Soigne ton employabilité !

Avant, je pensais que j’étais une femme avec un cœur et un foie, avec un estomac et deux reins, avec une bouche et deux seins, avec un passé et un avenir, avec un présent et des plaisirs. Une femme avec des idées, une sensibilité, une mauvaise humeur et un droit au bonheur. Je croyais, naïve ou folle que j’étais, que je valais bien plus que tout l’or du monde, parce qu’il m’avait semblé que la vie d’un être humain était sacré, un peu comme une relique qu’il convient de protéger. Jamais il ne me venait à l’esprit de justifier mon existence. Je vivais parce que mes parents l’avaient voulu et c’était tout. Il n’y avait rien à en dire. La justification de ma vie était là, dans le sang qui me coule dans les veines. Je me pensais légitime au monde parce que j’étais un morceau de ce monde.

Et puis un jour on m’a dit : « soigne ton employabilité ! ». Le mot a claqué, barbare à mon oreille qui n’aime que l’art et les livres, l’amour et le vin, le soleil et la pluie sur la terre du jardin. Le dictionnaire lui-même ne connaissait pas ce terme à la prononciation mal aisée, à la respiration agonisante, à la consonance vulgaire. J’ai du le dire à haute voix plusieurs fois, en détachant bien chaque syllabe, comme fait un enfant qui apprend à lire : em-plo-ya-bi-li-té. Dieu que le mot était laid !

C’est comme ça que j’ai découvert que je n’avais pas plus de valeur que celle de mes compétences. Il fallait !… je devais !… être capable de répondre aux évolutions multiples et sans cesse accélérées du marché de l’emploi. Souplesse, adaptabilité, flexibilité, mobilité, réactivité, docilité, devenaient les mamelles qui devaient, demain, me nourrir. Je n’étais plus une femme. Mon cœur n’était plus qu’une mécanique trop instable au regard des impératifs de production. Mon estomac et mon foie justes bons à métaboliser les ressources nécessaires à mon fonctionnement. Je n’étais plus qu’un organisme, certes encore vivant, mais un organisme qui ne tire sa légitimité que de son utilité, et qui n’a vocation à être nourri que s’il fait croître la plus-value.

Et puis il y a eu l’accident. Le chômage. La recherche. Les tentatives de revenir dans le circuit, de réintégrer le monde des « utiles ». Les entretiens. Quand on ment et qu’on fait semblant. Quand on commence à douter de qui on est, parce qu’au fil des mois, des années, on a l’employabilité déclinante. Quand on sort sa plus belle et fausse motivation, son enthousiasme de façade pour des postes aussi inutiles que moralement discutables. Quand on en vient à se vendre comme un vulgaire morceau de bidoche, parce que justement de la bidoche on n’en met plus très souvent dans son assiette. Quand on sourit à s’en arracher les pommettes, alors qu’on a juste envie de brailler pour se laver de cette boue qui coule d’eux à vous, à chacun de leur regard. Quand on se surprend à garder son calme face à des questions idiotes, à des commentaires humiliants, et qu’on sourit, encore. Quand un jour de plus, un jour de trop, dans un sursaut rageur de dignité, on se met à avoir le verbe haut et claquant comme la surface luisante de leur Montblanc, et qu’on les envoie au diable, parce que « NON ! Je ne suis pas une de vos machines d’acier et de circuits numériques ! Je suis un être humain ! Vous entendez, un être de chair et de sang, de vie et de sentiments ! Et à ce titre je vaux plus que tout l’or de vos coffres blindés ! ». Quand on se libère enfin de ses chaînes pour soigner, non plus son employabilité, mais son humanité.

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5 réponses à “Soigne ton employabilité !

  1. Je suis passé par ces entretiens face à des regards torves de gens qui m’étaient supérieurs à priori, bien que ma présence parfois n’était que dans l’espoir qu’ils le deviennent(hiérarchiquement s’entend),ce qui aurait été synonyme d’embauche.Mais pas longtemps; jusqu’à ce que je décide qu’il était trop facile de me substituer à eux, mais un vieux reste de morale fossile m’en a très vite dissuadé. J’ai donc opté pour une autre voix,lui faisant croire parfois que c’était elle qui m’avait choisi. Chacun peut avoir sa voie royale, vous avez la votre assurément.

    • Le sursaut de dignité, le verbe haut et claquant, tout ce qui permet de résister à ces regards torves, la jouissance de les envoyer au diable, et s’éloigner d’un pas vif et léger en leur faisant un bras d’honneur, sauter dans sa voiture en jetant en vrac dans quelques sacs poubelles ses vieilles fringues, défaire son petit chignon de bourgeoise de merde et laisser enfin ses cheveux voler sauvagement dans le vent, crier de douleur et de joie mêlés, crier crier « LIBERTE ! » Appuyer sur l’accélérateur, et partir.

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