Un homme dans la ville

Ce soir en rentrant chez moi je fus surprise de ne pas croiser le sourire tendre de Pierrot.

Pierrot c’est un monsieur de 60 printemps ou 80 hivers.  Il a toujours fait des coquetteries avec moi et n’a jamais voulu me dire vraiment son âge. Il y a longtemps il avait été employé dans une banque. Et puis un jour il avait perdu son travail. Sa femme était  partie. Ses enfants ?  Il disait qu’il n’en avait pas. Et puis la chute inexorable, interminable. Il avait sombré dans la dépression, l’alcool, n’avait pas retrouvé de travail, avait finalement perdu son logement. Ca faisait  presque 10 ans qu’il était à la rue maintenant. Il avait erré longtemps dans la capitale. Il avait connu aussi les centres d’hébergement. Des chenils pour êtres humains, comme il disait. Et puis il y a quelques mois, il avait élu domicile dans ma rue, à quelques pas du square où je le retrouvais parfois, et où on causait.

Sur le macadam trônait sa petite tente. Il avait toute sa vie dedans : ses livres, les lettres que sa femme lui écrivait quand elle l’aimait encore, et puis une très vieille photo de sa mère. La maraude passait régulièrement, voyait s’il avait besoin de couvertures supplémentaires, lui donnait de la nourriture et un peu de chaleur humaine. Chaque fois que je passais devant chez lui, et surtout le soir en rentrant, je m’arrêtais un instant pour voir si tout allait bien, papotais quelques minutes et puis me rentrais au chaud dans mon appartement. Il n’avait rien Pierrot. Il n’avait rien que son sourire d’enfant et ses yeux brillants. Il n’avait rien que son visage aux sillons creusés par la fatigue, le froid et la dureté de sa vie. Mais il avait plus d’humanité que bien des Hommes que j’avais pu croiser dans cette vie.

Ce soir il n’y avait plus de Pierrot dans la rue. Il n’y avait même plus son abri de fortune. Le pavé était désespérément vide de lui. Que c’était-il passé ? Il fallait que j’en aie le cœur net. J’allai voir l’épicier. Il m’apprit que dans la matinée la police était passée. Elle avait délogé Pierrot sans ménagement. Il y a avait aussi un camion benne présent. La tente de Pierrot et ses quelques effets personnels avaient été jetés. Et Pierrot avait été emmené. A l’annonce de cette nouvelle je fus si interloquée qu’aucun mot ne sortit de mes lèvres. Je retournai dans la rue, là où il y avait la « maison » de Pierrot avant. Je restai un instant, sans bouger, dans le vent froid, et je me demandai où il pouvait bien être, maintenant, Pierrot. Maintenant qu’on l’avait arraché à son morceau de macadam, maintenant qu’on lui avait enlevé le peu qu’il possédait.

J’avais une affreuse envie de vomir. Je baissai les yeux, triste. Sur le sol, près d’un mégot sale, il y avait la photo jaunie d’une belle et jeune femme.

 

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4 réponses à “Un homme dans la ville

  1. Parce qu’il faut rendre hommage aux hommes qui m’ont inspiré ce billet :
    L’homme qui tient ce blog là : http://stefenk.wordpress.com/2012/01/20/jai-honte/
    et tous ces hommes, mais aussi toutes ces femmes, qui sont dans nos rues, dans le silence, l’indifférence et la violence de nos rues.

    Parce que cette violence doit cesser. Parce qu’il faut être une bête sans âme et sans conscience pour obéir à des ordres qui nient ainsi la vie humaine, en la renvoyant dans le caniveau. Parce que si la police chasse ainsi la pauvreté de nos rues, alors quand la chassera t-elle en la supprimant physiquement ?

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