unes que les autres. Un scoop ici, un buzz là et au milieu quelques actualités mal analysées de la situation économique d’un Etat, d’un continent… du monde.

9 h je suis devant l’ordinateur et je vais rester là dans cet espace clos, confiné, jusqu’à 18 h.

18 h… justement on en parlait il y a un instant. D’ailleurs, à force de course effrénée, voilà 9 heures qui semblent n’en faire qu’une. Mille et une tâches à penser et à réaliser en passant de l’une à l’autre, puis à la suivante avant de revenir vers la première pour s’attarder sur la quatrième, sans avoir terminé l’autre qui n’est déjà plus aussi urgente que l’une. Où en étais-je déjà ?

18 h donc et j’ai le cerveau qui bouillonne et tourbillonne. J’ai la bouche sèche et pâteuse d’avoir dit, et redit, rabâcher à chaque nouvel appel téléphonique, à chaque client se présentant avec les mêmes questions que le précédant, les mêmes choses, les mêmes arguments, les mêmes explications.

18 h et j’en ai marre ! J’ai envie de rentrer, de retrouver mon mari, ma maison, mon chat et le bois qui flambe dans la cheminée.

18 h 30 je reprends la voiture après avoir répondu à un dernier retardataire, celui qu’on maudit, celui qui arrive alors qu’on était déjà entrain d’éteindre l’écran de son ordinateur. 50 minutes de voiture. Encore. Mais dans l’autre sens, avec les mêmes flash info, avec les mêmes nouvelles inutiles qui tournent en boucle depuis ce matin.

19 h 30 j’aperçois la maison. Enfin ! Et pourtant… voici venue l’heure d’expédier les affaires courantes. Le courrier, le dîner, la lessive, la vaisselle… le repassage ? Je repasse de moins en moins, je dois bien l’avouer.

21 h… Voilà je commence à vivre ! Il est 21 h et je commence à goûter les minutes qui s’égrènent. Peu à peu, tout doucement, elles redeviennent plus lentes. Tout au long du jour elles n’ont été que secondes intrépides. Elles reprennent leur nature première et leurs 60 secondes par minute retrouvent le temps d’être ce qu’elles doivent être. Je sens de nouveau les particules de vie qui m’entourent, les émotions qui se réveillent, les désirs qui se lèvent à mesure que le jour décline. La bibliothèque me tend les bras et mon mari aussi. La musique finit d’apaiser une atmosphère familière et réconfortante… Mais déjà ma soif de vivre est rattrapée par l’horloge qui vient de sonner. Il est minuit. Dans 7 h tout recommence. Il faut aller se coucher.

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L’allée des peupliers

Il y a ce bord de rivière frais de vert qui se transforme en rizière aux pluies abondantes.  Il y a ces peupliers qui s’élancent, guerriers naufragés des temps nouveaux, vers un ciel bleu de blanc. Il y a la terre encore mouillée de l’averse passée et le goût sur la langue de la menthe coupée. Et il y a ce chemin…

Ce chemin qui serpente au milieu des cubes de béton. De chaque côté, des grillages délimitent les parcelles des heureux possesseurs de parpaings. Il y a les merles moqueurs qui ne se moquent plus de rien, depuis que les machines ont détruit leurs habitats pour d’autres toits. Il y a les blés aux têtes de miel,  presque incongrus, qui jaillissent dans ce cimetière moderne. Il y a cette femme qui me voit sur le chemin, promenant ma carcasse éphémère dans les sillons de la terre, et qui m’enjoint de quitter dans l’instant ce qu’elle nomme « SA propriété ».  Je n’irai pas voir l’eau là-bas, qui coule au bout du chemin, qui se faufile au milieu de ce décor carcéral. Je n’irai pas parler avec les vieux peupliers qui jadis accompagnaient les rêveries de mon enfance fleurie. Je n’irai plus jamais sur ce bord de rivière frais de vert qui m’a vu grandir et m’a fait telle que je suis.

La tête basse, le regard perdu dans mes souliers qui caressent une dernière fois cette terre volée à la communauté, je m’en retourne triste, des larmes au coin du cœur. Et là, enserrée, prisonnière entre sol et béton. Oui, là dans cet enfer elle a poussé la graine de peuplier. Comment a-t-elle réussi à prendre racine dans ce paysage désaffecté ? Nul ne le sait. Mais qu’importe ! Elle est là. Elle respire. Elle cherche la lumière. Elle se bat. Elle est l’espoir qui nous garde en vie.

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