Signe extérieur de richesse

Il arriva dans la station avec son bolide, pressé, stressé, l’air irrité.  Oui, il devait être de ces hommes qui portent leur fierté seulement quand elle est agacée. J’ignore combien de chevaux rugissaient sous le capot,  mais le petit écusson clinquant à l’arrière et à l’avant du véhicule, valait à lui seul signe extérieur de richesse.

Il descendit pour faire le plein du monstre. Avec son costume noir et ses chaussures soigneusement cirées, il semblait tout droit sorti des vapeurs d’un pressing. J’étais à côté de lui remplissant le réservoir de cette amas de taule et de plastique qui me transporte depuis 5 ans d’un point A à un point B.  Il m’amusait l’homme dans son habit de cadre, plus tout à fait jeune mais dynamique à n’en pas douter. Il regardait sa montre (une Rolex peut-être, pensais-je un sourire  au coin de lèvres). Le client le précédant n’était pas encore passé en caisse. Aussi, l’homme aux affaires sérieuses ne pouvait-il pas remplir son réservoir du liquide précieux. Il trépignait, s’impatientait, soufflait, pestait dans sa colère silencieuse. Un rendez-vous peut-être l’attendait. Un rendez-vous évidemment de la plus haute importance. Ces hommes sérieux n’ont que des rendez-vous importants. Leurs activités sont importantes. Leur temps est important. Leur vie n’est qu’une succession de moments tous plus importants les uns que les autres.  Il jeta un œil vers moi, un œil de jais teinté de jalousie parce que mon réservoir se remplissait tandis que le sien restait désespérément vide, et de tristesse, parce qu’il sentait bien que sa jalousie était grotesque. Finalement la pompe à essence se mit à couler de son côté. Un sourire de soulagement se dessina sur sa figure froide et figée.

Alors que je m’apprêtais à refermer le bouchon de mon réservoir, je m’aperçus qu’il était en train d’en faire autant. Déjà ? Mais le plein de ce veau vrombissant devait bien nécessiter au moins 60 litres de carburant ! Je levai les yeux vers l’écran qui affiche le prix de la transaction et avec une surprise amusée y  lus : 24,30 Euros.

Finalement sa montre n’était peut-être qu’une simple babiole au bracelet en faux cuir achetée pour quelques euros sur un marché.

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La vie n’a pas de prix

Ne vous a-t-on jamais dit, alors que vous étiez au bord du précipice, un pied dans le vide, l’autre encore planté dans la terre… « Mais voyons ! La vie n’a pas de prix ! ». C’est justement parce que la vie n’a pas de prix qu’elle est tellement maltraitée.

Parce qu’en ce bas monde, il faut que tout affiche un prix. Regardez vous ! Vous êtes votre maison, votre voiture. Pire encore ! Vous êtes la marque de votre portable, de vos chaussures, du coiffeur qui a coupé vos cheveux. Vous êtes ce que votre compte en banque compte de billets. Vous n’avez de valeur que celle des biens que vous possédez. Vous n’êtes que ce que vous possédez. Alors quand vous ne possédez rien, ou si peu que cela revient à rien,  vous n’êtes rien. Et votre vie n’a pas de prix !

Au nom de la bonne conscience judéo-chrétienne on organise des campagnes de prévention du suicide. Mais au nom de la sacro-sainte loi du marché, on accepte que des hommes et des femmes, acculés par les dettes, l’absence de moyens de subsistance, accablés par l’indigence de leur vie d’esclave, sans espoir de salut, choisissent de mettre fin à leurs jours de douleur. Au nom d’un modèle économique qui fait la fortune si démesurée, qu’elle n’a plus de prix, de quelques hommes, on détourne les yeux quand des millions d’autres hommes perdent leur vie. Au nom de forces supérieures et impalpables, au nom de cette main invisible qui s’abat sur nos destins et nous balance de droite à gauche, de gauche à droite, tels des pantins, on se résigne à l’intolérable.

Non, la vie n’a pas de prix, car si elle en avait un, personne n’oserait la traiter ainsi.

 

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A table !


—    Les enfants ! Le dîner est servi.

—    Maman, maman ! Qu’est ce qu’on mange ?

—    Alors au programme ce soir E621, E214, acide sorbique, E432, E541 et dioxyde de soufre.

—    Oh ! Encore ?! Mais on mange toujours la même chose ! se désole le petit garçon.

Et son frère de renchérir :

—    Il y a des pêches pour le dessert ?

—    Tu sais bien que le pêcher a péri depuis le passage des dernières pluies acides, lui répond sa mère.

 

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Mange toi-même

Manger est devenu un vrai problème. Je crois que nous sommes très nombreux à en être conscient. Nous sommes aussi très nombreux à aspirer à consommer des produits de qualité bons pour le corps et l’esprit. Alors bien sûr il y a les AMAP, les marchés locaux où on croise des petits producteurs (mais aussi des moins petits dont l’éthique laisse à désirer). Malheureusement si les choses étaient si simples nous consommerions tous ces produits de qualité. Pourquoi ne le faisons-nous pas ?  Je vois deux raisons à cela.

Etre un consommateur averti n’est pas aussi facile qu’il y paraît. Les offres sont si nombreuses, les labels aussi, l’appellation « BIO » semble insoupçonnable. Le consommateur se perd. Il ne sait plus qui il peut croire, qui il doit croire. Il se désespère, se tape la tête contre les murs en se demandant « mais qu’est ce que je peux manger ? »

Le consommateur bien qu’averti se débat dans son quotidien pour manger. Eh oui ! Il est bien loin le temps où l’homme chasseur-cueilleur se nourrissait des produits qu’il avait passés une partie de sa journée à chercher. Aujourd’hui l’Homme est bien souvent salarié(e), fonctionnaire, chef d’entreprise, en recherche d’emploi, étudiant(e). Il court après le temps entre le bureau, la crèche, l’école. Et dans cette course effrénée le supermarché est devenu son lieu de ravitaillement privilégié parce que la société dans laquelle il vit ne cesse de lui mettre des boulets aux pieds, lui interdisant de disposer de son temps pour bien se nourrir.

Les français aiment leur marché et dès qu’ils en ont l’occasion (le samedi, le dimanche), ils prennent plaisir à aller choisir leurs produits, leurs producteurs. Mais durant la semaine, quand les marchés des halles ouvrent à 9h, Madame ou Monsieur sont en train de déposer les bambins à l’école avant de filer au bureau. A midi quand les halles ferment, Monsieur et Madame sont encore au bureau.  Ils ont parfois entendu parlé de l’AMAP. Ils sont même parfois adhérents d’une AMAP. Mais le supermarché reste leur allié pour les courses rapides, pour le poulet rôti qu’on servira le soir à table avec des spaghettis, parce que ce soir encore c’est la course en sortant du bureau.

Ne nous blâmons pas. Aidons-nous. Soutenons-nous pour consommer autrement.

(Merci à l’épicerie paysanne sans qui ce billet n’aurait peut-être pas été écrit)