La femme abimée

J’avais publié ce texte en 2011 après avoir croisé le visage désespérément vide d’une jeune femme accompagnée de ses deux jeunes enfants. La crise des subprimes avait frappé quatre ans plus tôt aux Etats-Unis puis s’était propagée en Europe. Ce visage il m’a semblé le voir à nouveau ces derniers jours dans les rassemblements qui occupent ici un rond-point, là un péage d’autoroute. Mais cette fois le visage n’était plus vide. Au contraire, il était empli de mille expressions se succédant dans ce désordre propre à celui qui sent qu’il n’a plus rien à perdre ; expression de colère, de chaleur, de fierté, de désarroi, de force, d’espoir…en somme un visage vivant.

 

Je l’ai croisée dans cette file d’attente au supermarché. Elle avait le visage creux, les yeux cernés. Ce visage abîmé par une vie d’épuisement qu’il me semble voir si souvent. Elle remplissait son caddie, machinalement, tel un robot que plus rien n’atteint. Elle avait le regard vide, tellement vide ! Ce regard qui a tant pleuré qu’il n’est plus qu’un désert. Un désert bleu délavé. Délavé par le manque de sommeil. Par les heures d’angoisse. Délavé par cette douleur qui ronge l’âme et finit par détruire le corps quand la vie n’est plus qu’un combat sans pause ni espoir.

J’avais mal de la voir ainsi. Elle, si belle, si jeune, si frêle, avec ses quelques 30 années en bandoulière, déjà abîmée par la vie. Ses mèches blondes et courtes, éparpillées, lui faisaient un casque de soldat qu’on a envoyé au front, alors qu’il voulait juste vivre sa vie. Sa mine défaite. Son sourire envolé. Elle était encore belle, la femme abîmée.

Près d’elle, s’accrochant à ses jambes, deux enfants de 5 et 3 ans. Bambins aux prunelles d’eau claire, leurs sourires déchirent la souffrance d’une mère. Ils rient. Ils crient, insouciants, inconscients de l’impasse financière qui étrangle déjà leur avenir. Ils n’apprendront pas la musique. Ils n’iront pas au théâtre. Leur maison, leur jardin, leur chambre où trônent ours et camions électriques ne seront peut-être plus à eux demain. La crise est passée par là. Papa n’a plus d’emploi depuis un an, et maman est sur le point de perdre le sien.

(A cette inconnue que j’ai croisée un jour d’octobre 2011)

 

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Dans les villes de l’an 2050

En naviguant dans les rues devenues désertes de mon enfance, avec mon centre-ville chagrin pour compagnie, je me mis à voir le monde de demain.

Des centres-villes réduits au statut de cités administratives, accueillant encore ça et là quelques habitations somptueuses, citadelles d’un passé architectural préservé, mais désormais occupées uniquement par une population sélecte et fortunée. En bordure de ces cœurs de ville des hectares de logements tous ressemblants. Des blocs de béton carrés percés en leur centre d’une porte et de deux fenêtres. Un quadrilatère d’une insipide surface verte devant leur seuil, sans panaché de couleurs ni odeur, un substrat de pelouse en somme. Des barbelés entre chaque habitation ou des murets gris et sales, pour se préserver de la promiscuité imposée par ces lieux de survie nauséabonds. Sur le côté de chacun de ces cubes, une automobile pour se rendre à quelques kilomètres de là, soit en centre-ville dans la cité administrative, soit dans la deuxième ceinture de la ville, dans des no man’s land recouverts d’immenses constructions abritant les dernières usines avec leurs cheminées crachant des vapeurs chimiques, et des centaines de mètres carrés de bureaux aussi. Jouxtant ces zones industrielles, d’autres aires, dites commerciales. De vastes champs autrefois couverts de blé et d’orge devenus des surfaces vitrées soutenues d’arceaux métalliques.

