Tourne le monde…tourne dans l’autre sens

Lui, il était là, assis sur un banc. Se désolant, mais consentant à la course du monde. Il faut bien qu’il tourne pensait-il.  Il faut bien qu’il tourne de toute façon. Certes, il ne tourne pas rond. Mais il tourne n’est-ce pas là son moindre mal ? Contentons nous d’accompagner le mouvement. Il faut être réaliste. Il tourne le monde et nous sommes vivants, n’est-ce pas tout ce qui compte ?

Il ne rêvait presque jamais. Ses nuits avaient le calme triste de déserts sans oasis. Ses jours avaient le désir éteint d’un vieillard fatigué qui attend la mort. Il ne croyait en rien. Il n’espérait rien. Il traversait sa vie comme on traverse un hall de gare pour prendre un autre train. Il était rarement mécontent. Il était rarement content. Il aimait tout, un peu vaguement. Il ne détestait jamais rien qu’avec le même flottement.

Elle, elle passait là, devant son corps lourd, alangui et résigné. Devant son visage gris sans expression, elle passait là avec ses 20 ans, avec ses 30 ans, ou peut-être ses 40 ans. Elle passait là avec le cœur encore palpitant. Elle hurlait, vociférait. Elle crachait et se mouchait dans les haillons de son époque qu’elle détestait. Le monde ne tourne pas rond gueulait-elle à qui voulait l’entendre et même à qui ne voulait pas. Qu’attendons-nous pour inventer un autre mouvement, une autre rotation pour que les Hommes, enfin, vivent vraiment ?

La colère suait dans tous ses mots. Elle rêvait les yeux ouverts et refusait de courber le dos. Elle avait l’insolence de ses illusions. La force cynique de ses batailles perdues. La rage haute des guerres qu’on continue. Elle riait bien fort souvent. Elle aimait éperdument et tout aussi fréquemment. Elle avait la mine rose des fleurs en bouton et la volonté noble des vieux paysans.

Alors elle se mit à déclamer à la face du monde tournant n’importe comment, ces mots, que ce jour là, j’ai pris soin de noter au crayon noir sur les pages blanches de mon âme qui passait là :

« Ô ma chère humanité,

Toi qui es capable des pires beautés et des plus sublimes horreurs, laisse-moi t’aimer. Laisse-moi glisser sur toi le regard innocent de l’enfance. Laisse-moi crédule habitée par mille espérances. Laisse-moi voir tes visages radieux où se mêlent tour à tour l’éclair brillant du talent et l’émotion vive de l’amour naissant. Ces voiles doux et transparents accrochés aux façades des femmes et des enfants. Ces velours épais et caressants posés aux fronts fiers et larges des hommes grands.  Ô oui ma chère humanité, toi que j’aime autant de fois que tu me donnes d’occasion pour te haïr, pour me frapper le cœur et encore maudire tes folies qui blessent  mes jours et mes nuits, et fatiguent mes ardeurs aussi.

Regarde ! Vois la vie tout autour de toi ! De l’oiseau qui picore trois miettes au bout de ton doigt à l’eau qui court par les champs, les sentiers et les bois. Regarde !  Ô ma chère humanité ! Vois la lumière à nulle autre pareille dans ses reflets d’ardoise irisée, qui descend sur la campagne de novembre. Goûte la moiteur tendre du soir de l’automne sur les plaines qui attendent décembre. Et inverse ! Inverse la course mortelle du temps qui te dévore le présent et l’avenir ! Et tords ! Tords les aiguilles des cadrans qui finiront par te faire mourir ! Lève-toi Ô ma chère humanité ! Lève-toi car le destin n’est pas écrit, il reste là entre tes mains ! ».

 

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Un enfant si mon patron le veut bien

Ce matin là, Béatrice, employée de bureau, avait un nœud au ventre. Ce n’était pas tant le petit être d’à peine trois mois qui grandissait dans son antre qui lui causait ce désagrément, que l’annonce de cette nouvelle qu’elle s’apprêtait à faire à Madame Dupont-Frind. Quand Mathilde, sa collègue, avait fait part de sa grossesse à la patronne, cette dernière avait accueilli la nouvelle très fraîchement. C’était son deuxième enfant. Elle avait déjà un petit garçon de 2 ans, et Madame Dupont-Frind avait cru bon de lui demander :

« Et vous comptez en faire combien comme ça ? Non parce qu’au rythme d’un marmot tous les deux ans, j’ai plus qu’à fermer boutique moi ! »

Mathilde n’avait rien répliqué à cette invective qui lui avait glacé le sang.

Le plus surprenant dans tout cela c’est que Madame Dupont-Frind était l’heureuse maman de trois enfants de 17, 15, et 7 ans. Mais il est vrai que ce n’était jamais la femme, encore moins la mère qui s’adressait à ses salariées. Non, c’était toujours la patronne, la propriétaire, celle qui détient le capital et l’accumule en exploitant le travail d’autrui, qui parlait à ses subalternes.

