Aylan

Avertissement : j’ai longuement hésité à publier ce billet. A force d’entendre les uns et les autres accuser toute expression d’être une récupération, on n’ose plus, aussi inconnu et anonyme qu’on soit, dire simplement son émoi, son effroi, sa peine, sa douleur ou sa colère devant la réalité du monde.

On aurait pu penser qu’une telle photo fasse l’unanimité, accorde tous les violons. Tout de même ! Habituellement le cadavre d’un enfant, d’un tout petit enfant, ça marque les esprits, ça cogne en plein coeur, comme un réflexe, comme les yeux qui clignent sans qu’on ait besoin d’y penser. Mais en réalité…non ! Le sujet divise encore. Oh bien sûr beaucoup sont émus. Beaucoup voient leur enfant dans cet enfant. Et c’est l’électrochoc.

Mais tant d’autres sont effarants, effrayants de froideur…

Il y a les adeptes de la « manipulation médiatique ». Cet enfant n’est donc pas réel ? C’est un mannequin ? Une doublure qui prend la pause ? Dans cinq minutes il va se lever, courir chercher son ourson en peluche et crier en riant « je vous ai bien eu ! » ?
Il y a les habitués du café du commerce qui comparent le sort des enfants pauvres des familles pauvres de France avec cet enfant échoué, mort. Parce que, faut-il le répéter encore et encore, et inlassablement, cet enfant est MORT, noyé. Cet enfant n’est pas un petit déshérité privé de vacances, qui mange plus souvent des pâtes et du riz qu’une pièce de boeuf en sauce et vit dans une maison mal chauffée. Ses parents ne venaient pas en Europe pour chercher un avenir économique plus enviable, un eldorado pour faire fortune. Cet enfant est un enfant de la guerre.
Il y a les âmes sèches qui trouvent que « c’est vrai c’est moche, mais c’est pas avec ça qu’on va nous apitoyer » . Ah ? le cadavre presque encore chaud d’un enfant de 3 ans, recraché par la mer, ça ne suffit pas à briser votre armure ? Votre humanité a du prendre un sale coup pour en arriver à ce degré d’insensibilité. Même Copé, l’auteur de l’affaire du pain au chocolat, s’est fendu d’un billet en faveur des réfugiés.
Il y a ceux qui font déjà une overdose parce que depuis 24 heures « on les matraque » avec ce cliché évidemment pris pour faire le buzz. Preuve en est, tous les journaux (sauf français) ont repris cette photo en Une de leur édition de ce jeudi. C’est vrai qu’on n’aime pas beaucoup qu’on nous mette la réalité sous le nez, et puis à l’heure des repas, c’est d’un mauvais goût évident ! Quant à celle qui a photographié Aylan, il ne fait aucun doute qu’elle avait des dollars plein les yeux en prenant cette image, que ceux qui l’ont publiées se frottaient déjà les mains en pensant à leurs ventes. C’est bien connu les journalistes ne sont jamais des Hommes comme les autres, et tout glisse sur eux comme l’eau sur les plumes d’un canard !
Et puis il y a ceux qui hurlent à l’hypocrisie et à la dictature de l’émotion car tous les jours des enfants meurent, dans le monde, de faim, de malnutrition, des conflits armés, des violences terroristes. Et donc ? Sous prétexte qu’on ne peut les sauver tous, que depuis des mois des réfugiés affluent sur les côtes de la Méditerranée, par la Grèce, l’Italie, dans l’indifférence générale, il faudrait n’en sauver aucun ?

Cette photo, c’est la goutte d’eau qui fait déborder l’océan !

Aylan était syrien. Il avait 3 ans et n’en aura jamais 4. Ghalib, 5 ans, son frère, est mort à ses côtés, ainsi que leur mère à tous deux.

Paroles d’exilé

Mes chers parents,

Je vous écris du fond des abimes de l’amer, où mes rêves d’ailleurs meilleur, de vie libre et prospère, loin du feu de la guerre, ont été engloutis par un coup fatal du sort. J’étais jeune et en pleine santé. Je voulais, comme tant d’autres de par le monde, avoir l’avenir devant moi, prendre ma part du festin, attraper un morceau de bonheur et le garder entre mes mains. Je voulais moi aussi une femme et des enfants, du travail et une maison, une vie semblable à mille autres, comme celles que j’ai vues sur les écrans. Mais surtout, plus que tout, je voulais la paix et le silence que font les armes quand elles ont regagné leurs armoires. Je voulais ne plus avoir peur de mourir demain et dormir du sommeil lourd de l’homme fatigué mais serein. Je voulais vivre, simplement vivre enfin !

Pardonnez-moi mes chers parents ! Pardonnez-moi d’avoir échoué dans mon projet et de n’avoir plus rien à vous donner, qu’un fils mort, qu’un noyé. Jamais l’embarcation de fortune de ces chiens exploiteurs de misère, élevés et nourris par des irresponsables, marchands d’armes, trafiquants de guerres et de vengeurs enragés, n’est arrivée sur les côtes de cette Europe rêvée en déesse Liberté. Nous étions cent…quatre cents…sept cents…nous sommes des milliers sur ces cercueils de la Méditerranée, ne cherchant rien d’autre qu’à atteindre un rivage où le pouls de la vie bat plus fort que celui de la mort. Nous étions des centaines, bien décidés, bien vivants. Et nous voilà désormais sous les ombres noires de la mer, vies saccagées, oubliées dans l’indifférence généralisée.

Pardon mes chers parents ! Pardon de ne vous laisser que l’absence et les larmes…pour un fils parti trop tôt parce qu’il a voulu sauver sa peau.


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Le radeau de la méduse
Le radeau de la Méduse, Géricault (1819)

La trêve

Ce soir vous parlerez de trêve,

Nous demanderez d’oublier

Qu’hier encore vous piétiniez nos rêves.

Ce soir vous parlerez d’amour,

De chant d’espoir et de liberté,

Quand hier les fusils barbouillaient la couleur du jour.

Ce soir vous exalterez l’esprit de Noël,

Nous vendrez de la paix,

Une nuit suspendue aux lèvres de l’éternel.

Ce soir vous rangerez vos haines et vos rancœurs,

Le temps d’une trêve

Ce soir…

Mais demain, quand les armes se déchaîneront de nouveau

Dans leur fureur

Oui demain ! Où sera t-elle votre chère trêve ?

 

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Ni guerre crasse, ni guerre lasse

Frappez ! Frappez autant qu’il vous plaira.

Je me relèverai autant, autant de fois !

Lancez ! Lancez votre fiel.

J’en ferai ma liqueur, mon miel !

Frappez ! Frappez encore !

A chaque coup vous me rendez plus fort.

 

Vos lames n’effleurent que la surface

Mes larmes depuis longtemps ont endurci la carapace.

Dessous, elle bat, elle s’agite, elle palpite ma carcasse !

Regardez-la ! Oui, là bien en face !

Droit dans la plaie

Espérant encore qu’elle trépasse.

 

Donnez-moi toutes les raisons de désespérer,

J’en trouverai mille autres de rêver !

Donnez-moi toutes les raisons de mourir,

Je vous raconterai toutes celles que j’ai de vivre !

 

Votre guerre est vaine,

Je suis déjà dans une autre arène,

Sous le vent chaud, sur les bords de mer,

Je suis au monde nouveau, quand vous êtes encore hier.

 

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