Le voyage (2)

A mesure que le champagne me brûlait en coulant dans la gorge, les souvenirs s’emmêlaient dans ce désordre qui les rend plus éloquents.

L’appartement était petit mais si joli. Toujours rangé. Rien, jamais, qui dépassait. Souvent il sentait bon le jasmin ou le bois de cèdre. Dans la bibliothèque les livres étaient classés par genre et par auteur. Il y en avait toujours deux ou trois, quatre ou cinq qui restaient là, posés sur la table du salon, près du lit sur le plancher. Je les caressais du regard à chaque passage. C’était le temps où toutes les semaines, le samedi souvent, je m’offrais ma bouffée d’oxygène dans les rayons de la librairie Saint-Louis. Je n’en ressortais jamais les mains vides. Le papier me faisait de l’œil. Les noms des auteurs se mélangeaient, se superposaient, renvoyaient vers leurs ainés, se découvraient et je prenais tout comme une affamée

Il y avait eu ces vacances en Andalousie. Quel été fantastique ! Les bleus de la mer et du ciel, comme une aquarelle, s’harmonisaient au gré des jeux de lumière. Les nuits et les jours s’inversaient. Les siestes sous le soleil. Les extases sous les grenadiers. Le goût sucré des melons. La chaleur suffocante. Tes bras, ma prison.

Le chat m’attendait devant la porte d’entrée tous les soirs. Sans doute guettait-il mes pas dans les escaliers de ce petit immeuble de centre-ville. Il était 18 heures. 18 heures 30. Je lançais ma serviette sur le canapé. Toutes les soirées se ressemblaient. Le dîner. La télé. Et puis minuit sonnait. L’heure d’aller se coucher parce que demain tout recommencerait.

C’était simple et répétitif. C’était sans aléas ni surprise. C’était même souvent un peu fade. Mais c’était ma vie.

Et je suis là aujourd’hui, dans cet hôtel sordide avec dehors le bruit des voitures et des camions. Je suis là oui, devant mon verre vide, avec mon mal du siècle pour seule compagnie.

…/…

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2 réponses à “Le voyage (2)

  1. On le sent bien, ce mal du siècle, dans votre texte. Cette vie où l’amour commence par le partage d’un rêve et se termine par une lente dérive dans laquelle on se perd. On en ient à partager une adresse civile, des factures et des souvenirs..

  2. J’ai le mal du siècle dans les lignes autant que dans les veines, dans mes signes autant que dans mes peines…
    Merci Robert pour votre indéfectible soutien. Il met de la chaleur au milieu du siècle et de la douceur pour calmer le mal.

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