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Lettre à l’enfant

Mon enfant, mon tout petit,

Toi qui vis là, quelque part, au fond de moi, je suis venue te demander pardon. Je n’ai pas eu la force, parce que je n’y ai pas cru. Je n’ai pas cru à ton avenir. Je n’ai pas cru que la société qui m’a vu naître pourrait demain t’offrir une vie autonome, heureuse et libre. Une vie qui donne envie de vivre.

Tu ne connaîtras pas le chant des oiseaux dans les chênes centenaires, les pêchers qui laissent s’enfuir au vent léger leurs pétales en poussière de neige, et le tilleul en fleurs. Tu ne verras pas l’arc en ciel sur les champs de blé après les pluies d’avril. Tu n’entendras pas la brisure du vent dans les volets les soirs de tempête. Tu ne sentiras pas la mouillure des embruns les après-midis  de janvier sur les bords de mer. Tu n’écouteras pas les Nocturnes de Chopin et les Fugues de Bach, la Traviata de Verdi et la Tosca de Puccini. Tu ne sentiras jamais le corps qui tremble quand l’orchestre entame l’ouverture de Carmen. Tu ne gouteras pas les nuits d’ivresse, que seule la chaleur des peaux embrase d’impudiques caresses. Tu ne sauras pas la fureur d’un poème de Rimbaud, ni la déchirure troublante d’une nouvelle de Zweig. Tu n’auras pas le loisir d’apprendre à jouer du violon ou de la harpe, à courir sur un ancien chemin de halage ou à chercher des champignons dans les sous-bois. Tu ne vivras rien de tout cela, mon enfant, mon tout petit, car j’ai fermé mon ventre à la vie.

Mais tu ne connaîtras pas non plus ce que c’est d’être humilié chaque jour d’une vie pour gagner le droit de vivre justement, de se nourrir, de se loger, de se chauffer, de se soigner. Tu ne sauras pas tous ces maux qui guettent aux portes de l’avenir : la précarité énergétique, la guerre de l’eau, les émeutes de la faim, le chômage, la misère, le triomphe sanglant de l’argent, la déshumanisation de tout ce qui a fait l’Homme hier et le fera machine sans âme demain, la guerre de tous contre tous. Tu ne verras pas le monde devenir cette marchandise infecte bradée aux moins offrants, aux voleurs en cols blancs qui assassinent en toute impunité, qui exterminent sans plus jamais être inquiétés. Tu ne seras jamais cet esclave moderne réduit à mendier puis mourir, ou à se soumettre pour quelques miettes. Tu ne souffriras pas de perdre une à une, plante après plante, espèce animale après espèce animale, goutte après goutte, toutes les beautés qui ont fait la Vie sur Terre et qui sont l’objet désormais de toutes les convoitises, de toutes les destructions massives.

Pardonne-moi mon enfant. Pardonne-moi mon tout petit de te garder dans mon ventre. Mais souviens-toi que c’est parce que je t’aime, que je ne veux pas te faire venir sur cette Terre, que les Hommes sont en train de transformer en enfer.

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Le camp des Hommes

Ça a commencé comme ça, je crois. J’étais sur les bancs de l’école. A quelques sacs de billes de moi il y avait une autre petite fille. Je me souviens son regard un peu triste, son nœud dans ses longs cheveux blonds, et sa jupe. Elle n’était pas comme celle des autres sa jupe à carreaux. Elle était usée. Les couleurs étaient passées, délavées. Elle avait le regard absent, fuyant désormais. Elle avait voulu jouer aux billes la petite fille, mais personne n’avait voulu d’elle.

Son père était ouvrier agricole et sa mère s’occupait d’elle et de ses deux autres enfants. Elle était toujours seule la petite fille, aux yeux si transparents, que c’est toute sa tristesse qui passait dedans. Elle était arrivée dans l’école en cours d’année. Pas facile dans ces conditions de s’intégrer à une classe déjà formée. Elle avait bien essayé. Timidement. Et puis après quelques moqueries sur ses jupes pas vraiment dans l’air du temps – c’était celles de sa cousine – et ses pantalons de garçon rapiécés aux genoux  – c’était ceux de son frère – elle a fini par abandonner.

« Elle est pauvre ! Et nous on veut pas de pauvres dans notre groupe » avait lancé un jour un garçon que tout le monde tenait en respect parce que son père était à la tête de l’une des plus grosses agences immobilières de la ville.

Comme j’ai eu honte ce jour là ! Honte de faire partie de ce groupe. A compter de cet instant, j’ai pris place à côté de Sophie en classe (oui, elle s’appelait Sophie la petite fille à la jupe usée). A compter de ce moment là, j’ai apporté des billes à l’école, moi qui n’y jouais jamais, et je les ai proposées à Sophie afin que toutes deux nous nous amusions ensemble. A compter de ce jour là j’ai été exclue du groupe parce que je partageais du temps et des jeux avec Sophie.

« T’as choisi ton camp ! m’a alors dit le fils de l’agent immobilier. T’es comme elle maintenant ! ».

D’une certaine manière il avait raison. Oui, j’ai choisi mon camp il y a longtemps. Celui des plus faibles. Celui des humiliés. Des rejetés. Des pestiférés et autres indésirés.

