Le voyage

C’était un beau jour de juin. J’étais en fuite. Depuis plusieurs mois déjà mon esprit prenait souvent la poudre d’escampette. La vie s’abîme sur les rivages du réel. Alors mes rêves prenaient la relève. D’ailleurs je ne vivais plus que par procuration. Dans les livres. Dans les films. Les mélodies. Les photos… les souvenirs. Le cœur ébréché dans tous les coins et les recoins. L’âme désarticulée et juste bonne à servir de pâté aux chiens. J’étais un cargo en pleine mer qui prend l’eau de toutes parts. Je me laissais couler, et le pire c’est que cela m’était indifférent.

Je suis arrivée dans cet hôtel. Il devait être dix-huit heures. Près d’une sortie d’autoroute, il était posé là dans ce décor de béton et de nature souillée, mélangés. L’avantage de ce genre d’endroit c’est que vous êtes tout à fait seul au monde. Vous n’avez même pas à voir le gérant des lieux. Il suffit d’insérer votre carte bancaire dans l’appareil situé à l’entrée et une clef tombe dans un réceptacle. Il ne vous reste alors plus qu’à prendre possession de votre chambre.

J’ai récupéré le petit sac dans le coffre de ma voiture et je suis montée au premier étage de cette drôle de pension. Il doit y avoir à peu près tous les profils ici, ai-je pensé, en poussant la porte de la chambre. Des VRP aux filles de joie en passant par les couples illégitimes et les vacanciers fauchés. Et puis moi. J’ai ouvert mon sac de voyage. Il était à demi vide. Une trousse de toilette, deux tee-shirts et un jean, quelques sous-vêtements, les fleurs du mal de Baudelaire, mon carnet d’écriture, mon lecteur mp3 et deux bouteilles de champagne.

J’avais en tête l’image de cette femme dans son bain froid, le regard éteint mais encore grand ouvert, un filet de brume au coin des lèvres. Je l’avais vue dans quelques films. Ça fait cliché bien sûr. Et puis pas de baignoire ici. Juste une cabine de douche.
J’ai sorti mon lecteur mp3 et une bouteille de champagne. Je suis allée récupérer le gobelet en plastique posé sur le rebord du lavabo dans la salle d’eau. J’ai fait sauter le bouchon et je me suis servie un premier verre. Le champagne était chaud. Ça n’avait pas d’importance. Je cherchais juste l’ivresse. L’ivresse suffisante pour trouver la dernière audace. J’ai mis les écouteurs dans mes oreilles. J’ai cherché La Traviata. Et j’ai bu. J’ai bu presque d’une traite ce premier verre. A mesure que le champagne me brûlait en coulant dans la gorge, les souvenirs s’emmêlaient dans ce désordre qui les rend plus éloquents.

L’appartement était petit mais si joli. Toujours rangé. Un appartement de fille presque aussi rangée. Rien, jamais, qui dépassait. Souvent il sentait bon le jasmin ou le bois de cèdre. Dans la bibliothèque les livres étaient classés par genre. Les poètes et les dramaturges se partageaient les deux premières étagères. Puis les philosophes occupaient le rang en dessous. L’histoire, l’économie, la politique, l’écologie, la sociologie se mélangeaient dans une joyeuse harmonie. Tandis que pêle-mêle, les romans en tous genre, les bons comme les mauvais, s’empilaient sur les derniers rayonnages. Il y en avait toujours deux ou trois, quatre ou cinq qui restaient là, posés sur la table du salon, près du lit sur le plancher. Je les caressais du regard à chaque passage. C’était le temps où toutes les semaines, le samedi, je m’offrais ma bouffée d’oxygène dans les allées de la librairie Saint-Louis. Je n’en ressortais jamais les mains vides.

Il y avait eu ces vacances en Andalousie. Quel été ! Les bleus de la mer et du ciel comme une aquarelle s’harmonisaient au gré des jeux de lumière. Les nuits et les jours s’inversaient. Les siestes sous le soleil. Les extases sous les grenadiers. Le goût sucré des melons. La chaleur suffocante. Tes bras, ma prison.

