Demain est à la porte

En naviguant dans les rues devenues désertes de mon enfance, avec mon centre-ville chagrin pour compagnie, je me mis à voir le monde de demain.

Des centres-villes réduits au statut de cités administratives, accueillant encore ça et là quelques habitations somptueuses, citadelles d’un passé architectural préservé, mais désormais occupées uniquement par une population sélecte et fortunée. En bordure de ces cœurs de ville des hectares de logements tous ressemblants. Des blocs de béton carrés percés en leur centre d’une porte et de deux fenêtres. Un quadrilatère d’une insipide surface verte devant leur seuil, sans panaché de couleurs ni odeur, un substrat de pelouse en somme. Des barbelés entre chaque habitation ou des murets gris et sales, pour se préserver de la promiscuité imposée par ces lieux de survie nauséabonds. Sur le côté de chacun de ces cubes, une automobile pour se rendre à quelques kilomètres de là, soit en centre-ville dans la cité administrative, soit dans la deuxième ceinture de la ville, dans des no man’s land recouverts d’immenses constructions abritant les dernières usines avec leurs cheminées crachant des vapeurs chimiques, et des centaines de mètres carrés de bureaux aussi. Jouxtant ces zones  industrielles, d’autres aires, dites commerciales. De vastes champs autrefois couverts de blé et d’orge devenus des surfaces vitrées soutenues d’arceaux métalliques.

A l’heure du déjeuner les files d’attente se pressent devant les comptoirs des sandwicheries, qui servent d’infâmes morceaux de pain qui ne sont plus composés qu’à 40% de céréales. On les garnit d’une bouillie jaunâtre qu’on confectionne à partir de légumes génétiquement modifiés et saturés de substances chimiques. Parfois on y ajoute des tranches de viande reconstituée. Chacun erre dans les allées pendant cette heure consacrée au déjeuner. Un bruit de fond persistant se répand dans des haut-parleurs disséminés tous les 10 mètres, dans la galerie de fer et de verre. Toutes les 10 minutes ce bruit est interrompu pour un flash de publicité. C’est l’occasion de rappeler que l’hypermarché est ouvert jusqu’à 23 h et qu’aujourd’hui les sachets déshydratés de poulet façon basquaise sont à moitié prix. Ou on rappelle qu’il faut penser à renouveler son téléphone cellulaire avant son premier anniversaire, conformément à la législation en vigueur interdisant l’utilisation d’appareil de plus d’un an.

A 13 h 20 les haut-parleurs se mettent à passer en boucle un message ordonnant aux travailleurs-consommateurs de rejoindre leur poste de travail. On voit alors les individus se diriger en rang et dans le silence, vers les escaliers roulants aux deux extrémités de l’immense galerie marchande. Puis, une fois les travailleurs-consommateurs tous partis, on voit arriver les consommateurs d’après-midi. Ce sont les travailleurs-consommateurs qui sont en congé. Les calendriers des vacances sont planifiés selon des accords entre les usines, les bureaux, le centre commercial et la cité administrative afin d’assurer un roulement permettant toujours une affluence de travailleurs-consommateurs dans la galerie. Il s’agit aussi des individus de plus de 70 ans c’est-à-dire des retraités-consommateurs. Concernant ces derniers, là aussi un planning est organisé par les caisses de retraite, et chaque foyer de retraité-consommateur reçoit des instructions à son domicile. Les plannings sont organisés de sorte que chaque retraité-consommateur doit se rendre dans la galerie marchande 4 fois deux heures par semaine, soit 8 fois deux heures pour un couple. Pour les travailleurs-consommateurs en congé cette fréquence est réduite à 3 fois deux heures par semaine. Etant entendu que la galerie est ouverte 7 jours/7, 365 jours par an, 17 heures/jour.

A 18 h 30 quand hurlent les sirènes de la zone qui annoncent la sortie des travailleurs-consommateurs de jour, la galerie devient alors un lieu grouillant et assommant plus insupportable que jamais. Ca se bouscule dans les allées, dans les boutiques. Les haut-parleurs saturent les tympans de messages publicitaires.  Chacun se rend dans l’hypermarché pour acheter le dîner et autres produits pour le petit-déjeuner du lendemain. La longueur des rayons et le nombre démesuré des céréales, des beurres, des pâtes à tartiner, des laitages, des préparations alimentaires ou des confitures fait tourner la tête. Bien entendu plus aucun de ces aliments n’est naturel. Tous sont des agglomérés de variétés hybrides et chimiques. D’ailleurs, on ne trouve quasiment plus de fruits et de légumes frais. Une fois tous ses achats effectués chacun reprend son automobile et rentre dans son cube à quelques kilomètres de là.

Et c’est ainsi que les jours se succèdent laissant bien peu de place, pour ne pas dire aucune, à la fantaisie, la surprise, la créativité et même l’espoir.

 

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