L’amant des Batignolles (2)

Heureusement c’était vendredi. Et heureusement encore mon patron n’était pas là. Car je ne fis qu’attendre avec la plus grande impatience que cette journée passe pour être enfin à l’heure de cette soirée avec l’inconnu. Incapable de me concentrer sur mon travail, je passais mon temps à faire et refaire l’inventaire de ma garde-robe en me demandant ce que j’allais bien pouvoir mettre. J’en étais aussi arrivée à la conclusion qu’il me fallait choisir les dessous les plus affriolants, car on ne savait jamais ce qui pouvait se passer. Je n’étais pas à l’abri d’une belle surprise qui se termine d’une façon un brin scandaleuse. Aux termes de tergiversations incessantes, je tombai enfin d’accord avec moi-même sur le choix de la robe et de la lingerie les plus appropriées à l’événement.

Je sortis du bureau à 17 h 30 sonnantes. Je filai telle une furie de tous les diables pour prendre mon métro. A 18 h 00 précises j’étais devant mon immeuble. Je montai deux par deux les marches de l’escalier et arrivai à bout de souffle, comme une pauvre tuberculeuse, devant la porte de mon appartement. J’avais rendez-vous avec François devant le square des Batignolles à 20 h. Et croyez-moi qu’une heure et trente minutes ce n’était pas de trop. J’avais l’impression de me préparer telle une sportive de haut niveau qui va disputer les JO. Après une douche d’une bonne vingtaine de minutes l’opération génocide pouvait commencer. Tout poil superflu et indésirable allait être éliminé sans la moindre pitié. Une fois le massacre accompli, j’avais la gambette aussi douce que la soie de ma robe et le sourcil aimable. Blush pour rosir mon teint pâle, mascara pour me faire le regard velours, rouge aux lèvres pour jouer la femme fatale et fragrance de Chanel pour lui faire tourner la tête. J’étais prête. Je grimpai sur mes hauts talons et m’extirpai de l’appartement à 19 h 45.

Deux stations de métro me séparaient du lieu de rendez-vous, mais c’était encore bien suffisant pour me rendre l’attente insupportable. Arrivée à la station Brochant, je remontai la rue du même nom, et la respiration haletante, le cœur tonnant à tout rompre j’arrivai devant le square des Batignolles. Il était 19 h 55. Personne. Du moins pas l’ombre de ce qui aurait pu être François. Je savais que j’attendais un homme de taille et de corpulence moyenne, brun aux yeux marron. Bref, j’attendais tout le monde et personne. Je pris donc place sur un banc.

Quelques joggers, quelques promeneurs de chiens d’appartement passaient là. De jeunes cadres dynamiques et surtout fatigués regagnaient leurs pénates, et profitaient d’un détour par le square pour goûter l’illusion d’un air chargé de verdure. Je frissonnais dans ma robe de soie rouge. Ce n’était pas le froid. Non. Juillet était étouffant cette année.

20 h 10. « Est-ce donc là le résultat de l’égalité des sexes ? Est-ce donc lui qui réduit ma condition féminine à celle d’une pauvre âme languissante ?» pensais-je plus impatiente que jamais. Je croisais les jambes. Puis je les décroisais. Je tordais mes doigts dans mes mains. Je redoublais d’attention pour ne pas me mordre les lèvres. Je remettais en place les plis de ma robe, vérifiais le vernis de mes chaussures, tâtais la mise en place de mes cheveux. Tant et si bien que je ne le vis même pas arriver.

…à suivre…

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L’anniversaire (1)

Ce soir là j’étais d’humeur mutine. Et pour cause, j’avais été l’objet d’une cavale amoureuse et câline toute la journée.  Je salivais rien qu’à me souvenir de ses messages qu’il m’avait envoyés au bureau. Il s’était montré impitoyable, me pistant du matin au soir sur ma boîte mail, sur mon portable. Il avait même prémédité son savoureux délit en laissant quelques mots dans mon agenda à la date du jour. Au 9 août on pouvait lire : « Ma douce, comme tu étais belle ce matin dans ta robe légère. Si le temps ne nous avait été compté, j’aurais retroussé tes jupes comme un étudiant avide de sa première conquête, et je t’aurais prise, là, contre le buffet de la salle à manger, sans autre préambule qu’un baiser fougueux. » Et toute la journée ne fut que torrents tout aussi fiévreux !

A 15 h on me fit demander à l’accueil. Un coursier était là pour me remettre un petit colis. Il s’agissait d’une boîte plate et allongée. Je remontais un peu fébrile dans mon bureau. Depuis mon arrivée ce matin je ne comptais déjà plus les messages de mon cher époux, des messages tous plus endiablés les uns que les autres. Faisant l’apologie de ma peau. Vantant les courbes de mon corps. Louant la gourmandise de ma bouche.  Célébrant la générosité des mes attributs féminins. J’avais l’impression d’être transformée en icône du divin. Je déroulais lentement le ruban qui enserrait la boîte.  Je retirais le couvercle. Un morceau de mousseline noire me cachait le contenu du paquet. Sur cette mousseline, une rose rouge sang et une carte. Je levais le morceau d’étoffe et découvrais de la dentelle. C’était un ensemble tout aussi rouge que la fleur. Je crois qu’en voyant le contenu du paquet je piquais un fard aussi coloré que ces dessous. Je baissais les yeux et prenais la carte. Il avait écrit ceci : « Aujourd’hui il n’y a rien à fêter, ou alors il y a tout. Aujourd’hui je t’aime comme un fou depuis 5 ans, 2 mois et 12 jours.  Aujourd’hui je te veux plus que jamais femme et amante. Tu trouveras dans ce paquet, au milieu des dentelles et des satins, une carte magnétique. Elle t’ouvrira la porte de la chambre 28, 2ème étage, Relais des Oiseaux,  7 rue du Maréchal Leclerc à Saint-Amant-de-Boixe. Je t’y attendrai à 19 h. Je compte sur toi pour passer ce que contient ce colis sous ta robe avant de me rejoindre.  Benjamin. ».

Je caressais la dentelle rouge, délicatement, presque craintive. Je glissais la pulpe de l’index le long de la courbe des baleines du soutien-gorge pour en redessiner la rondeur. J’imaginais le satin pourpre recouvrant la blancheur laiteuse de ma peau, et la main large de mon mari épousant le galbe de mon sein. Cette image me fit frémir. C’est la sonnerie du téléphone qui m’arracha à ces sensuelles pensées. Un client, dont je n’avais que faire à cet instant précis, voulait s’entretenir avec moi. Je pris la communication, l’air absente, le regard perdu dans le délice de mes visions. Je répondais par « oui », « non », « vous avez raison », « bien, j’en prends note », « je ferai le nécessaire ». J’étais obsédée par la soirée qui m’attendait, et le rouge entêtant de ces dessous  me faisait tourner la tête. Comme les quelques heures qui me séparaient du moment fatidique allaient me sembler interminables !

(…à suivre)

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