Et puis la vie qui reprend son triste cour. La monotonie qui revient avec son lot d’incompréhension et de disputes, avec ses jours sombres et tes envies qui prenaient le large. Tes retours de plus en plus tardifs le soir, tes déjeuners de plus en plus fréquents. Tes baisers distraits et tes caresses froides. C’est ainsi que finissent les amours clinquantes qu’on n’a pas pris le temps de construire. Ces amours trop fougueuses pour être honnêtes. Ces amours qui vous font les nuits furieuses et les séparations sans substance.

Le chat m’attendait devant la porte d’entrée tous les soirs. Sans doute guettait-il mes pas dans l’escalier de ce petit immeuble de centre-ville. Il était dix-huit heures, dix-neuf heures. Je lançais ma serviette sur le canapé. Toutes les soirées se ressemblaient. Le dîner. La télé. Et puis minuit sonnait. L’heure d’aller se coucher parce que demain tout recommencerait. C’était simple et répétitif. C’était sans aléas ni surprise. Un peu convenu, un peu fade, un peu attendu. Mais c’était ma vie.

Et je suis là aujourd’hui, dans cet hôtel sordide avec dehors le bruit des voitures et des camions. Je suis là oui, devant mon verre vide, avec mon mal de vivre pour seule compagnie. Et alors ? Je vais faire quoi maintenant ? Sortir ma lame de rasoir ? Me trancher les veines et me vider sur le sol encore gras du passage du voyageur d’hier ? Ridicule ! Pitoyable ! C’est vrai, je suis venue ici avec cette idée en tête. Un beau suicide ! Une mort qui a de la gueule, comme au cinéma. Un beau cadavre chaud au milieu des bouteilles et des verres. Le souvenir d’une vie, là, gisant par terre, dans une mélasse rouge et collante. Et puis ces quelques mots crachés sur une feuille de papier oubliée sur le bord du lit, sans la moindre négligence, évidemment. Ces quelques mots oui : « Je ne vous aime plus. Peut-être même ne vous ai-je jamais aimé ». C’est quoi ces lettres de suicidés qui puent les bons sentiments ? Ces lettres qui s’époumonent qu’elles aiment bien fort, oh oui ! si fort ! Ces lettres qui demandent pardon pour ce départ anticipé. Ces lettres qui réclament compréhension et indulgence pour ce dernier geste. Ces lettres qui n’assument pas le choix de leur auteur.

Mais je suis là, dans cet hôtel minable avec ses rideaux jaunes à fleurs mauves. Un gobelet en plastique entre les mains et une bouteille de champagne bon marché posée sur une table de chevet en contreplaqué. Dans le genre théâtral on repassera ! Et puis ça avait l’air si simple quand je me faisais le film, le soir dans ma chambre, entre un sanglot et un verre de blanc. Mais là, dans la médiocrité de ce décor étranger, tout change.
Je relève la manche de mon tee-shirt. La peau est blanche. Si blanche ! Et les veines presque invisibles. Sans doute le ruissellement du sang, un sang rouge, éclatant, viendrait-il égayer cette pâleur. Je me ressers du champagne. Verdi joue toujours.

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Concerto n°2

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste
Il y avait toi et la musique…

Et le piano d’Hélène Grimaud
Et de Rachmaninov le concerto.

T’en souviens-tu maintenant ?
De la chambre vide
De la chambre triste
Et du piano d’Hélène Grimaud ?

Les envolées des violons
Les croches trébuchant
Envahissant nos ventres et nos tympans.

Il y avait toi et la musique
Dans cette chambre tout à coup pleine
Cueillie par la grâce sereine
D’une flûte traversière qui se lève
D’une clarinette qui lui emboîte la note.

T’en souviens-tu maintenant ?
Du concerto pour piano
Et du mouvement numéro deux
Dans cette mansarde qui me servait de chambre
Dans ce Paris trop grand
Dans ce Paris trop froid ?

De toi et moi il n’est rien resté
Dans cette chambre vide
Dans cette chambre triste.
Pas un souvenir gravé
Sur une photographie
Ou un morceau de papier,
Pas un livre que tu m’aurais dédicacé
Pas un poème qu’à ta gloire j’aurais composé.

Mais le piano d’Hélène Grimaud
Rachmaninov et son concerto,
Les plaintes ensorcelantes des cordes
Les rivières mélancoliques des vents
Mille fois depuis cette chambre vide
Depuis cette chambre triste
Mille fois sont venues me visiter.