A l’heure du déjeuner les files d’attente se pressent devant les comptoirs des sandwicheries, qui servent d’infâmes morceaux de pain qui ne sont plus composés qu’à 10% de céréales. On les garnit d’une bouillie jaunâtre qu’on confectionne à partir de légumes génétiquement modifiés et saturés de substances chimiques. Parfois on y ajoute des tranches de viande reconstituée. Chacun erre dans les allées pendant cette heure consacrée au déjeuner. Un bruit de fond persistant se répand dans des haut-parleurs disséminés tous les 10 mètres, dans la galerie de fer et de verre. Toutes les 10 minutes ce bruit est interrompu pour un flash de publicité. C’est l’occasion de rappeler que l’hypermarché est ouvert jusqu’à minuit et qu’aujourd’hui les sachets déshydratés de poulet façon basquaise sont à moitié prix. Ou on rappelle qu’il faut penser à renouveler son téléphone cellulaire avant son premier anniversaire, conformément à la législation en vigueur interdisant l’utilisation d’appareils de plus d’un an.

A 13 h 20 les haut-parleurs se mettent à passer en boucle un message ordonnant aux travailleurs-consommateurs de rejoindre leur poste de travail. On voit alors les individus se diriger en rang et dans le silence, vers les escaliers roulants aux deux extrémités de l’immense galerie marchande. Puis, une fois les travailleurs-consommateurs tous partis, on voit arriver les consommateurs d’après-midi. Ce sont les travailleurs-consommateurs qui sont en congés. Les calendriers des vacances sont planifiés selon des accords entre les usines, les bureaux, le centre commercial et la cité administrative afin d’assurer un roulement permettant une affluence incessante de travailleurs-consommateurs dans la galerie. Il s’agit aussi des individus de plus de 75 ans c’est-à-dire des retraités-consommateurs. Concernant ces derniers, là aussi un planning est organisé par les caisses de retraite, et chaque foyer de retraité-consommateur reçoit des instructions à son domicile. Les plannings sont organisés de sorte que chaque retraité-consommateur doit se rendre dans la galerie marchande quatre fois deux heures par semaine, soit huit fois deux heures pour un couple. Pour les travailleurs-consommateurs en congés cette fréquence est réduite à trois fois deux heures par semaine. Étant entendu que la galerie est ouverte 7 jours/7, 365 jours par an, 18 heures/jour.

A 18 h 30 quand hurlent les sirènes de la zone qui annoncent la sortie des travailleurs-consommateurs de jour, la galerie devient alors un lieu grouillant et assommant plus insupportable que jamais. Ça se bouscule dans les allées, dans les boutiques. Les haut-parleurs saturent les tympans de messages publicitaires. Chacun se rend dans l’hypermarché pour acheter le dîner et autres produits pour le petit-déjeuner du lendemain. La longueur des rayons et le nombre démesuré des céréales, des beurres, des pâtes à tartiner, des laitages, des préparations alimentaires ou des confitures fait tourner la tête. Bien entendu plus aucun de ces aliments n’est naturel. Tous sont des agglomérés de variétés hybrides et chimiques. D’ailleurs, on ne trouve quasiment plus de fruits et de légumes frais. Une fois tous ses achats effectués chacun reprend son automobile et rentre dans son cube à quelques kilomètres de là.

Et c’est ainsi que les jours se succèdent laissant bien peu de place, pour ne pas dire aucune, à la fantaisie, la surprise, la créativité et même l’espoir.

