Cette crise n’est pas la nôtre ?

Cette crise n’est pas la nôtre entend-on dire ça et là depuis plusieurs mois.  Indignés, occupants de Wall Street et autres révoltés ont désigné les coupables. C’est la bande des trois ! Banquiers, multinationales et politiques. Certes, ce trio nous fait danser la gigue sur un air de polka au gré de ses caprices. Et enfermés dans la salle de bal nous dansons sous l’œil amusé de nos maîtres. Mais il me semble, tout de même, que nous oublions un peu vite nos propres responsabilités. D’ici je vous vois déjà sursauter. Ne prenez pas cet air offusqué et offrez moi le bénéfice du doute, celui de mon honnêteté.

Le modèle économique qu’est le capitalisme nous a asservi (il nous a servi aussi) de toutes les manières possibles. Nous lui devons notre pain quotidien, nos abris, nos soins, nos haillons, nos distractions. Tout le jour nous travaillons pour des salaires qui nous permettent de moins en moins d’accéder à tous nos besoins. Mais quels sont donc ces besoins ? Un Homme, pour vivre, doit avoir un toit, de l’eau et de la nourriture. Il doit pouvoir se soigner et s’habiller. Une fois qu’il a répondu à ces besoins de première nécessité il cherchera à se cultiver, se divertir aussi, en somme il voudra s’épanouir.  Mais pour cela il a choisi une voie qui ne me semble pas être la bonne.

Aliéné par une société où la consommation règne à tous les frontons, où la liberté se nomme possession, l’Homme du XXIème siècle n’a que peu à envier à l’esclave de l’ère romaine, ou au serf de l’époque féodale, mais ce ne sont pas à ses pieds que se trouvent ses chaînes. L’Homme moderne a l’illusion de la liberté. Il la voit dans tous ces biens qui l’entourent ; dans sa voiture, son téléphone mobile, son iphone, son ipad, ses 12 costumes, ses 26 cravates, ses 15 robes, ses 20 paires de chaussures, ses 10 sacs à mains et ses mille et un gadgets qui sont là pour lui rendre la vie facile et pratique, parce qu’il lui faut sans cesse gagner du temps. Oui, l’Homme moderne passe tellement de temps à gagner sa vie, parfois fort misérablement, qu’il lui faut gagner du temps sur le temps pour gagner le temps de sa vie. Vous ne comprenez rien ? Voilà qui est rassurant !

La société toute entière est fondée sur l’appât du gain. L’argent est au cœur de toutes les transactions et même de toutes les relations. Mais cela n’est pas seulement vrai pour quelques privilégiés qui se partagent le monde et ses richesses. Chacun à son niveau, aussi petit soit-il, est à l’affut du profit. Pourquoi ? Parce que les Hommes ont perdu le goût de la vie ! Enchaînés à des emplois salariés dans lesquels ils ne trouvent bien souvent que peu d’intérêt, ils travaillent à alimenter un système qui fabrique les biens et services qui viennent répondre à la frustration née de leur aliénation. Ils sont pieds et poings liés. Pour consommer tous ces gadgets inutiles, il leur faut travailler, et plus ils travaillent à fabriquer du non-sens, plus ils sont frustrés, et plus il leur faut consommer pour calmer leur mal de vivre.  Voilà donc la spirale infernale qui rend l’Homme tout à la fois servile et malheureux.

Mais quel rapport avec la crise et notre éventuelle part de responsabilité vous dites-vous ? J’y viens.

La révolte gronde ou plutôt ronronne car pour l’heure elle ne semble pas fédérer les foules dans les rues de France. Mais pourquoi ce mécontentement ? Parce que le chômage, la précarité,  la misère gagnent du terrain. Parce que les salaires stagnent quand ils ne baissent pas alors que le coût de la vie lui augmente (énergie, loyers, produits de consommation courante). Parce que la frustration populaire grandit ! Marre de bosser comme un sourd pour bouffer des patates ou du riz quand d’autres font des indigestions de caviar ! Ras le bol de baver devant les dernières technologies à la mode et ne pas pouvoir se les offrir ! Plein le dos de voir ces vacanciers sur les pistes de ski à la télé et être coincé là dans le canapé devant cette foutue télé justement !