De toi je n’ai rien gardé
Que la vague froideur d’un mois de janvier
Dans un Paris qui m’était étranger
Où telle une orpheline tu m’avais trouvée.

Mais du piano d’Hélène Grimaud
De Rachmaninov et son concerto
De cet adagio qui s’offre comme un cadeau
Coule de l’oreille aux entrailles
Embrassant toutes les failles,
De cette musique comme une magie
Qui s’empare du coeur
Pour habiter l’être jusqu’au fond de l’âme,
De cette divine liqueur plus enivrante
Que les vins les plus doux ;
J’ai gardé intact toute l’émotion
Que je redécouvre chaque fois
Comme une première nuit d’amour
Quand la nôtre est depuis longtemps évanouie
Dans la brume glacée d’un ailleurs englouti.

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L’anniversaire (2)

La voiture semblait conduire toute seule. J’étais absorbée par les images qui brouillaient ma vision. La silhouette haute de Benjamin. Ses yeux couleur d’ocre. Son visage brun marqué par le soleil de ses voyages, mais aussi mon plus beau paysage. Cet homme avait déjà usé de mille stratagèmes pour m’étonner et me séduire depuis le soir de notre rencontre. Son inventivité et sa générosité n’avaient pas faibli au fil des ans. Chaque année j’ignorais la date de mon anniversaire car chaque année il changeait cette date. Il était fou, imprévisible, capable de nous concocter les plus insolites week-end en tête à tête.

Mon GPS m’annonçait le Relais des Oiseaux à 200 mètres. Le cœur battant à tout rompre dans la légèreté du satin et de la dentelle rouge de mon soutien-gorge, la bouche sèche, les mains tremblantes sur le volant, le désir déjà palpitant au creux du ventre, j’avançais vers la destination plaisir. J’entrais dans une large cour bordée de cyprès. Au fond se dressait une bâtisse imposante. Je coupais le moteur de mon véhicule, les grondements redoublèrent d’intensité dans ma poitrine.  J’entrais dans cet hôtel avec pour tout bagage mon sac à main. Je passais devant la réception sans dire un mot, sans même un regard pour l’homme qui se dressait là derrière le comptoir. J’avais l’impression qu’il savait. Mes joues irradiaient du rose rouge de la confusion.  Je les sentais. Brûlantes. Ma démarche était hésitante, presque maladroite, comme celle d’une jeune lycéenne qui se présente à son premier oral le jour du bac. Et au milieu de ce tumulte d’émotions qui se bataillaient ma pauvre âme fébrile, je sentais que mon corps se consumait déjà d’un feu ardent. Sous mes bas accrochés à mes jambes telles des mains affamées, ma peau avait chaud. Je sentais la tiédeur moite du désir s’emparer de ce minuscule morceau de tissu qui couvrait mon bas ventre. J’approchais de la chambre et j’avais faim de lui.

Voilà. J’y étais. Chambre 28. J’introduisis la carte. La porte s’ouvrit. J’entrai. Les rideaux étaient tirés. Le lit s’offrait comme un amant ouvrant les bras à toutes mes envies. J’avançais dans cette atmosphère lourde. Lourde, de cette chaleur qui pèse sur les épaules, sur la nuque, de cette chaleur humide et étouffante qui assèche la gorge. Mais la chambre semblait vide. De la salle de bains dont la porte était entrouverte ne me parvenait aucun bruit, pas même le souffle d’une respiration. Mais où était-il ? Je fis quelques pas de plus vers le lit. J’aperçus une feuille de papier pliée en deux. Je la défroissais et découvris un énième message : « Mon ange, te voilà. Enfin ! Comme le temps m’a paru long ! Sur le fauteuil, oui, là, à ta droite, tu trouveras un paquet. Ouvre-le ! ». Décidément, il semblait vouloir me faire languir jusqu’à la déraison. Je n’en pouvais plus. Je ne rêvais plus que de le voir arriver, qu’il m’enlaçât, qu’il défît ma robe avec vigueur, qu’il réclamât mon corps avec ardeur, qu’il me fît sienne.  J’ouvrai le paquet qu’il avait laissé à mon intention. Il contenait un foulard et ces quelques mots « Retire ta robe, ôte tes chaussures. Enroule ce foulard autour de ta tête de sorte qu’il cache ta vue. Allonge toi sur le lit et attend. »

(à suivre…)

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