 

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Mourir n’est rien quand vivre fut tout

Le ronron du quotidien m’exaspère, me rend folle. Folle de rage. J’ai envie de hurler, de pleurer, de courir, de m’enfuir, de sauter dans le vide, d’exploser en plein vol ou de m’enfoncer dans le gouffre de la Terre. J’ai envie d’entendre mon coeur tambouriner, se serrer dans un spasme violent, sentir tout mon corps vivre, vivre vraiment, pas à demi, pas mollement, pas doucettement. Je veux bien même avoir mal s’il le faut. La douleur qui cisaille l’âme plutôt que la tiédeur pâle et insipide qui fait la vie sans relief. Je veux bien plonger tout au fond, me laisser couler jusqu’à m’y perdre et dans les tréfonds de la mélancolie trouver la délivrance. Je veux bien mourir dans un an, dans un mois, une semaine ou un jour mais pas sans avoir vécu, pas sans avoir senti et ressenti dans la chair et par tous les pores de la peau le déchaînement des sens, la frénésie de la vie qui déferle dans les veines tel un courant de boue qui emporte tout sur son passage, déracine les arbres, envole les toits des maisons et couche chaque barrière, chaque pylône, chaque obstacle se dressant sur sa route. Je veux mourir d’avoir trop vécu, mourir d’avoir trop aimé, trop admiré et trop éprouvé toutes les secondes comme si chacune était unique, mourir jeune et en bonne santé, mourir foudroyée par la beauté !… Mourir vivante.


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L’heure singulière

Chaque soir elle revient comme une amie régulière, une confidente singulière. Elle revient mettre des couleurs et de la lumière sur la banalité des jours, sur l’ennui et le quotidien, sur la pâleur de l’ordinaire. Et tout à coup, de sa seule présence, elle sublime ce qui l’instant d’avant, n’avait ni saveur, ni odeur, ni plaisir, ni désir, ni rien qui fasse s’emballer le coeur.

Elle, c’est l’heure solitaire. L’heure solitaire du soir qui s’habille de silence et de noir. C’est l’heure qui tombe sur les toits. C’est l’heure privée sur laquelle plus aucun n’a de droit. C’est l’heure insouciante qui s’autorise tout. C’est l’heure qui se prélasse  sans la moindre culpabilité. C’est l’heure lente qui prend, enfin, le temps. Le temps d’éloigner les heures intrépides du jour. Le temps d’écouter le grincement des volets de la grange. Le temps d’observer le chat en pleine toilette. Le temps hypnotique des flammes dans l’âtre. Le temps d’un verre de vin sur un air de jazz. Le temps d’un livre blotti dans un lit de coussins. Le temps de l’oubli. Le temps de tout. Le temps de rien. Cette heure, à nulle autre pareille, c’est l’heure de toutes les langueurs. Et pour elle, pour la vivre encore, ne serait-ce qu’une heure, je donnerais toutes les autres heures.

 

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Le cri du prolétaire qu’on assassine

Je l’ai pris son boulot de merde !
Le type m’a dit :
C’est ça ou alors plus d’alloc’.
Je l’ai pris oui son CDD à dix sous
Ses 20 heures par semaine
Sans compter les trajets
Les heures d’attente
Et puis celles à pleurer.

Je l’ai pris oui
Parce que le loyer à payer,
Le frigo à remplir
Et la gosse à finir d’élever.

Je suis comme les autres
Tous pareils !
Logée à la même enseigne
Faits comme des rats !
« T’as pas le choix ma fille »
Que je me dis le soir en me couchant.
Et les heures tournent
Et chaque minute de la journée défile.
Quand vient le sommeil enfin
Il est presque temps que je me lève
Et alors tout recommence.

Mais crois moi
Je leur en donne pour leur pognon
A ces cochons !
Ma misère
Elle finira par leur coûter chère.
Un jour de plus, un jour de trop,
C’est certain, je m’en fais la promesse
Je le saboterai leur boulot.
Je sais pas encore quand
Mais je sais déjà comment.

En attendant je m’autorise à rêver
De la révolution,
Et croyez bien que ce jour là
Ce ne sont pas quelques chemises qui voleront,
Ni quelques Porsche qui crameront.

La misère ça attend,
Silencieuse, tête baissée
Rentrée dans les épaules,
Ca se porte comme un fardeau
Ca vous fait le dos rond
Et l’âme docile.
Mais le jour où ça se réveille,
Le jour où ça se gorge de colère,
Où ça sent que foutu pour foutu
Y’a plus rien à perdre,
Alors ce jour là
La misère
Ca vous accroche par le bras
Ca vous traîne dans les ruelles,
Sur les avenues et les boulevards,
La rage en bandoulière
Et ça dévaste tout sur son passage.