Le monde est en crise et nous sommes en crise parce que nous nous sustentons à notre propre frustration. Ce n’est pas un monde meilleur pour tous que nous voulons. Oh ! bien sûr on a un peu mal au cœur quand on voit tous ces petits enfants noirs qui crèvent de faim à la télévision. Encore elle ! Décidément ! On éprouve un brin de chagrin quand on entend qu’un pauvre bougre est mort de froid dans son carton. Quoique nous avons de la chance cette année, car pour le moment l’hiver est assez doux. Je suis cynique pensez-vous ? Si peu en vérité.  Cette crise qui nous met à genoux, après que notre civilisation occidentale et capitaliste ait elle-même mis à genoux le reste du monde, et je pense évidemment à tous ces pays du Sud dont nous pillons le sol et le sous-sol pour croître à l’infini… Croître indéfiniment dans un monde aux ressources finies… Quelle absurdité ! Alors oui ! Cette crise est aussi la nôtre. Nous sommes responsables nous aussi, responsables d’avoir fait les plus belles heures d’un modèle qui est à bout de souffle. Nous avons voulu consommer, et consommer encore, posséder toujours plus de biens, toujours plus à la mode, toujours plus technologiques. Nous nous sommes gavés jusqu’à l’overdose parce que nous avons mis l’essentiel dans le superficiel. Nous avons oublié le sens même de la vie. Et notre punition la voici ! Notre modèle de civilisation est en faillite, et nous nous réveillons avec la gueule de bois, frustrés encore et toujours de ne plus pouvoir accéder à tous ces biens que le marché, ce marché dont nous disons le plus grand mal, nous met sous le nez !

Nous n’avons certes pas tous les pouvoirs, loin s’en faut, et nos libertés d’action se restreignent à mesure que la bande des trois s’organise pour nous faire mordre la poussière. Mais il est un pouvoir qui est encore entre nos mains et dont nous sous-estimons la force, c’est notre pouvoir d’achat et plus encore notre pouvoir de non-achat.

L’économiste français Jean-Baptiste Say (1767-1832) a posé le principe suivant : « l’offre crée sa propre demande ». Et c’est bien tout notre drame aujourd’hui. Notre modèle de développement, qui ne développe en réalité que mal-être et frustration, crée nos besoins. Prenons l’exemple du téléphone portable. Hier nous vivions parfaitement sans cet objet. Nous avions un appareil téléphonique à domicile et cela nous allait très bien. Quand nous partions nous promener en forêt nous étions tout entier à la beauté de l’instant, sans qu’un téléphone se mette à sonner ou à vibrer en pleine balade dominicale. Et voilà qu’en quelques années nous sommes devenus totalement esclaves de cet objet. Nous ne sortons plus sans lui. Nous devenons joignables, disponibles à toute heure du jour ou de la nuit. Non seulement nous dépensons de l’argent (parfois des fortunes pour certains accros) que nous pourrions utiliser à bien d’autres choses, mais en plus nous abandonnons un morceau de notre liberté à la vulgarité d’un objet.

Nous avons le pouvoir de refuser la société de consommation. Nous avons le pouvoir de choisir la manière de dépenser ce que nous gagnons. Nous fustigeons le modèle économique capitaliste qui nous ruine et nous ne cessons de l’alimenter. Sommes-nous donc des fous ou des imbéciles ? Pour ma part j’opte pour les imbéciles, car les fous eux ont l’utopie de croire qu’ils peuvent changer le cours de leur vie.

Alors oui, je le répète une fois encore, au risque de vous déplaire. Oui cette crise est aussi la nôtre, celle d’enfants trop gâtés qui ont tout et qui malgré cela sont malheureux parce qu’ils ont perdu l’essentiel : le sens de la vie !

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2 réponses à “Cette crise n’est pas la nôtre ?

  1. Vous parlez du sens perdu de la vie en opposition à la futilité du but .
    But à atteindre quelqu’en soit le sens, si je vous ai bien compris.
    Il est vrai que la consommation à outrance est une forme de religion,
    ou pour le moins de spiritualité, et aura donc remplacé tout nos espoirs philosophiques quand au sens de la vie.
    Et quand l’on sait que les valeurs de fondement de toutes nos sociétés ont été depuis des siècles toujours appuyées sur une conception respectueuse d’un dogme, celui de la consommation obligatoire n’aura rien épargné !
    Le sens de la vie perdu pour chacun, dont vous parlez, Emma,
    est aussi le sens de la communauté, de la tribu, disparu.
    L’individualisme convenant parfaitement à la grande messe actuelle.

  2. J’aime et j’endosse.

    Sur le plan littéraire, j’aime beaucoup certaines formules : …où la liberté se nomme possession…; …l’Homme moderne passe tellement de temps à gagner sa vie, parfois fort misérablement, qu’il lui faut gagner du temps sur le temps pour gagner le temps de sa vie…; …nous abandonnons un morceau de notre liberté à la vulgarité d’un objet…; et d’autres encore.

    Sur le plan des idées, il m’arrive de rêver que, non seulement nous cessons de surconsommer, mais que, en plus, nous faisons tous la grève. Il suffirait de 24 heures pour que l’ordre économique actuel s’effondre. Et croyez-moi, ce n’est pas nous, les prolétaires et les indignés de ce monde, qui ont le plus à perdre.

    Oui, je sais, je rêve et il s’en trouve beaucoup pour me le reprocher. Mais arrêtez-vous un instant et pensez-y : tout, absolument tout dans la vie, commence par un rêve. Sans rêve, on fait comme le voisin jusqu’à ce qu’on crève.

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