Le camp des Hommes

Ça a commencé comme ça, je crois. J’étais sur les bancs de l’école. A quelques sacs de billes de moi il y avait une autre petite fille. Je me souviens son regard un peu triste, son nœud dans ses longs cheveux blonds, et sa jupe. Elle n’était pas comme celle des autres sa jupe à carreaux. Elle était usée. Les couleurs étaient passées, délavées. Elle avait le regard absent, fuyant désormais. Elle avait voulu jouer aux billes la petite fille, mais personne n’avait voulu d’elle.

Son père était ouvrier agricole et sa mère s’occupait d’elle et de ses deux autres enfants. Elle était toujours seule la petite fille, aux yeux si transparents, que c’est toute sa tristesse qui passait dedans. Elle était arrivée dans l’école en cours d’année. Pas facile dans ces conditions de s’intégrer à une classe déjà formée. Elle avait bien essayé. Timidement. Et puis après quelques moqueries sur ses jupes pas vraiment dans l’air du temps – c’était celles de sa cousine – et ses pantalons de garçon rapiécés aux genoux  – c’était ceux de son frère – elle a fini par abandonner.

« Elle est pauvre ! Et nous on veut pas de pauvres dans notre groupe » avait lancé un jour un garçon que tout le monde tenait en respect parce que son père était à la tête de l’une des plus grosses agences immobilières de la ville.

Comme j’ai eu honte ce jour là ! Honte de faire partie de ce groupe. A compter de cet instant, j’ai pris place à côté de Sophie en classe (oui, elle s’appelait Sophie la petite fille à la jupe usée). A compter de ce moment là, j’ai apporté des billes à l’école, moi qui n’y jouais jamais, et je les ai proposées à Sophie afin que toutes deux nous nous amusions ensemble. A compter de ce jour là j’ai été exclue du groupe parce que je partageais du temps et des jeux avec Sophie.

« T’as choisi ton camp ! m’a alors dit le fils de l’agent immobilier. T’es comme elle maintenant ! ».

D’une certaine manière il avait raison. Oui, j’ai choisi mon camp il y a longtemps. Celui des plus faibles. Celui des humiliés. Des rejetés. Des pestiférés et autres indésirés.

Sophie c’était moi. Sophie c’était elle. Sophie c’était toi. J’étais le fils de l’agent immobilier. J’étais celle qui amène des billes pour Sophie. J’étais celui qui ne disait rien. J’étais celle qui aurait voulu dire mais n’a pas osé.

Aujourd’hui je ne joue plus aux billes. Sophie a déménagé.  Le fils de l’agent immobilier a repris l’agence de son père il y a quelques années. J’ai appris récemment qu’il avait fait faillite il y a quelques mois. A son tour il vient de changer de camp.

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En France, environ 10% des enfants sont pauvres – Les choix de France Info – matin – Éducation / jeunesse – France Info.

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2 réponses à “Le camp des Hommes

  1. Oh la la Emma ! Quand j’étais petite fille, je portais les vieilles jupes rapiécées de mes grandes soeurs. Mes « camarades » de classe, qui étaient pour la plupart riches, et moi pauvre, me regardaient avec mépris. Puis… tourne la roue, je suis devenue (femme de) agent immobilier, si si ! puis, tourne encore la roue, je suis devenue rien, petite sculpteureuse socialement inexistante, mais enfin heureuse, juste moi. Retrouvant le camp des rejetés. Alors une fois de plus vos mots partout passent.

    • Chère Noizette,

      Vous me faites découvrir dans nos échanges cette relation si particulière qu’on peut entretenir avec certains lecteurs qui ne sont plus de simples passagers naviguant sur la toile, mais des fidèles avec qui se tisse un lien presque complice.

      Mon écriture, depuis toujours, est une tentative, toute modeste, toute petite, toute simple mais d’une immense sincérité de rendre compte de la vie des Hommes. Alors quand je lis vos commentaires, je suis évidemment infiniment touchée parce que ce que vous me dites c’est que je raconte un peu de votre vie, et que cela vous procure de l’émotion. Quel plus beau cadeau que celui-ci ?! Alors je vous remercie.

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