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Le rossignol a chanté ce soir

J’écoute le silence. Oui, le silence. Ce vide immense empli de mille sons. Assise à mon bureau, de la fenêtre me parvient le chant mélangé des oiseaux. Je reconnais celui du rossignol à nul autre pareil, avec ce cliquetis dans la gorge, ce pincement de langue qui joue les musiques les plus belles.

Imagine t-on, un seul instant, un monde sans oiseaux, un monde sans leur chant délicieux. Il nous est si coutumier ce chant, que trop souvent nous oublions cet enchantement qui habille nos jardins, allument nos villes sales, ensoleillent nos vies trop pâles. Et nous passons notre chemin, distraits, absorbés par nos affaires quotidiennes ou un iPod sur les oreilles, sourds aux bruits du monde. Mais demain… si demain les oiseaux, las de chanter pour des fous et des idiots. Oui, si demain les oiseaux entraient en résistance et qu’ils se mettent à faire silence. Si demain ces cliquetis de gorge, ces pincements de langue, ces notes harmonieuses n’étaient plus. Ah ! Comme alors la tristesse s’abattrait sur nos jours déjà monotones. Ah ! Comme le silence serait un vide immense… banalement et simplement immense.

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Cette misère là

C’est une tristesse sans pareil que l’on ressent quand on croise la pauvreté. La vraie pauvreté. Celle qui ne se plaint pas. Celle qui baisse la tête quand au supermarché elle donne les 10 euros que lui demande la caissière pour payer six tranches de jambon blanc premier prix, deux litres de lait pas cher, une boîte de céréales chocolatées sans marque, un pack de 12 yaourts remisé parce que la date de péremption est proche.

Cette misère là, elle ne bouge pas. Elle est silencieuse, comme résignée parce que ça fait si longtemps qu’on ne la regarde plus en face, de peur de l’attraper. Cette misère là elle ne crie pas au ras le bol fiscal, parce qu’ hormis la TVA, elle ne paie pas d’impôt sur le revenu depuis qu’elle n’a plus que quelques miettes pour survivre. Parfois même elle n’a jamais payé cet impôt tant décrié ces derniers mois, parce qu’elle n’a connu que le chômage, les petits boulots, la précarité, l’incertitude du lendemain.

Cette misère là, elle est souvent malade parce qu’elle mange mal, parce qu’elle se soigne mal, parce qu’elle se chauffe mal. Cette misère là, elle est souvent dépressive parce qu’elle ne travaille pas, ou parce qu’elle travaille mal, le jour, la nuit, en horaire décalé, parce qu’elle effectue tous ces petits boulots mal payés et mal considérés dont personne ne veut. Et comme on comprend que personne n’en veuille de ces boulots là !

Cette misère là, elle pointe à pôle emploi pour pouvoir toucher son RSA ou son chômage entre deux CDD, entre deux intérim. Cette misère là, elle accepte toutes les petites humiliations en serrant les dents, parce qu’elle sait qu’au moindre faux pas on peut lui retirer ses allocations. Oh ! C’est pas qu’on fait vivre une famille avec 900 euros par mois*, mais c’est indispensable pour continuer à survivre.

Cette misère là, elle ne part jamais en vacances. Elle fréquente les jardins publics et les piscines municipales les mercredis de juillet. Parfois elle n’a jamais vu la mer, ni la montagne ailleurs que dans son petit écran.

Cette misère là, elle a honte alors elle se cache. Elle ne crie pas sur les toits combien sa souffrance est immense. Elle se sent tellement humiliée. Elle se sent aussi tellement fatiguée…cette misère là qui regarde passer les jours sans plus y croire.

 
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*http://www.rsa-revenu-de-solidarite-active.com/rsa-2014.html