Sophie c’était moi. Sophie c’était elle. Sophie c’était toi. J’étais le fils de l’agent immobilier. J’étais celle qui amène des billes pour Sophie. J’étais celui qui ne disait rien. J’étais celle qui aurait voulu dire mais n’a pas osé.

Aujourd’hui je ne joue plus aux billes. Sophie a déménagé.  Le fils de l’agent immobilier a repris l’agence de son père il y a quelques années. J’ai appris récemment qu’il avait fait faillite il y a quelques mois. A son tour il vient de changer de camp.

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En France, environ 10% des enfants sont pauvres – Les choix de France Info – matin – Éducation / jeunesse – France Info.

Le don de RTT

C’est une loi inattendue qui va être soumise le 25 janvier prochain aux députés français. Il s’agit  de légaliser le don anonyme de jours de RTT qui pourront alors bénéficier à un parent dont l’enfant est gravement malade.

Se libérer de ses obligations professionnelles dans des circonstances aussi tragiques que l’affection lourde de son enfant n’est pas chose aisée. Cela signifie pour bien des parents une perte de revenus. Or pour nombre de ménages appartenant aux catégories les plus modestes ceci est inenvisageable. Aussi une loi pourrait-elle venir encadrer cette nouvelle solidarité entre salariés d’une même entreprise ; les uns donnant leurs jours de RTT à celui qui a en a besoin pour s’occuper d’un enfant gravement malade, parfois même pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure.

C’est le député de la Loire Paul Salen qui en a eu l’idée, après avoir été témoin d’un de ces drames ordinaires dans sa circonscription. Un père s’était vu prescrire un arrêt de travail par son médecin pour être auprès de son enfant malade d’un cancer et en fin de vie. Mais la sécurité sociale n’avait rien trouvé de mieux que de contester le renouvellement de l’arrêt au motif que ce n’était pas le père qui était malade, mais l’enfant, enjoignant le parent de reprendre son activité chez son employeur.

A priori, l’idée du don de RTT au profit d’un collègue dans de telles circonstances semble louable, et même très charitable. Mais c’est peut-être là que le bât blesse. Selon certains élus cette organisation de la charité entre salariés permettrait de faire oublier les carences d’un système de solidarité nationale qui se désagrège de plus en plus. C’est l’occasion d’ailleurs de rappeler au grand public que les dispositifs destinés à accompagner un enfant malade, voire en fin de vie sont tout à fait insuffisants. Alors, on est en droit de se demander, à l’heure où la mise en coupe réglée de la protection sociale, et de tout ce qui fait même la cohésion sociale de notre pays, avance telle un rouleau compresseur pour cause de crise de la dette, si, décidément, la crise ne justifie pas tout, absolument tout. Car en appeler à la solidarité ponctuelle et circonscrite, n’est-ce-pas dès à présent, renoncer à en appeler à la solidarité nationale ?

 

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Je ne donnerai pas un enfant au monde

Je ne donnerai pas un enfant au monde. Ce n’est pas que je ne t’aime pas mon cher amour. Ce n’est pas que je ne veuille pas voir dans cet autre que nous un morceau de toi. Ce n’est pas que je fuie je ne sais quelle responsabilité. Ce n’est pas que je sois l’égoïste que disent certains. Non, ce n’est rien de tout cela, mon amour. Mais qu’irais-je donc donner un enfant à ce monde ? Lui donner un esclave de plus ? Une âme à avilir ? Une vie à asservir ? Un futur de plus à détruire ? Un animal juste bon à consommer du berceau au cercueil ? Une bête traquée à chaque heure, de la maternelle à l’hospice ?

Non, je ne donnerai pas un enfant au monde. Je lui garderai sa dignité à cet enfant qui ne viendra pas. Je le préserverai de la folie des Hommes, de la misère qu’ils versent sur les routes à chaque seconde. Je le bercerai du chant fier de la liberté. Je lui raconterai l’histoire de ses ancêtres, résistants à toute heure, combattant l’oppression sans répit, là-bas à l’autre bout de ce monde et ici. Je lui inventerai cette société pacifiée et juste dont on nous prive. Je le ferai libre et vivant.

Non, je ne donnerai pas un enfant au monde. Je n’ouvrirai pas ma chair, je ne verserai pas mon sang pour que cette bête immonde s’empiffre et tire profit de ma matrice féconde !

 

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Elle e(s)t moi

Je pourrais vous parler

De ses yeux

Quand ils me regardaient,

De nos jeux

Quand le cœur nous prenait.

Je pourrais vous conter

Ses chagrins

Quand le soir tombait,

Nos matins

Quand elle se réveillait.

Je pourrais vous narrer

Sa voix

Quand elle chantait,

Nos émois

Quand elle me réclamait.

Je pourrais vous confier

Ses déclarations

Quand on nous a séparées,

Nos émotions

Quand parfois on se retrouvait.

Je pourrais vous confesser

Ma douleur

D’intéri-mère évincée,

Ma fureur

De femme blessée.

 

Mais de tout cela je ne parlerai pas

Car elle et moi demain, on se reverra.

(à l’enfant qui n’était pas à moi, que j’ai aimé, que j’aime, et que je retrouverai)

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